LE LIBRAIRE AU LECTEUR
« Quelque approbation qu’ait eue cette histoire dans les lectures qu’on en a faites, l’auteur n’a pu se résoudre à se déclarer; il a craint que son nom ne diminuât le succès de son livre. Il sait, par expérience, que l’on condamne quelquefois les ouvrages sur la médiocre opinion qu’on a de l’auteur, et il sait aussi que la réputation de l’auteur donne souvent du prix aux ouvrages. Il demeure donc dans l’obscurité où il est, pour laisser les jugements plus libres et plus équitables, et il se montrera néanmoins si cette histoire est aussi agréable au public que je Tespère. »
Ou ne croyait pas encore au dix-huitième siècle que la Princesse de Clèves fût tout entière de la main de madame de La Fayette. Gordon de Percel dit dans sa Bibliothèque des romans (1734) : a La Princesse de Clèves est de François VI, duc de La Rochefoucauld, de madame la comtesse de La Fayette et de Jean Renaud de Seirrais. » (T. Il, p. 81.)
LA PRINCESSE DE CLÈVES
il avait signé de son nom Xaïde^ histoire espagnole^ ^ que M. Huet et toute la société du duc rendaient bien haut à madame de La Fayette et que l’excellent gentilhomme appela plus tard sa Zaide^ apparemment par un excès d’amitié. Après tout, il avait bien pu faire le plan de cette Zaide et même en écrire quelques pages. On conçoit assez bien Segrais travaillant dans le romanesque de cette histoire espagnole, mais on ne voit pas du tout ce qu’il a pu faire dans la Princesse de Cleves^ qui est d’un tout autre ton. Le goût de Segrais resta toujours au tendre et au joli, et ce n’est pas ce goût qui règne dans le roman de 1678. Il n’est même pas bien sûr que Segrais ait intérieurement approuvé un si simple récit. Il devait y préférer beaucoup Zaïde, sa Zaïde^ où l’on voyait des enlèvements, des naufragés, des pirates, des solitudes affreuses, et où de parfaits amants soupiraient dans des palais couverts de peintures allégoriques. Segrais, quand parut la Princesse de Clèves, était retourné depuis deux ans à Caen, sa ville natale.
Le livre était sans doute écrit avant qu’il eût quitté la maison de madame de La Fayette, mais y eût-il prêté la main au besoin, comme secrétaire, ce n’était pas son livre, ce n’était pas sa Princesse. Quant au duc de La Rochefoucauld, il était, on le sait, l’ami déclaré de madame de La Fayette. La liaison avouée qui les unissait tous deux était respectée du monde, et plusieurs circonstances, en effet, atténuaient le caractère scabreux d’une telle familiarité. Le duc était vieux; madame de La Fayette n’était plus
1. Zayde, histoire espagnole, par M. de Segrais, avec un traité de V Origine des Romans, par M. Huet. A Paris, chez Claude Barbin, au Palais, sur le second perron de la Sainte-Chappelle, M. DC. LXX. Avec privilège du Roi, 2 vol. petit in-8®.
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
jeune et n’avait jamais été belle; ils étaient tous deux malades, infirmes, presque mourants. Enfin il était prince; et elle était dévote. 11 était naturel de croire qu’ils faisaient leurs romans ensemble comme Monsieur et madame Dacier faisaient du grec en tête-à-tête. On savait, d’ailleurs, que le duc lisait volontiers des contes. Il disait même, après avoir été aimé de madame de Sablé, de madame de Longueville et de madame de La Fayette, qu’il n’avait trouvé l'amour que dans les romans. On lui donna une part à la Princesse de Cléves^ uniquement parce qu’il était possible qu’il en eût une; mais on ne savait ni quelle était cette part, ni même s’il en avait aucune. Je ne crois pas, pour moi, qu’il y ait ni inspiré ni conspiré en rien. Il avait l’imagination grande, mais courte ; il touchait à tout, mais tout lui glissait des doigts. D’ailleurs il se sentait infiniment las. Madame de La Fayette, au contraire, bien que prête sans cesse à rendre l’ûme, ne mangeant pas, ne dormant pas, brûlée par la fièvre, desséchée, à demi morte, était fort agissante et fort écrivante. Entre autres affaires qu’elle s’était mises sur les bras, elle gouvernait depuis une douzaine d’années la Savoie, par correspondance, comme agent secret de la régente. Huet atteste l’avoir vue écrire Zdide\ madame de Sévigné, sa plus intime amie, lui attribue, sans l’ombre d’une hésitation, et la Princesse de Montpensier^ et la Princesse de Cleves^ et je ne sache pas qu’âucun témoignage se soit élevé contre une attribution si probable, hors le témoignage de madame de La Fayette elle-même.
1. La Princesse de Mnntpensier. A Paris, chez Charles de Sercy, au Palais, dans la salle Dauphine, à la Bonne-Foi couronnée, mdclxii. Avec privilège du Roi. Petit in-8®.
LA PRINCESSE DE CLÈVES
Les relations de madame de La Fayette avec la petite Cour de Savoie, ignorées en France des amis les plus familiers de la comtesse, ont échappé, par la suite, à tous ses biographes. Sainte-Beuve lui-même, dont le flair est rarement en défaut, n’eut point vent des intrigues politiques qui occupèrent une vie qu’il croyait uniquement remplie par la piété, par les lettres et par une tendresse sérieuse. U y a huit ans à peine que M. A. D. Perrero publia les lettres de madame de La Fayette qu’il avait découvertes dans les archives de Turin Ces lettres font voir la grave amie de La Rochefoucauld sous un jour nouveau : plus affairée, plus politique, plus homme d’affaires qu’on n’aurait voulu. Sans doute elle travaille pour la France et ne réclame que des bagatelles comme prix de ses services, mais on est surpris de lui découvrir un tel esprit d’intrigue, et l’on est bien obligé de reconnaître que cette bonne madame de Sévigné, qui la disait si vraie, ne la connaissait pas du tout. .Je me garderai bien de dire que madame de La Fayette n’était pas vraie. Mais il est certain qu’elle était fort secrète et qu’elle a bien trompé son monde. Autour d’elle on la croyait sans cesse noyée dans une vague rêverie; on l’appelait le Brouillard; et c’était en réalité l’esprit le plus précis, le plus positif. Vraie, elle l’était sans doute. Il est un point toutefois sur lequel il ne nous sera pas possible de la croire : c’est quand elle nie avoir écrit la Princesse de Cleves.
Ce désaveu se trouve dans une lettre écrite, le 1 3 avril 1678^,
1. Lettere inédite di madame de Lafayette. Torino, 1880, in-8'’. Cf. aussi l’article d’Arvède Barine dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1880.
2. Le privilège de la Princesse de Clèves, accordé à Claude Barbin pour vingt années,
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
au secrétaire de la régente de Savoie, Lescheraine, avec qui la comtesse était en correspondance diplomatique. Voici le passage intéressant de cette lettre :
« Un petit livre, qui a couru il y a quinze ans et où il « plut au public de me donner part, a fait qu’on m’en « donne encore à la Princesse de Clèves. Mais je vous « assure que je n’y en ai aucune et que M. de La Roche- « foucauld, à qui on l’a voulu donner aussi, y en a aussi « peu que moi; il en fait tant de serments qu’il estimpos- « sible de ne le pas croire, surtout pour une chose qui « peut être avouée sans honte. Pour moi, je suis flattée « que l’on me soupçonne et je crois que j’avouerais le « livre, si j’étais assurée que l’auteur ne vînt jamais me « le redemander. Je le trouve très agréable, bien écrit « sans être extrêmement châtié, plein de choses d’une déli- « catesse admirable et qu’il faut même relire plus d’une « fois, et surtout ce que j’y trouve, c’est une parfaite « imitation du monde de la Cour et de la manière dont on « y vit; il n’y a rien de romanesque et de grimpé, aussi « n’est-ce pas un roman ; c’est proprement des mémoires, « et c’est, à ce que l’on m’a dit, le titre du livre, mais on « l’a changé. Voilà, Monsieur, mon jugement sur Madame « de Cleves : je vous demande aussi le vôtre, car on est « partagé sur ce livre-là, à se manger; les uns en condam- « nent ce que les autres en admirent; ainsi, quoi que vous « disiez, ne craignez point d’être seul de votre parti. »
On voit par cette lettre que madame de La Fayette ne voulait pas qu’on sût, en Savoie tout au moins, qu’elle
est daté du 16 janvier 1678. Il est suivi de la mention ; Achevé d'imprimer pour la première fois le 8 mars 1678.
LA PRINCESSE DE CLEVES
était auteur et qu elle avait reçu ce titre de la main de Claude Barbin, libraire au Palais. Elle renie du même coup la Princesse de CLèves et Zaïde^ qui courait depuis quinze et même dix-sept ans, à bien compter^. Elle ne veut point y avoir de part, non plus que M. de La Rochefoucauld, dont elle atteste les serments. Mais il s’en faut qu’elle méprise ce qu’elle renie. A l’entendre, si la Princesse de Clèves n’est pas d’elle, elle voudrait bien Lavoir faite, et elle est presque tentée de la voler à l’auteur véritable. Elle vante le livre autant et mieux que nous ne saurions faire. La sincérité en moins, elle fait songer à cette pauvre fille qui disait en soupirant : « C’est si joli, les enfants! Quel dommage que cela déshonore! » Madame de La Fayette considéraitelle la Princesse de Clèues comme un aimable péché, comme une douce honte? Je ne serais pas très éloigné de le croire. Voltaire devait, plus tard, donner de nombreux exemples de ces sortes de désaveux. Mais Voltaire mentait sans trop de déplaisir. 11 y avait cette sorte de grâce qui trahit un goût naturel. Ce grand ennemi des préjugés n’hésita jamais à mettre le mensonge au service de la vérité. Parfois même il mentait par plaisir, contrairement au précepte d’un grand connaisseur, M. de Talleyrand, qui avait coutume de dire : « Le mensonge est une si excellente chose, qu’il ne faut point en abuser. » Quoi qu’il en soit, on comprend fort bien pourquoi Voltaire reniait tel ou tel de ses livres. Le désaveu de madame de La Fayette nous surprend davantage, venant de la plus « vraie » des femmes; il s’explique aussi moins facilement, et les raisons n’en sautent point
1. Nous avons dit que Zaïde était de 1670. 11 y en eut des réimpressions en 1705 et en 1719.
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
aux yeux. Arvède Barine ^ suppose que peut-être madame de La Fayette craignait de fâcher la régente de Savoie, qui était une princesse de Nemours, en s’avouant Fauteur d’un roman dans lequel un Nemours est représenté comme l’homme le plus beau de son temps, mais ayant eu une infinité de galanteries.
Voilà bien de la délicatesse, et qui ne semble pas bien utile. La régente, Marie de Nemours, Madame Royale, comme on l’appelait, avait aussi une infinité de galanteries qu’elle ne se donnait pas la peine de cacher. Et M. de Nemours n’était pas plus fait pour la scandaliser par sa conduite que pour lui déplaire par sa figure. D’ailleurs, se fùt-elle montrée aussi prude qu’elle l’était peu, il n’est pas de dévote assez bégueule pour rougir d’avoir eu un Nemours dans sa famille.
Je croirais plutôt que madame de La Fayette, qui avait du plaisir à écrire parce qu’elle écrivait bien, redoutait de passer pour auteur, surtout dans les Cours. C’est elle, il faut bien le dire, qui était prude et dévote. Or, aux environs de 1678, les femmes auteurs ne jouissaient pas d’un bon renom. Madame de La Fayette appartenait par son âge et par ses amitiés à la société brillante de la Fronde. Du temps qu’elle était mademoiselle de La Vergne et qu’elle en remontrait pour le latin à son maître Ménage, l’hôtel de Rambouillet donnait le ton à un monde fort épris de gloire et qui ne raffinait pas moins sur le sentiment que sur l’intelligence. Alors, il était de mode pour les femmes d’unir la pureté des mœurs à l’éclat du bel esprit. Se dire savante, c’était se dire vertueuse; et la sagesse, dans le
1. Dans l’article cité plus haut, Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1880.
LA PRINCESSE DE CLÈVES
sens antique, où elles l’entendaient alors, comportait la rhétorique, l’astronomie et la chasteté. Mademoiselle de La Vergue l’entendait ainsi et voulait bien qu’on la crût savante. Après son mariage, qui ne lui apporta aucune joie, elle fréquenta ces ruelles où les précieuses faisaient les renchéries et affectaient de mépriser les plaisirs des sens. On en était là quand elle lança la Princesse de Montpensier. Mais, dès ce moment même, le sentiment public changeait. La génération nouvelle se montrait sévère pour ces illustres tant célébrées naguère, et ramenait assez rudement les femmes aux soins domestiques. De toutes parts les railleries pleuvaient sur les Précieuses. Ces dames étaient attaquées à la fols par Molière et par l’abbé de Pure. Madame de La Fayette, en personne bien avisée, cacha son latin et se soumit au sentiment nouveau, bien qu’elle se sentît le génie d’écrire. Si elle risqua Zaïde en pleine réaction, alors que Madeleine de Scudéry elle-même, cette illustre Sapho, passait pour une personne assez ridicule, c’est avec les précautions que l’on sait et sous le masque de iVI. de Segrais. Dix-huit ans plus tard, une personne aussi jalouse de sa réputation qu’était madame de La Fayette devait encore user de quelque prudence en se faisant imprimer. Les femmes auteurs passaient alors pour galantes, et ce n’était pas sans raison. Madame Deshoulières avait été légère, et madame de La Suze l’était encore. Mademoiselle de Villedieu vivait avec un officier. Les savantes telles que madame de La Sablière accordaient beaucoup au sentiment. Madame de I^a Fayette ne voulait plus passer pour savante et n’entrait que sous un triple voile dans la république des lettres. D’ailleurs, elle était
PAGES D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
dévote et de la petite coterie de Port-Royal. Les romans y étaient en abomination. M. Nicole, qui était le plus doux des hommes, disait en ce temps-là ;
« Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes fidèles, qui se doit regarder comme coupable d’une infinité d’homicides spirituels, ou qu’il a causés en effet, ou qu’il peut causer par ses écrits pernicieux. » On voit que madame de La Fayette avait quelques raisons, après tout, de ne point avouer trop ouvertement la Princesse de Clives.
Le livre, apparu dans un demi-mystère, alla aux nues. Ce fut, pendant une saison, le public entretien. Madame de La Fayette n’exagérait pas en disant qu’on était partagé sur ce livre-là « à se manger ». Le jeune Valincour, l’ami de Racine, en fit une critique qu’on attribua au père Bouhours, et un abbé de Charmes y répondit par une apologie qui courut sous le nom de Barbier d’Aucour L Boursault en tira une tragédie, car tout ce qui a la vogue en France finit par être traîné sur les planches.
Or, jamais succès ne fut plus légitime. Madame de La Fayette introduisait la première le naturel dans le roman; la première elle y peignait des caractères humains et des sentiments vrais; en cela elle entrait dignement dans le concert des classiques, et venait harmonieusement à la suite de Molière, de La Fontaine, de Boileau et de Racine, qui avaient rendu les muses à la nature et à la vérité. Andromaque est de 1667; la Princesse de Cleves, de 1678 ;
1. Lettres à madame la marquise de ... sur le sujet de la Princesse de Clèves, Paris, 1678, in-12.
Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves. Paris, 1679, in-12.
LA PRINCESSE DE CLÈVES
la. littôraturc rnodcrns part (l6 C6s deux dates. La Princesse de Clkves est le premier roman français dont l’intérêt repose sur la vérité des passions.
Mais il faut bien prendre garde que si ce roman atteste par Lélégant naturel du style et de la pensée que Racine est venu, apportant Monime et Bérénice, madame de La Fayette n’en appartient pas moins, par l’esprit même de son œuvre, à la génération de la Fronde et de Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplicité, et, comme 1 auteur de Cinna^ elle garde de la vie un idéal glorieux et superbe. Par le fond même du caractère, son héroïne est, comme Emilie, une « adorable furie », furie de la pudeur, si l’on veut, mais on n’en devine pas moins quelques têtes de serpents dans sa belle chevelure blonde. Par sa philosophie, madame de La Fayette est cornélienne et tient au passé, comme c’est l’usage des femmes qui ne sont plus jeunes. Racine, et ce fut le grand coup de ce génie charmant dans sa puissance. Racine fît paraître les héros et les héroïnes de la tragédie comme des victimes touchantes du cœur et des sens. Corneille avait exalté la volonté jusqu’à l’absurdité; Racine montra la toute-puissance des passions, et il fut à cet égard, à son insu, le plus hardi des novateurs. 11 apporta dans la poésie une vérité nouvelle, inouïe, profonde. Les contemporains n’en eurent pas une vue bien nette. Ceux même qui, comme Saint-Évremond, devaient entrer le plus aisément dans cette philosophie, furent arrêtés par des préjugés littéraires. Aussi ne faut-il pas s’étonner si madame de Sévigné méprisait étourdiment des œuvres dont la grandeur dépassait de beaucoup la portée de son entendement. Son amie bien chère, madame de