Les Graveurs du XIX^ siècle, t. IX, pp. 23 et suiv
PROMENADES FÉLIBRÉENNES
Agen, dimanche 10 août 1890.
Les cigaliers et les félibres, qui vont de ville en ville célébrant les poètes, ont été reçus cette nuit à x4gen par le maire, M. Gros, et par M. Bladé, président de la Société académique, membre correspondant de l’Institut de France. Une retraite aux flambeaux les a conduits à l’Hôtel de ville, où la municipalité leur a offert un vin d’honneur. M. Maurice Faure, député, a parlé avec la chaleur et la bonne grâce qu’on lui connaît, et M. Rouquet, de Cahors, félibre de l’Escolo Jansémin, a lu des vers gascons. Tout cela, quand je vous le dis, a l’air froid et officiel. Mais, en réalité, il y avait la gentillesse du Midi. Us étaient là, félibres et cigaliers, portant à la boutonnière la cigale de bronze, et remplissant la nuit bleue et chaude
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des éclats de leur voix stridente, et toute la ville applaudissait, et les fanfares éclataient d’elles-mêmes au milieu des discours.
Ce matin, la ville s’est réveillée au bruit des salves qui faisaient gronder l’écho de la colline au pied de laquelle elle s’étend joyeusement, mais sans beauté. Dans Agen, petite ville de commerce, rien ne vieillit doucement, rien ne repose; il n’y a de charme que dans cette belle colline de calcaire doré, au-dessous de laquelle passe le pont du canal. Cette montagne nue, taillée droit et couverte de verdures sombres a la fierté d’un paysage historique. La ville est plate et mal bâtie. Mais les Agenaises, sous le foulard éclatant ou sous le bandeau de toile écrue qui couronne leur noire chevelure, sont belles et d’une forme latine et classique. Toute cette population a de l’ardeur; elle s’enthousiasme pour des poètes qui célèbrent des poètes. Ce matin nous avons inauguré le monument de Cortète de Prades. J’avoue qu’hier encore je ne savais point ce que c’était que Cortète de Prades. M. Charles Ratier, d’Agen, m’apprend a propos que c’était un poète mousquetaire, un gentilhomme gascon dont les aïeux avaient manié l’épée et non la plume, « aimant mieux bien faire que bien dire ». François de Cortète, pour sa part, fit la guerre et, de plus, il rima des pastorales en gascon et en français, mais il s’en cachait; on n’en aurait jamais rien su, sans son fils qui publia ses vers...
M. Sextius Michel parla, dans les termes suivants, du poète Cortète de Prades :
« François Cortète, seigneur de Prades et de Cambes, a-t-il dit, est né entre la fin de 4585 et le commence-
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ment de 1586, dans une résidence bâtie par ses ancêtres à dix kilomètres d’Agen, près des bords gracieux et fertiles de la Séourne. Quoique les indications biographiques nous fassent en partie défaut, il est incontestable qu’il embrassa la carrière militaire, selon l’habitude des cadets de Gascogne à cette époque. Placé tout jeune, en qualité de page, auprès de François d’Esparbès de Lussan, vicomte d’Aubeterre, plus tard maréchal de France, nous le retrouvons en effet, en 1639, au siège et à la prise de Salces, dans les Pyrénées-Orientales.
« Quand il mourut dans la petite ville d’Hautefaye, le 3 septembre 1667, il laissa trois comédies ou pastorales, Miramoujido, Ramounet et Sanche Panso^ ainsi qu’un assez grand nombre de compositions de différents genres, dont une très connue, las Lermos del Grabié.
« Quelle est la valeur littéraire de ces œuvres?
« Je n’hésite pas. Messieurs, à placer Cortète de Prades immédiatement après Jasmin, entre Goudouli, le célèbre poète toulousain, et Daubasse, le poète peigneur de chanvre, qui rendit populaire dans toute la Gascogne le nom de Villeneuve-sur-Lot.
« Si, dans les régions sereines où Dante a placé les poètes, mon jugement n’était pas ratifié, ce n’est pas ce qui troublerait l’harmonie qui doit régner entre ceux qui ont chanté dans la même langue.
« Mais il en est des œuvres poétiques comme de certaines fleurs, qui, longtemps dédaignées, deviennent un beau jour les reines d’un parterre et la parure favorite de la beauté.
« Cortète de Prades, pendant près d’un siècle ignoré, est aujourd’hui remis en honneur.