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JE n’imagine pas de plaisir plus noble et plus charmant à la fois qu’une visite au château de Fontainebleau. S’il est vrai qu’aux temps évangéliques les pierres criaient la gloire de Dieu, là, elles chantent les beautés de la France, et c’est un émerveillement que de marcher parmi ces témoignages somptueux d’un passé tragique ou galant, magnifique ou terrible. Depuis François 1®‘ jusqu’à Napoléon, tous les souverains y ont laissé des souvenirs de leur passage et des monuments de leur magnificence. L’art de la Renaissance l’a doté de ses plus riches merveilles et le goût Louis XVI de ses plus délicats ornements. Il garde, dans son silence, un air de fête et de courtoisie. L’histoire s’y lit mieux que dans un livre. Ces salles
ont gardé d'antiques échos. La Galerie de Henri 1 1 trahit, par mille chiffres enlacés, de royales amours. Dans ce pavillon, retentit la dispute solennelle dans laquelle Duplessis-Mornay fut vaincu. Dans ce cabinet, Henri IV sacrifia un compagnon d’armes au bien de l'Etat; dans cette chambre, madame de Maintenon décida, en faisant de la tapisserie, du sort de l'Espagne. Dans cette salle de spectacle, le Devin, du village fut représenté devant le roi. Cette cour vit les adieux héroïques de l’Empereur déchu après trente victoires t blessées à mort ».
Quels spectacles et quels souvenirs! En est-il de plus propres à charmer les yeux, à remplir l’esprit, à gonller les cœurs?
Je voudrais, pour ma part, que tous les Français fissent le pèlerinage de Fontainebleau. Ils y apprendraient à respecter, à admirer, à aimer l’ancienne France, qui a enfanté ces prodiges. Nous croyons trop aisément que la France ne date que de la Révolution. Quelle erreur détestable et funeste! C’est de la vieille France que la nouvelle est sortie. Ne serait-ce que pour cela, il faudrait la chérir. H n’y a de salut pour nous que dans la réconciliation de l’ancien esprit et du nouveau. Il me semble que, bien mieux que partout ailleurs, c’est à Fontainebleau que cette réconciliation pourrait s’opérer par un coup de la grâce. C’est pourquoi je supplie tous mes compatriotes d’aller passer une journée dans ce palais, dont les souvenirs marquent la continuité de l’esprit français à travers tous ces régimes qu'une illusion nous montre oppyosés entre eux, mais qui, en réalité, sortent naturellement, nécessairement l’un de l’autre. Ils s’en
LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU
iraient de là, j'en suis sùr, dans un heureux état d’esprit, aimant leur temps, qui est ingénieux, inventif, tolérant, spirituel, et respectant les vieux âges et leur fécondité magnifique.
Ils ne manqueront pas, au sortir du Palais, de se promener dans la forêt, dont les arbres séculaires, qui verdoient pour nous, verdiront encore pour nos enfants et nous enseignent que la vie est trop courte pour qu’on doive l’occuper d’autre chose que de ce qui élève et de ce qui console.
Et vraiment, nous avons maintenant, pour nous accompagner dans notre visite au Palais de Fontainebleau, un guide sùr, un compagnon excellent. Je l’ai éprouvé par moi-même. Lin artiste, un savant que ses vastes travaux ont mis dans les premiers rangs de notre Ecole d’architecture archéologique, l’auteur d’une grande Monographie du Palais de Fontainebleau admirée des connaisseurs, M. Rodolphe Pfnor, après avoir travaillé trente ans pour des spécialistes, a, dans un élan de sympathie, composé un petit livre qui s’adresse à tout le monde : une description du Palais de Fontainebleau, le Guide artistique et historique. C’est un itinéraire tout à fait pratique et qui nous conduit de salle en salle, dans l’ordre déterminé par les règlements. Chaque salle est décrite, son histoire contée avec agrément et bonhomie. C’est un artiste qui parle, et cet artiste est historien, même philosophe au besoin, et toujours galant homme. Et puis, songez qu’il a étudié vingt ans son Fontainebleau, qu’il l’aime, qu’il en connaît toutes les pierres, qu’il en évoque tous les souvenirs. Aussi son livre a-t-il le charme des choses faites avec
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
amour. Un des principaux mérites de cet ouvrage est dans les figures qui sont d’une finesse merveilleuse et telles qu’on devait les attendre d’un dessinateur aussi habile que M. Rodolphe Pfnor. Au retour vous pourrez feuilleter votre Gwuide et vous croirez être encore dans la Galerie de Henri II ou dans la Chambre de Marie- Antoinette.
J’ai les gravures sous les yeux et je ne me lasse pas de les examiner, d’y chercher les moindres détails des moulures et des sculptures ou de l’ameublement, et c’est avec une entière satisfaction que je présente au public le livre et l’auteur.
LE CAFÉ PROCOPE
Le café Procope a disparu. Il avait beaucoup de gloire, mais point d’argent. Or, Petit-Jean l’a dit, sans argent l’honneur n’est qu’une maladie. Et le Procope est mort. Un Italien l’avait fondé au temps où parut Candide^ et Voltaire avait été un des premiers habitués de ce café où naguère encore on montrait sa table. 11 me souvient, quand j’habitais la rive gauche, d’y être venu de temps à autre avec mon ami Etienne Gharavay, l’archiviste. On nous donnait la table de Voltaire. Mais la bière n’en était pas meilleure. Cette table était de marbre roux, avec un mouvement Louis XV sur le devant, comme une console. Qu’est-elle devenue? Et n’est-il pas venu à l’esprit de M. Cousin de l’acheter pour le musée Carnavalet? Vous
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en souvient-il, mon cher Etienne Cliaravay, du café Procope et de la table de Voltaire? Vous rédigiez alors, à vous tout seul, la Revue des documents historiques^ ([ue Motteroz imprimait tout seul, dans une remise de la rue Visconti, en face de la vigne plantée par Jean Racine. Elle avait tout pour elle, cette revue : un texte savant, des fac-similé admirables, une belle impression et même quelques abonnés. Pourquoi a-t-elle cessé de paraître? 11 est vrai que, depuis, mon cher Etienne Gharavay, vous avez accompli de grands travaux d’érudition, reconstitué sur pièces les biographies des conventionnels, qui étaient pour la plupart, entre nous, d’assez pauvres gens, des coqs de village tombés inopinément dans cette grande marmite révolutionnaire et qui faisaient cocorico pour n’avoir pas Pair très effrayés. Et vous avez fait bien autre chose encore depuis le Procope, mon cher Etienne Gharavay. Vous avez organisé la très belle et très curieuse exposition que nous admirions tous, l’an passé, au pavillon de Flore : ce musée de la Révolution, où les visiteurs admiraient l’ordre dans lequel vous aviez disposé les portraits des grands hommes de la Gonstituante, de la Législative et de la Gonvention, les drapeaux des sections et les lunettes du grand Garnot. Ges lunettes étaient toutes rondes et leur vue tira des larmes au petit-fils du grand Garnot. Pourquoi notre ami Galmettes n’a-t-il pas éternisé cette scène par une belle composition peinte? 11 était là, notre ami Galmettes, le premier avec vous au travail. N est-ce pas lui qui avait mis en place, avec autant de goût que de méthode, toutes ces reliques de la Révolution française? Mais revenons au Procope. Nous y avons passé
LE CAFÉ PROCOPE
de longues et douces heures, mon cher Étienne Charavay, à discuter sur tout ce ([ui est objet de discussion, c’est-àdire sur tout et sur le reste, et à vérifier cette parole de
l’Ecriture : tradidit mundum disput ationibus eorum. Nous étions alors de violents darwinistes. Vous en souvient-il,
mon cher Etienne? Nous faisions de l’amphioxus une étude attentive. L’amphioxus nous intéressait infiniment. Pensez donc, un intermédiaire entre les vertébrés et les invertébrés!... La planète Mars nous intéressait aussi et nous étions très occupés des conditions de la vie à sa surface. Nous ne doutions pas qu’elle ne fût habitée; je n’en doute pas davantage aujourd’hui. Mais alors nous étions persuadés qu’un jour ou l’autre nous établirions des communications avec les hommes et les primates de Mars. Cette idée excitait notre enthousiasme, même le vôtre, mon cher Étienne, bien que vous fussiez plus calme que moi. Vous m’avez toujours donné l’exemple de la sagesse. Je vous tiens, Charavay, pour le plus sage des hommes. Et, puisqu’on ne peut pas communiquer avec les habitants de Mars, que peut-on faire de mieux, en ce monde sublunaire^ que d’étiqueter dans une armoire, comme vous fîtes, les besicles et la tabatière du grand Carnot? Sur le marbre rouge de cette table de Voltaire, nous faisions des pians, des tableaux et une multitude d’images schématiques. Nous y avons renouvelé toute la philosophie des .sciences. Quel édifice! J’y apportais ma fougue, vous y mettiez votre imperturbable raison, mûrie sur des vieux parchemins; car vous êtes archiviste. Vous l’êtes et vous avez raison ; il n’est tel que des vieux papiers pour apaiser les ûmes et calmer les cœurs. J’ai le malheur de n’être point archi-
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
viste ; mais il me souvient de nos bonnes soirées du Procope, quand nous faisions de la philosophie sur la table de Voltaire, tandis qu’à côté de nous, sur la table de Piron, qui ne fut rien, pas même académicien, le vieux Pingart faisait sa partie de piquet avec le vieux Joufîroy, de l’Institut. Le souvenir de ces lointaines soirées a été conservé. On lit dans un petit livre d’Auguste Lepage, sur les cafés de Paris, que nous fréquentions tous deux le Procope, mon cher Gharavay. Cela est imprimé. De très grands hommes y avaient bu du café et philosophi([uement disserté avant nous. Lepage nous apprend que d’Alembert, Marmontel, Helvétius, Duclos, Lamothe, Palissot, Fréron, Mercier, Chamfort, Rivarol, et ce sublime coquin de Jean-Jacques, sans compter Voltaire et Piron, s’étaient assis avant nous chez le glacier Procope, au nom byzantin.
C’est un assez beau plat d’originaux et de grands esprits. Vous possédez leur histoire par le menu, mon cher Gharavay, car vous ôtes l’homme du monde qui sait le mieux l’histoire du XVIII® siècle, à moins que ce ne soit notre camarade Maurice Tourneux. Vous dites que c’est Tourneux. Tourneux dit que c’est vous. Vous vous accusez l’un l’autre. Je n’en disputerai point.
Il y avait aussi, dans cet illustre Procope, la table sur laquelle, un soir, l’éditeur Renduel monta, un manuscrit à la tnain. Il fît le signe de la croix et lut d’une voix apostolique les Paroles d'un croyant.
G est un livre de flamme et de fumée. Nous sera-t-il donné d’entendre ces paroles embrasées? Le temps des apocalypses ne reviendra-t-il plus?M. Fidbert Dumonteil raconte avec sa bonne grâce et son esprit coutumiers qu’il rencontra
LE CAFE PROCOPE
Gambetta au Procope. C’était quelques années, cher ami, avant le déclin où nous avons tous deux passé doucement et sans éclat, philosophant et darwinant jusqu’il minuit. C’est au Procope que Gambetta faisait son éducation politique. 11 y dînait. Et, pendant le dîner, il prenait la Bastille et votait la mort de Louis X\’l.
M. Fulbert Dumonteil vit un jour qu’à mesure que les plats lui étaient servis, son voisin, M. Gornil, aujourd’hui de l’Académie de médecine et du Sénat, les lui enlevait adroitement et les repassait intacts au garçon. Le bavard demanda un brie, puis un camembert, et s’étonna d’avoir faim encore.
Il en fut quitte pour recommencer à dîner, et cette fois il ne dévora pas seulement la royauté et l’Empire. Gambetta, qui était après tout un bon diable, traînait au Procope un tome dépareillé de Rabelais. C’était, disait-il, son auteur favori. En fait, il ne l’avait jamais ouvert. Il ne lisait rien et était parfaitement incapable de rien lire.
Il suffit de jeter les yeux sur le galimatias triple, tiré de ses discours, qu’on a inscrit sur son monument de la place du Carrousel, pour se persuader que cet excellent Gambetta n’avait jamais ouvert un seul auteur français.
N’est-ce pas lui qui disait : « Quand je ne parle pas, je ne pense pas. »
.M. Fulbert Dumonteil nous conte encore une histoire tout à fait amusante de ce terrible bavard. Un soir, au Procope, Gambetta traitait la question romaine. Avec quelle abondance, vous le devinez bien. Vers minuit, amis et adversaires du jeune tribun avaient quitté la place. Alors, en quête d’auditeurs, Gambetta tourne à droite, à gauche.
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cherclie, regarde, puis pousse un cri de joie : il venait d’apercevoir deux étrangers paisibles et graves, qui le regardaient. 11 les apostrophe, les prend à témoin, leur développe des arguments nouveaux. Quand il a fini, ils lui répondent par signes : ils étaient sourds et muets.
V ous êtes maintenant un homme tout à fait considérable, mon cher Étienne Gharavay : vous figurez dans les biographies des contemporains, vous êtes décoré, vous avez un peu de ventre et quelques poils gris au menton. Tout cela est important. Mais ne vous rappelez-vous pas, dites-moi, avec plaisir le temps où, sans rien avoir de tout cela, vous disputiez avec moi de la sélection naturelle, de l’amphioxiis et de l’habitabilité de la planète Mars, sur la table de Voltaire, dans le vieux café de la rue de rAncienne-Gomédie?
La maison existe encore de l’Ancienne Gomédie. J’y suis allé voir un avocat de mes amis. Les appartements y sont circulaires et suivent la courbe de l’ancienne scène. Très bourgeois au reste, et point hantés par le souvenir des
ies comédiennes qui y mettaient de la poudre et des mouches et y recevaient des billets doux.
Tout passe; il faut se résoudre à l’écoulement universel des choses. Mais je regrette le Procope, mon cher Étienne Gharavay.
Gérome.
Ce texte, conforme au manuscrit original d’Anatole France, a été publié pour la première fois dans l'Univers illustré du 26 juillet 1890, sous le pseudonyme de « Gérome ».
VIEUX PÉCHÉS
PREFACE
Cher Monsieur,
Vous souvient-il de nos promenades du soir, sur les coteaux couverts de vignes renaissantes, quand, levant les yeux vers votre beau ciel d’Aquitaine, vous appeliez par leur nom les étoiles, à mesure qu’elles paraissaient dans l’azur? Vous nous répétiez tout ce que savent de ces illustres étrangères les savants et les bergers, et il vous arrivait parfois de nous dire quelque jolie fable, quelque conte ingénieux dont on devinait que vous étiez l’auteur. Et nous vous disions : « Docteur, récitez-nous encore une fable, encore un conte! » Vous le faisiez volontiers pour nous être agréable et aussi parce que vous êtes poète, et que les poètes disent naturellement leurs vers.
Le lendemain matin, on vous rencontrait dans les prés