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La Fayette, était infiniment plus réfléchie et plus intelligente; elle comprenait des choses que la marquise ne soupçonna jamais. Néanmoins, elle s’en tint et voulut s’en tenir, dans l’étude des passions, à la psychologie de Corneille et des Précieuses. Quel était le fond de sa pensée? Nul ne le saura jamais. Cette personne vraie était impénétrable. Son confesseur lui-même ne la connaissait pas. Prude, dévote et bien en Cour, je la soupçonnerais presque d’avoir douté de la vertu, peu cru en Dieu et, ce qui est plus étonnant pour l’époque, haï le roi. J’entrevois que c’était un esprit terriblement fort. Elle n’a pas dit son secret, même dans la Princesse de Clèves.
Je n’analyserai pas ce roman; il est connu de ceux même qui ne l’ont pas lu. On sait que l’action s’y passe à la Cour de Henri 111, mais qu’en réalité les mœurs qui y sont peintes sont, avec quelque idéal, celles des personnes de qualité du temps où vivait l’auteur. Les esprits du xvii® siècle n’avaient aucun sens du passé, et ils se peignaient involontairement eux-mêmes sous des noms anciens ou étrangers. Aussi madame de La Fayette prête-t-elle, sans la moindre affectation, aux contemporains des Valois, le langage et les mœurs des courtisans de Louis XIV. Je ne dis pas qu’elle ne connût pas l’époque des Valois, je dis qu’elle la sentait mal. Et il faut se féliciter qu’elle ne l’ait pas peinte : ce n’eût été qu’un effort d’érudition, tandis qu’elle a laissé couler son génie. A peine est-il besoin de rappeler la fable si simple qui remplit ce petit livre exquis. Madame de Clèves, la plus belle personne de la Cour, est aimée de M . de Nemours, le plus accompli cavalier de tout le royaume. M. de Nemours, qui avait été très galant, devient timide dès qu’il est amou-
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reux. Il cache sa passion, mais madame de Glèves la devine et, bien involontairement, la partage. Pour se fortifier contre le péril où son cœur l’entraîne, elle ne craint pas d’avouer à son mari qu’elle aime M. de Nemours, qu’elle le craint et se craint elle-même. Celui-ci la rassure et la console d’abord; mais, par l’effet d’une imprudence et d’une indiscrétion du duc de Nemours, il se croit trahi, et meurt de chagrin. Sa veuve n’estime pas avoir ainsi reconquis sa liberté. Elle reste fidèle à la mémoire de l’époux qu'elle n’avait jamais aimé.
Voilà qui, à bien des égards, semble admirable. Il n’en est pas moins vrai que madame de Glèves met la vertu à bien haut prix, puisqu’elle ne croit pas la payer trop cher de la mort d’un mari et du désespoir d’un amant. (Je prends ce dernier mot dans le sens qu’il avait au xvii® siècle.) « Qu’en pensez-vous? » ai-je demandé à une femme dont j’admire l’esprit hardi et pénétrant. Voici ce qu’on voulut bien me répondre :
« La princesse de Glèves, la préciosité en moins, est bien une héroïne de l’hôtel de Rambouillet. Elle est divine comme Glélie et comme Arthénice. Sa beauté est sans égale et son âme sans faiblesse. Mais madame de Glèves n’est pas une héroïne factice, et les mobiles qui la font agir tiennent à la réalité et n’empruntent rien à la fiction. Les soucis qui la guident sont très humains et sans idéal d’aucune sorte; la sagesse et la raison, qui sont des vertus temporelles, dirigent sa vie et règlent ses sentiments. Et, mieux encore que la sagesse, c’est la notion de sa grandeur mondaine qui la pénètre et la sauvegarde. Elle a au plus haut point le culte des apparences, et sa belle attitude de fierté hautaine lui
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adoucit peut-être bien des peines secrètes. Je me figure qu à cette belle personne, d une psychologie et surtout d’une morale moins troublées que les nôtres, le monde devait apparaître comme un beau salon très éclairé et qu’il s’agissait de traverser avec dignité et noblesse. Puis, sur une révérence majestueuse, on se retirait et tout était dit. C’est le triomphe de l’étiquette, d’une étiquette qui peut aller jusqu’à l’héroïsme, car il faut plus de courage parfois et plus de fermeté d’âme pour sourire au milieu d’une fête que sur un champ de bataille. La princesse de Glèves a cette sorte de courage, elle l’a jusqu’à l’oubli, jusqu’à 1 immolation d’elle-même; elle est sans faiblesse, mais aussi elle est sans pitié. Elle laisse se désespérer et mourir deux hommes dont l’un au moins est aimé d’elle. Elle est sans remords, puisqu’elle est restée irréprochable et que rien n’a sérieusement dérangé le bel ensemble de sa conduite. Elle est une preuve de ce que produisent des principes sociaux très fermes et une réglé de vie très sévère sans rien de supérieur à ces principes mêmes. Elle est aussi un exemple, édifiant peut-être, mais désolant, de ce que peuvent la morale et la vertu pour le bonheur des hommes. En face de cette âme loyale et impitoyable, on se prend à songer aux autres, aux héroïnes d amour qui furent faibles, qui furent coupables, mais qui furent douces. Et l’on se demande si, à la base de cette vertu altière, n’était pas un orgueil qui l’a consolée de tout, même du mal qu’elle faisait. »
Ce qu’il y a de plus original dans la conduite de madame de Glèves, c est sans doute 1 aveu qu’elle fait à son mari d un amour qui n est pas pour lui. A considérer la simple humanité, elle n a pas lieu, il faut bien le dire, de s’en
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féliciter beaucoup, car cet aveu est la première cause de la mort de M. de Glèves. Si elle n’avait point parlé, M. de Clèves ne serait pas mort; il aurait même vécu tranquille, heureux, dans une douce illusion. Mais il fallait être vraie à tout prix. Ce fut aussi 1 avis d une dame célèbre qui renouvela cent ans plus tard cette scène d’aveux. Madame Roland éprouva à trente-neuf ans « les vives affections d’une âme forte commandant à un corps robuste ». L’homme qu’elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du devoir. C’était le député Buzot. Ils s’aimèrent sans être l’un à l’autre. Madame Roland avait un mari plus vieux qu’elle de vingt ans et caduc, couvrant son vieux corps de haillons sordides. Elle crut devoir, à l’exemple de madame de Glèves, avouer à ce bonhomme qu elle avait de l’amour pour un autre que lui. L aveu fait à un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique ; et, à cet égard, madame Roland semblera peut-être moins imprudente que madame de Glèves. Pourtant, elle n’eut pas lieu de se féliciter d’une telle confidence. Elle en fit l’aveu dans ses mémoires : « J’honore, je chéris mon mari comme une fille sensible adore un père vertueux, à qui elle sacrifierait meme son amant ; mais j’ai trouvé l’homme qui pouvait être cet amant, et, demeurant fidèle à mes devoirs, mon ingénuité n a pas su cacher les sentiments que je leur soumettais. Mon mari, excessivement sensible et d’affection et d’amourpropre, n’a pu supporter l’idée de la moindre altération dans son empire : son imagination s’est noircie : sa jalousie m’a irritée; le bonheur a fui loin de nous. 11 m’adorait; je m’immolais à lui, et nous étions malheureux. Si j’étais libre, je suivrais partout ses pas pour adoucir ses chagrins et consoler sa vieillesse : une âme comme la mienne ne
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laisse jamais les sacrifices imparfaits. Mais Roland s’aigrit à l’idée d’un sacrifice, et la connaissance une fois acquise que j’en fais un pour lui renverse sa félicité, il souffre de le recevoir et ne peut s’en passer ^ »
Roland n’en mourut pas. 11 fut sublime, dit-on, et promit de faire place un jour à celui qu’oîi aimait si l’on continuait à l’aimer invinciblement ^ Madame Roland fut sublime aussi et refusa par avance un si généreux sacrifice. Mais, pour sublimes qu’ils furent, ils se tracassèrent et s’aigrirent. Le ménage allait mal, quand le 31 mai leur donna d’autres soins et noya dans le public désastre leurs disgrâces domestiques.
Madame de Glèves n’eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache, d'autre imitatrice que madame Roland. Je n’ose dire qu’il faille le regretter. Toutefois, pour être juste, s’il est possible, il faut considérer qu’en agissant comme madame de Glèves, madame Roland n’avait pas de si bonnes raisons. Madame de Glèves, en se confiant à son mari, lui demandait secours dans sa détresse, elle implorait un appui. Madame Roland ne voulait qu’étaler sa passion. Gela est bien différent. Quant à madame de La Fayette, elle fut si contente de ces aveux tragiques qu’elle fit ensuite une nouvelle tout exprès pour montrer une autre femme faisant le même aveu dans des circonstances plus pénibles encore, car elle est coupable et elle se confesse au mari qu’elle a trompé.
1. Mémoires de madame Roland, édition Dauban. Plon, 1864, in-8®, p. 172-173.
Ce passage avait été supprimé dans les éditions précédentes.
2. « Lne tradition, non dénuée d’autorité, va jusqu'à prétendre qu’il avait annoncé la résolution de se retirer un jour, si elle ne parvenait pas à étouffer cet amour : résolution héroïque à laquelle elle n’eût pas consenti, a
Étude sur madame Roland, par A. Dauban. Plon, 1864, in-8“, p. cxcv.
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La Comtesse de Tende^^ qui prend son mari pour confident de ses faiblesses, dépasse madame Roland elle-même en héroïque sincérité.
Voilà encore une femme vraie. Il est piquant que ces femmes vraies soient sorties de l’imagination d’une femme qui ne se confessait pas même’à son confesseur.
Anatole France.
P. -S. — Je crois avoir gardé la mesure. Je crois avoir justement admiré La Princesse de Clèves et justement estimé madame de la Fayette. Mais c’est peu d’être juste. On doit à un chef-d’œuvre et à une femme autre chose que la justice. Il me vient des scrupules. Je crains d’avoir manqué à cette politesse, à cette courtoisie sans laquelle les belles-lettres elles-mêmes demeurent rudes etbarbares. C’est pourquoi, songeant qu’Auguste Comte a admis la Princesse de Cleves dans la Bibliothèque positiviste, je prends la liberté de demander à l’héritier du maître, au chef vénéré des positivistes, de vouloir bien m’écrire quelques mots sur cette Princesse, qu’il admire, je le sais, avec une intelligente ferveur. M. Pierre Laffitte veut bien me répondre. Voici cette lettre*, qui corrigera ma préface. Elle est telle, cette lettre, que je l’attendais d’un philosophe animé, comme l’antique Épicure, du fougueux enthousiasme de la raison.
1. La Comtesse de Tende n’a pas été publiée, que je sache, du vivant de madame de La Fayette.
2. On trouvera cette lettre reproduite à la fin de la Notice Bibliographique, p. 387 du présent volume (Note de l'Editeur).
LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU
P RÉ FA CE