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ni le désir de l’action, ni le sentiment de l’inquiétude. Il devient homme d’État et guerrier. Il semblerait, au premier abord, qu’en ces nouvelles fonctions il n’a que faire de la tunique d’Hélène. Mais ce vêtement, où la beauté laissa son empreinte, doit orner non seulement l’imagination des poètes, mais aussi la pensée des politiques et jusqu’aux plans des stratèges.
Souverain d’un petit empire, Faust gouverne sagement. Oh! cher ami, que je voudrais que le gouvernement appartînt aussi en France à des amants d’Hélène! Mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Nous laissons le soin des affaires aux médiocres et aux pires. C’est un crime et c est une sottise. La politique devrait être la part des meilleurs, parce que c’est la meilleure part. H est beau de commander : il est bon de bien commander. Je ne connais pas de plus sot orgueil que celui des contemplatifs qui, parce qu’ils ne font rien, se croient supérieurs à ceux qui font tout. Gomment ne voient-ils pas que la vie ne vaut que par Faction, et qu’il n’y a rien de plus généreux que de conduire les hommes? Qu’ils méditent la belle parole qu’Homunculus, sorti de la cornue, jette au monde nouveau pour lui : « Puisque je vis, je dois agir. » Cette idée que la politique est un art inférieur et qu on peut être quelque chose de mieux qu’un homme d’Etat est la première cause des misères publiques qui nous désolent aujourd’hui. Il n’est pas surprenant que Paust entre au contraire si délibérément dans le gouvernement d’une province. Goethe, dont il est à la fois la figure fantastique et vraie, fut ministre d’un grand-duc dans un petit duché, et son activité se porta,
LE FAUST DE GŒTHE
sans déchoir, sur l’exploitation des forêts et des mines.
Gomme il est dit que rien d’humain ne lui sera étranger, Faust connaîtra la guerre. Même il la fait. Gœthe l’avait seulement vue. 11 ne l’aimait point. Aussi bien n’est-elle guère aimable. La question est de savoir si elle est nécessaire. I^es vertus militaires ont enfanté la civilisation tout entière. Industrie, arts, police, tout sort d elles. Un jour, des guerriers armés de lances de silex se retranchèrent avec leurs femmes et leurs troupeaux derrière une enceinte de pierres brutes. Ce fut la première cité. Ces guerriers bienfaisants fondèrent ainsi la patrie et 1 Etat. Ils assurèrent la sécurité publique; ils suscitèrent les arts et les industries de la paix, qu’il était impossible d’exercer avant eux. Ils firent naître peu à peu tous les grands sentiments sur lesquels l’État repose encore aujourd’hui; car, avec la cité, ils fondèrent l’esprit d’ordre, de dévouement et de sacrifice, l’obéissance aux lois et la fraternité des citoyens.
Le dirai-je? Plus j’y songe et moins j’ose souhaiter la fin de la guerre. J’aurais peur qu’en disparaissant, cette grande et terrible puissance n’emportât avec elle les vertus qu’elle a fait naître et sur lesquelles tout notre édifice social repose encore aujourd’hui. Supprimez les vertus militaires, et toute la société civile s’écroule. Mais cette société eût-elle le pouvoir de se reconstituer sur de nouvelles bases, ce serait payer trop cher la paix universelle que de l’acheter au prix des sentiments de courage, d’honneur et de sacrifice que la guerre entretient au cœur des hommes.
Aussi, en la traversant, Faust fait-il un pas dans la voie de la rédemption philosophique et du salut moral. A vrai
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dire, il se montre, ce me semble, un g'uerrier peu expérimenté : s il gagne la bataille, c est par pur bonheur et grâce à trois auxiliaires comme on en voit peu, sans compter le Diable qu’il est bon d’avoir pour soi quand on se bat. Apres cela, que M. de Moltke ait pris dans la bataille de la Kôeniggraetz le plan de la bataille de Sadowa, c’est ce qu’on ne croira pas facilement, bien qu’on l’ait dit dans des livres.
La guerre a enrichi Faust. Puissant, il devient sage : c est preuve qu il a 1 âme forte. 11 se donne à la province qu’on lui a donnée. 11 dessèche des marais, il élève des digues ou creuse des canaux, il ouvre un port, il trace un parc, il construit un château, il répand l’abondance et la prospérité sur une côte inhospitalière et stérile. « Vois, dit un vieillard, vois près de la prairie, la prairie verdoyante, le pâturage, le jardin, le village et le bois. » C’est là l’œuvre dernière de Faust. Et cette œuvre elle-même n’est pas tout à fait innocente; elle coûte la vie à deux vieillards pleins de bonté. Bien plus! quand le port est ouvert, le diable y entre dans un bateau richement armé.
« Cultivons notre jardin », dit Candide. Et Faust fertilise un rivage. Ils ne possèdent là encore l’un et l’autre qu’une sagesse incertaine et mélangée d’erreur : les jardins et les ports de mer ne sont point fermés au mal universel.. Pourtant Faust va bientôt être racheté; sa rédemption sera, comme celle de Marguerite, l’effet de la bonté optimistedu poète. Faust et Marguerite sont tous deux élus parce qu ils rentraient tous deux dans le plan divin. Touty rentre ; tout est bien, ou le sera. Ne m’en demandez pas davantage. Et même, si vous êtes sage, n’en demandez pas beaucoup^
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plus à Goethe. « Malgré toutes ses sottises et tous ses égarements, vous dira-t-il, l’homme, conduit par une main supérieure, arrive heureusement à son but... Si Faust s’est laissé séduire au mal, son âme, par ses hautes aspirations, n a jamais cesse de tendre au bien... Le génie vole droit au ciel. »
Ce n’est pas là le secret de Funivers. Ce n’est pas même une idée métaphysiquement soutenable. C’est du moins une interprétation pratique de la destinée humaine.
Au point de vue divin, c’est-à-dire à considérer le monde, s’il est vrai que le monde est harmonie, il ne saurait y avoir absolument ni bien ni mal. Les idées de bon et de mauvais n’existent que par rapport à nous autres hommes, qui sommes fort peu de chose dans l’univers. « Prends garde, dit le stoïcien, d’être dans la comédie le vers dont on rit. » 11 est trop facile de lui répondre que, puisqu’il est bon qu’il y ait dans la comédie des vers risibles, il ne saurait être mauvais que je sois un de ces vers-là. Ce n’est pas à l’égard du poète comique, je veux dire Dieu, c’est à l’égard de l’humanité appréciant le spectacle, qu’il est fâcheux d’être le vers qui soulève le rire ou la colère. Mais c est le point de vue humain qui seul touche le vieux Goethe, fort résigné depuis longtemps à ne pas comprendre Dieu.
Il était peu soucieux de refaire le monde selon les règles de la métaphysique; .son esprit répugnait à l’abstraction. Il n’aimait que la vie. Il se flattait de ne produire que des œuvres exemplaires et pratiques. Son Faust est la glorification de l’activité et du génie de l’homme. Dans cette grande œuvre, il exhorte l’Allemagne moderne au travail du corps et de l’esprit, à Faction intelligente. Il seraittemps
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de prendre la leçon pour nous. J’aurais trop à dire sur ce sujet qui nous touche, vous et moi, cher ami, plus que tout autre. Hélas! un peuple n’est grand que par le travail harmonieux de toutes ses forces.
Je m’arrête... Laissez-moi vous remercier de m’avoir fait lire un Faust qui garde en français toute la saveur germanique et jusqu’aux parfums sauvages du Blocksberg.
Et croyez à toute mon amitié...
LE DERNIER ABBÉ
Par PAUL de MUSSET P RÉ F A CE
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Le Dernier Abhé^ qu’il m’est fort agréable de présenter aux bibliophiles, parut dans la Revue des Deux Mondes du i" novembre 1840. M. A. Ferroud, après un demi-siècle, l’en a tiré le premier et c’est une édition originale qu’il offre aux amis de beaux livres. Il faut reconnaître qu’il a mis la main sur un charmant petit ouvrage.
L’abbé Cordier, dont M. Paul de Musset nous conte l’histoire avec une élégante simplicité, appartient à l’espèce des abbés sans abbaye qui foisonnait au xviii® siècle. Il importe avant tout de la distinguer de l’espèce des abbés hors abbaye qui était bien différente. L’abbé hors abbaye était né, c’est-à-dire qu’il était de bonne maison.
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le plus souvent cadet de famille, parfois très grand seigneur. Dès l’enfance, abbé en herbe, il avait porté la tonsure, le petit collet et le manteau court. Cet équipage le recommandait aux bontés du roi et du ministre de la feuille, qui, lorsqu’un bénéfice venait à vaquer, le lui attribuaient pour son établissement dans le monde. Dès lors, bénéficiaire d’une abbaye en commende, il en touchait les revenus dont il vivait grassement. On le soupçonnait d’être très strict à l’endroit des austérités de ses moines, qui faisaient leur salut à son profit. Au demeurant, homme de bonne compagnie; il allait dans le monde, avait ses entrées à la cour. Rien ne l’empêchait d’être homme d’esprit, philosophe épicurien et petit poète comme l’abbé de Chaulieu et plus tard l’abbé de Voisenon, lequel disait exactement son bréviaire dont il marquait les renvois avec des couplets de chansons. C’étaient des gens heureux.
Tout au contraire l’abbé sans abbaye, l’abbé de fortune n’est point né : comme à Figaro, il lui faut déployer seulement pour vivre plus d’esprit que n’en a besoin le Roi Catholique pour gouverner les Espagnes. On ne sait d’où il sort. Peu ou point engagé dans les ordres, il porte l’habit ecclésiastique, mais ce serait grand hasard si le ministre de la feuille pensait jamais à lui. Il restera toujours abbé de Sainte-Espérance, ou plus doctement abbé de Sainte-Elpide, et, comme dit le proverbe, s’il se promène dans les vignes de l’abbé, ce sera seulement en rêve. Cette espèce est de beaucoup la plus commune. « Il pleut des abbés, dit Richelet, et dès qu’un petit cuistre est habillé de noir on l’appelle Monsieur l’abbé Son habit lui sert de passe-partout. C’e.st un animal domestique; il
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niche dans les mansardes des hôtels. Un moraliste gagea un jour que, s’il allait de porte en porte, dans la rue de l’Université et dans la rue Saint-Dominique, demandant au suisse : « L’abbé est-il rentré? » on lui répondrait partout qu’oui ou que non. Et ce moraliste gagna son pari. » Le petit collet est aimable par nécessité. 11 lui est utile de savoir racler du violon, tourner des petits vers et conter des histoires. S’il a l’art de s’employer avec adresse et discrétion dans les intrigues galantes, son sort est assuré. Il a pour gagne-pain les vices de ses maîtres, c’est pourquoi il mange tous les jours L Quand il n’est point en place, il est réduit à guetter à l’arrivée les riches étrangers et à tirer sa subsistance de ses ingénieuses friponneries. Tel est le petit abbé périgourdin qui fit à Candide, revenu avec beaucoup d’or des monts d’Eldorado, les honneurs de la capitale.
Il le mena d’abord à la Comédie où mademoiselle Clairon jouait la reine dans le Comte d'Essex, « Cette actrice, dit Candide, me plaît beaucoup ; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de souper avec elle. » L’abbé périgourdin n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait la mauvaise compagnie que quand elle y trouvait de l’agrément. « Elle est engagée pour ce soir, dit-il à Candide; mais j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans. » Candide, qui était naturellement curieux, se laisse mener
1. Sur cette singulière espèce d’abbé dameret, partageant avec le carlin, la perrucbe et le sapajou la faveur de la femme à la mode, consulter ; H. Bonhomme, le Dernier Abbé de Cour, 1 vol. in-18; V. Fournel, le Petit Collet, dans la Revue de Famille du l'f novembre 1890.
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au fond du faubourg Saint-Honoré, chez madame de Parolignac où l’on taillait une banque. Candide perdit en un clin d'œil cinquante mille livres, après quoi l’on soupa. Puis madame de Parolignac, en tête à tête avec le jeune VVestphalien, le pria de lui rattacher sa jarretière qui était tombée et loua les deux diamants qu’il avait aux doigts d'une façon si expressive que Candide se crut obligé de les lui offrir. Mais l’abbé, qui n’avait qu’une petite part aux cinquante mille livres et aux deux diamants, fut contraint d'imaginer une autre friponnerie qui lui rapporta davantage et dont Candide fut encore la victime.
L’abbé Cordier est un petit abbé comme ce Périgourdin; c’est un abbé in minoribus et moins encore; mais il n’est pas fripon. 11 ne fit jamais tort à personne. Il était d’un naturel obligeant et doux. Il respectait trop son habit pour faire quelque métier manuel. Sans s’adonner ainsi que le commun des hommes aux travaux mécaniques, il s’en reposait sur ses petits talents d’agrément du soin de sa fortune. Il offrait à point du tabac de sa tabatière aux gens en place. Il les louait à propos, non « qu’il donnât des éloges à tout le monde par flatterie ou par intérêt », mais « il trouvait du plaisir pour lui-même à vanter les gens quand il pouvait le faire sans mentir ». A table, il disait volontiers que le vin était bon, ne parlait qu’à son tour et contait des histoires gaies qui ne duraient pas trop longtemps. Même au dessert il buvait un peu d’eau-de-vie par complaisance; Il jouait de la flûte, non comme un virtuose dont on pût être jaloux, mais assez bien pour faire un duo si une dame se mettait au clavecin. Il savait de botanique ce qu’il en faut pour cueillir des fleurs avec les demoiselles.
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Il couchait les enfants et leur contait Fine-Oreille, pour les endormir. 11 avait quelques connaissances en géométrie pratique. 11 était de bon conseil. Enfin un homme précieux.
11 fréquentait les coulisses de 1 Opéra et de la Comédie; mademoiselle Doligny le reçut dans sa loge où il eut rhonneur de lui rajuster son croissant de diamants un soir qu’elle jouait Phébé. Gomme il avait la figure agréable, elle lui fut reconnaissante de ce petit service et le reçut chez elle où il trouva bon souper, bon gîte, et le reste. L’ingénue eut tout loisir de s’apercevoir que l’abbé n’était pas bien nippé. Elle lui envoya une veste de soie noire, brodée de sa main. L abbe trouva dans la poche une bourse bien garnie d’écus qu il garda seulement pour ne pas fâcher une si aimable personne.
La Révolution éclata sans que l’excellent homme l’eût désirée ni prévue. Néanmoins il s’en accommoda, car il était accommodant. Un jour, pour n’être pas mis à la lanterne, il coupa son petit collet et d’un coup de ciseaux trancha le seul lien qui l’attachait à l’Église. Moyennant ce sacrifice, il vécut tranquille. Comme il n’avait point de préjugés, il devint facilement un bon patriote et même il fut nommé secrétaire d une Société des neuf sœurs qui ressemblait beaucoup, à ce qu’il me semble, à V Athénée du faubourg Saint-Honoré. Il n’était plus jeune, et il lui devenait de plus en plus difficile de vivre. Il pensa plusieurs fois mourir de faim, ce qui serait indubitablement arrivé sans un petit héritage qui lui vint sur le tard. Mademoiselle Doligny lui laissait en mourant quinze cents livres de rente.
Mademoiselle Doligny n’est point un personnage imagi-
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naire, non plus que M. Berton, directeur de l’Opéra, M. Moreau, architecte du Roi, M. Vassé, peintre, qui figurent dans le récit de M. Paul de Musset. Louise-Adélaïde Berton- Maisonneuve, femme Dudoyer de Gastels, dite Doligny (elle signait à'OLigni), entra en 1763, à dix-sept ans, à la Comédie-Française où elle tint de longues années l’emploi des amoureuses et des jeunes premières. On a d’elle un portrait, gravé par Iluber, d’Augsbourg, d’après Vanloo. Elle y parait telle que M. de Musset l’a peinte, pas très jolie, mais très agréable; l’œil grand et doux, le nez fort, la bouche riante, l’air modeste. Cet air de modestie lui était naturel, et frappait agréablement ceux qui la voyaient, témoin ce vers qu’on lui donnait pour devise :
La pudeur fut toujours la première des Grâces.
Au reste, cette jolie personne, que M. de Musset nous montre très légère, passait, à ses débuts tout au moins, pour une fille sage. Elle en garda toujours les apparences. C’est ce dont témoigne le quatrain suivant, gravé au-dessous de son portrait :
Pour rendre plus touchants l’amour et la nature,
D’Oligny leur prêta ses secrets séducteurs.
Elle fut toujours vraie, intéressante et pure.
Et mérita l’estime en gagnant tous les cœurs.
Mademoiselle Doligny prit sa retraite en i783 avec une pension de quinze cents livres L Elle mourut en i823. L’abbé Cordier, à compter son âge sur les données de M. Paul