‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 7 sur 159 · XXIV · texte numérisé non relu

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releva, le peuple s’amassa autour d’elle, les cris, les menaces éclatèrent, et le marquis de Sade, encore ivre, s’enfuit poursuivi par des paysans indignés. Rose Keller porta plainte, et le marquis, dont l’aventure occupait les salons, fut enfermé dans le château de Saumur, puis dans la prison de Pierre-Encise, à Lyon. Mais, au bout de six semaines, la famille du marquis obtint des lettres d’abolition portant, dit-on, que le délire du 3 avril était d’un genre non prévu par les lois, et que l’ensemble en présentait un tableau si obscène et si honteux, qu’il fallait en éteindre jusqu’au souvenir. Quoi qu’il en soit de ces lettres, dont il faudrait vérifier la teneur, l’accusation était mise à néant par le désistement de la plaignante qui, moyennant une somme de cent louis, donna quittance de .sa fessée. Avec ces cent louis pour dot, elle trouva mari l’année suivante. D’ailleurs, c’était une prostituée; mais l’acte commis sur elle par Sade n’en était pas moins une monstruosité.

Un sentiment unique et violent, une sorte de désespoir amoureux précipitait ainsi le marquis, s’il faut l’en croire, dans l’enfer de la débauche, jusqu’au septième cercle. Autant il détestait sa femme, autant il adorait sa belle-sœur. Il avait quelque raison de croire que celle-ci répondait à ses sentiments, si peu avouables qu’ils fussent, et M. de Montreuil avait cru devoir prendre la précaution de la cacher au fond d’un couvent que Sade ne put découvrir. De plus, il obtint un ordre de la police pour que son gendre fût exilé en Provence, au château de la Goste. II y emmena une fille de théâtre qu’il fit passer pour sa femme et qu’il présenta à toute la noblesse des environs.

Bientôt la vraie marquise de Sade vint habiter avec sa

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sœur, nouvellement sortie du couvent, la terre de Saumane, qui touchait à la fontaine de Vaucluse. Le marquis courut les rejoindre. 11 demanda pardon à sa femme de l’avoir offensée. Mais il ne venait que pour revoir mademoiselle de Montreuil, dont il était encore épris. A celle-ci il jura qu’il n’avait jamais aimé qu’elle, et que les fautes même dont il s’avouait coupable n’étaient que le résultat de cet amour poussé au désespoir; il menaça de se frapper de son épée, de se noyer dans la Sorgue, de se jeter du haut des tours de Saumane, si elle refusait de lui pardonner et de lui rendre le même amour dont il s’était cru digne avant de contracter un mariage détesté. 11 reconnut, à l’effet de ses paroles que la jeune fille l’aimait encore, et il résolut de l’enlever. Dans le courant de juin, il se rendit à Marseille avec le domestique qui l’assistait dans ses débauches. Pourvu de pastilles de chocolat dans la composition desquelles entrait une forte dose de cantharides, il se rendit dans une maison publique où il prodigua aux filles les vins, les liqueurs et les pastilles. Ces créatures, ainsi excitées et empoisonnées, s’agitèrent avec une telle frénésie et poussèrent de tels cris que la foule s’ameuta autour de la maison. Une malheureuse, devenue tout à fait folle, se jeta par la fenêtre. Sade et son valet s’étaient enfuis, mais le parlement d’Aix fut saisi de cette affaire scandaleuse. Deux filles moururent des blessures qu’elles s’étaient faites pendant l’accès déterminé par les cantharides Le marquis,

1. Ces paroles sont citées par M. Paul Lacroix [loc. cit.), sur la foi des témoignages qu’il invoque en ces termes : « J’ai souvent interrogé des personnes respectables, dont quelques-unes vivent encore, plus qu’octogénaires (1837) ; je leur ai demandé avec une indiscrète curiosité d’étranges révélations sur le marquis de Sade... »

2. Les Mémoires de Bachaumont, Nouvelles à la main, 1772, racontent tout autre-

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bien que caché, se fit écrire par un conseiller une lettre qui lui annonçait l’issue inévitable du procès : la roue. Muni de cette lettre, il se rend secrètement à Saumane et se jette aux pieds de sa belle-sœur, les lui baise en sanglotant, « se nomme lui-même un monstre indigne de pitié, s’accuse des plus grands forfaits et déclare qu’il va s’en punir par un suicide ». Elle tremble, elle pleure, elle le plaint doucement.

11 lui tend la lettre et lui raconte obscurément quelque drame de désespoir. « ...Je sais que vous ne m’aimez pas; je sais que vous me méprisez! cette pensée a fait mon crime... j’ai préparé de mes mains le poison... plusieurs personnes ont succombé... le hasard m’a sauvé... je vais me faire justice. Adieu! »

Mademoiselle de Montreuil ne comprend rien, sinon qu’il va mourir dans un supplice infâme, et qu’elle l’aime. Elle le retient, elle le supplie de ne pas se perdre.

« Eh bien! s’écrie-t-il, je consens à vivre, je consens à fuir, si vous ne m’abandonnez pas, si vous m’aimez! Autrement, adieu! laissez-moi mourir^. »

Une heure après, mademoiselle de Montreuil montait dans la chaise de poste qu’il avait préparée et qui les emporta en Italie.

Le marquis de Sade, pendant qu’il était rompu vif en effigie, par arrêt du il septembre, jouissait dans un palazzo de l’inceste qu’il avait préparé par des moyens

ment cette affaire. C’est à sa belle-sœur, selon le nouvelliste, que le marquis aurait, dans un dîner, à Marseille, offert les pastilles de chocolat aux cantharides. Cette version ne se soutient pas.

1. Pour l’authenticité de ce dialogue, je n’ai que les références indiquées à la note de la page 32.

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plus abominables que le but même. Mademoiselle de Montreuil mourut dans ses bras, d’une maladie violente, à l’âge de vingt et un ans, et son amant, dont le cerveau se troublait de plus en plus, revint en France, où il fut pris, conduit à Vincennes, en vertu d’une lettre de cachet, et ensuite transféré à la Bastille. Sa maladie cérébrale se développa étrangement dans le régime de la prison, qui avait d’abord été très dur : ni linge l’été, ni bois l’hiver. Toujours attentive à son devoir, la marquise de Sade lui fit passer, dès qu’elle le put, des vêtements, des livres, du papier. C’est alors qu’il écrivit ces récits de l’érotisme le plus noir, pleins de flagellations, d’orgies de sang et de vin, de cadavres poignardés et violés, d’enfants mutilés, ces abominables romans ayant leur morale particulière, leur philosophie et leur doctrine propres, ces manuels compliqués de la débauche et de la cruauté, auprès desquels les petits livres polissons du xviii® siècle sont innocents^. Justine^ puisqu’il faut nommer le monstre, ne ressemble pas plus aux Bijoux indiscrets que Sophie

1. Pourtant l’esthétique que le marquis de Sade a exprimée dans son Idée sur les Romans est assez soutenable et n’est nullement celle de ses œuvres.

Dans cet opuscule, après avoir loué le naturel de Clarisse, il ajoute : « C’est donc la nature qu’il faut saisir quand on travaille ce genre (le roman), c’est le cœur de l’homme, le plus singulier de ses ouvrages, et nullement la vertu, parce que la vertu, quelque belle, quelque nécessaire qu’elle soit, n’est pourtant qu’un des modes de ce cœur étonnant, dont la profonde étude est si nécessaire aux romanciers, et que le roman, miroir fidèle de ce cœur, doit nécessairement en tracer tous les plis. » (P. xxv).

Plus loin, Sade exige de l’auteur qui veut parvenir à la connaissance du cœur humain deux conditions, auxquelles il avait lui-même satisfait et qui résumaient pour ainsi dire sa vie, telle du moins qu’il se la représentait : malheurs et voyages. « 11 faut, dit-il, avoir vu des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, il faut avoir été leur victime pour savoir les apprécier. » (P. xxxiu).

Jules Janin conte [loc. cit.) l’histoire d’un honnête petit jeune homme, neveu de

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Arnould ne ressemble à la Brinvilliers. Pendant que le marquis de Sade écrivait à la Bastille ses rêves monstrueux de malade, le faubourg Saint-Antoine s’agitait, et le gouverneur de Launey, craignant que la vue de ses prisonniers excitât le populaire, supprima la promenade quotidienne sur la plate-forme. Le marquis de Sade, irrité de cette mesure, saisit un long tuyau de fer-blanc terminé en entonnoir qu’on lui avait fabriqué pour vider ses eaux, et s’en fit un porte-voix au moyen duquel il appela le peuple aux armes. M. de Launey en écrivit à Versailles. On lui répondit qu’il pouvait disposer de la vie de son prisonnier, mais il se contenta de l’envoyer à Gliarenton. Le 17 mars 1790, le décret de la Constituante, qui rendait la liberté à tous les prisonniers enfermés par lettres de cachet, délivra le marquis de Sade. Sa belle-mère, en apprenant qu’il était libre, se contenta de dire : « Fasse le ciel qu’il soit heureux! »

Il avait vécu en trop mauvaise intelligence avec l’ancien régime pour n’être pas partisan du nouveau. D’ailleurs, les révolutionnaires l’accueillaient avec enthousiasme, comme une victime de la tyrannie. Sa longue captivité lui valut des honneurs municipaux. Secrétaire de la société des Piques, il usa de son influence avec une douceur qu’on n’eùt point attendue d’un être dénaturé par un si furieux érotisme. Pendant la Terreur, il se montra humain et s’employa à sauver son beau-père et sa belle-mère de qui il se savait haï et méprisé, et qui ne l’avaient point épargné. Sa bienveillance et son nom le rendirent suspect.

curé, qui, ayant lu un soir un roman du marquis de Sade, devint incurablement idiot le lendemain à son réveil. C’est un conte à dormir debout.

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Accusé de modérantisme, il fut emprisonné aux Madelonnettes, d’où la réaction thermidorienne le tira plus fou que jamais, car la guillotine, sur la place de la Révolution, et les nudités provocantes du Palais-Egalité, pendant la lièvre de la Terreur, n’étaient pas des spectacles propres à le guérir de sa monomanie.

Le Directoire, pendant lequel il fît, pour vivre, de mauvaises pièces de théâtre, lui fut remarquablement favorable. 11 trouva un capitaliste pour lui imprimer ses livres en beaux caractères, sur beau papier, avec vignettes; il trouva des libraires pour les vendre. On en imprima cinq exemplaires sur papier vélin pour les offrir aux Directeurs, qui remercièrent l’auteur. En outre, le marquis crut bien faire en présentant son ouvrage doré sur tranches au général Bonaparte. Le mari de Joséphine fut peu flatté de ce présent cynique. Devenu empereur et plus soucieux que jamais de l’ordre moral depuis que c’était son ordre, à lui, il fît saisir chez le marquis une édition clandestine, illustrée de cent figures, et fit enfermer l’auteur à Gharenton. Le marquis de Sade y passa les quatorze années qui lui restaient à vivre. C’était un beau vieillard blanc, dont la politesse était parfaite. 11 disait doucement d’abominables ordures, traçait du bout de sa canne, sur le sable du préau, des figures obscènes, et écrivait dans sa cellule de sanglantes infamies. Il composait des comédies qu’il faisait jouer par les fous sur un théâtre élevé dans la prison. Et de belles dames venaient, dit-on, assister à ces représentations. Il resta jusqu’au bout sain et robuste de corps, et mourut doucement, presque sans maladie, le 2 décembre 1814.

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Son crâne fut étudié par les disciples de Gall, qui y trouvèrent une grande ressemblance avec le crâne d’Héloïse. Cette grave bouffonnerie n’a aucune importance, puisque l’étude des bosses de la tête en apprend sur le moral de l’homme exactement autant que le vol des oiseaux et la position des astres. C’est le cerveau qu’un physiologiste moderne aurait examiné, et c’est dans la substance grise centrale de la couche optique qu’il aurait cherché la lésion, car c’est là que sont disséminées les incitations génitales dont la perversion était notoire chez ce sujet Mais il n’aurait probablement rien trouvé. On a étudié le cerveau de gens affectés de satyriasis sans y rien remarquer d’anormal. S’il est certain que le marquis de Sade était un malade, le trait clinique fondamental de sa maladie est encore aujourd’hui impossible à saisir, et la pathologie s’arrête avec nous, en ce cas, dans les domaines un peu vagues de l’analyse psychologique. Remarquons tout d’abord, dans cet ordre d’idées, que la folie du marquis de Sade fut rigoureusement localisée. Dans tous les rapports qui n’intéressent pas le sexe, il se montra inoffensif, et parfois même, comme nous l’avons vu, humain et généreux. On l’a comparé au maréchal de Raiz; c’est très injuste. Raiz commit réellement des mutilations lubriques; Sade, qui ne fit qu’en raconter, ce qui est déjà beaucoup trop, ne lacéra jamais des enfants ou des femmes. L’indécente flagellation de Rose Relier et les pastilles offertes aux filles de Marseille sont des actes très mauvais,

1. Luys, le Cerveau, p. 222. Ce savant physiologiste ajoute, dans son remarquable livre : « Il a été jusqu’à présent impossible de déterminer d’une façon précise, soit le noyau spécial qui leur est réservé (aux incitations génitales) dans la couche optique, soit le territoire où elles opèrent leur dissémination dans les réseaux du neusorium. »

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mais qui n’atteignent pas à l’atrocité des mutilations dont Néron fut soupçonné et Raiz convaincu. Je sais bien que ces deux faits d’Arcueil et de Marseille, qui ne devinrent publics que grâce à des circonstances particulières, en font raisonnablement supposer d’autres tout aussi détestables, mais il est certain que la folie de Sade n’alla jamais jusqu’au meurtre. Quand cette folie prit, dans les cachots, une issue théorique, elle se complut dans des idées scélérates, mais la morale la plus sévère n’égale pas les crimes imaginés aux crimes perpétrés. Notre fou aurait été en somme peu dangereux si on avait brûlé ses livres au lieu de les imprimer. Il était intelligent; il y a, dans son Idée sur les Romans^ des observations judicieuses et un sens littéraire assez droit. La remarque qu’il y fait que « ce n’est qu’en travaillant que les idées viennent » frappera, sans doute, par sa justesse, tous ceux qui ont quelque expérience de la production intellectuelle. A la façon dont il parle ^ de la Princesse de Clèces^ de Manon Lescaut et de Clarisse Harlowe^ il semble que ces œuvres charmantes se soient reflétées dans son âme sans déformation ni enlaidissement. La nouvelle, que nous publions pour la première fois, ressemble à ces petits récits romanesques que l’abbé Prévost sema dans le Pour et le Contre^ et n’est pas inférieure à la plupart de ces contes noirs. Le désordre mental, qui est manifeste dans les actes et dans les écrits du marquis de Sade, résulte de l’association, et, par suite, de la confusion de deux idées qui restent parfaitement distinctes et même opposées dans

1. Dans son Idée sur les Romans. Cet opuscule, placé par l’auteur en tête des Crimes de l'Amour, a été réédité récemment chez M. Rouveyre, par les soins de M. Octave Uzanne.

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