‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 71 sur 159 · LE 11 AOÛT · texte numérisé non relu

LE 11 AOÛT

II nous reste à visiter le monument d’Ingres. Vous savez qu’il est d’Etex. Etex avait beaucoup d’idées qui n’étaient pas toujours bonnes. Il eut celle, entre autres, de traduire en sculpture V Apothéose d' Homère sur un hémicycle de pierre surmonté d’un édicule et terminé par deux piliers, et de placer au-devant la statue d’Ingres. Le monument ainsi composé est d’un effet médiocre pour diverses causes, dont la principale est l’exécution confuse et lourde des figures. On s’étonnera peut-être que les félibres, qui ont tant d’imagination, aient rendu de tels hommages à la mémoire de ce peintre à tête de bœuf, qui fut sublime de patience, mais qui n’eut point d’imagination. On s’étonnerait à tort.

Les félibres ont l’intelligence ouverte et le sens des beautés les plus diverses. Et puis, Ingres jouait du violon. Gela est particulièrement sensible à des chanteurs comme eux. M. l’abbé Pothier, président de la Société d’archéologie, dans un discours charmant, nous a vanté le violon d’Ingres. Nous l’avons vu, ce violon, au musée. Il est gardé comme une relique chère et charmante. Voulez-vous que

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je vous dise? Le violon d’Ingres, plus que sa palette, assure sa gloire parmi les Montalbanais...

Auch, 12 août.

... Sous un soleil versant du plomb fondu, et à travers la ville montueuse, aux rues malaisées, pavées de cailloux pointus et que surmontent les deux tours classiques de la cathédrale, nous fûmes conduits par les hôtes les plus aimables du monde, et la voie nous fut douce. Quelles belles boiseries aussi dans la cathédrale! Les boiseries du chœur, d’une Renaissance encore un peu gothique, sont charmantes. Et l’on nous fit remarquer un Josué arrêtant, non le soleil, mais la terre, dans laquelle il enfonce un pieu. C’est une manière très claire de tenir pour démontré le système de Copernic et de Galilée. Après un punch d’honneur, nous inaugurons le buste de Du Bartas, étant venus précisément pour cela...

Monsieur Fourès lit un sonnet de Léon Barracand qui est beau, sans doute, mais d’une mélancolie étrange et d’un ton qui n’est point gascon. Mais les félibres n’y regardent pas de si près et applaudissent à tout rompre. Quand M. Elie Fourès s’écrie :

La double vanité de l’art et de la vie,

on croit entendre : « Aimons, buvons, chantons, vive l’amour et la gloire ! » Tout est dans le ton, voyez-vous, les paroles ne sont rien, le ton est tout. Le Midi sait cela, c’est pourquoi il chante tout et toujours.

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PROMENADES FÉLIBRÉENNES

Tarbes, 14 août.

C’est dans une allée du jardin Massey, parmi les grenadiers en fleurs, au murmure des ruisseaux dérivés de l’Adour, que s’élève le buste de Théophile Gautier. L’excellent écrivain est représenté dans sa beauté tranquille, avant que l’âge eût creusé la poche des yeux et fait tomber les joues, ou plutôt les auteurs de cette figure ont voulu qu’il n’eût point d’âge. On sait que ce buste est l’œuvre de madame Judith Gautier et d’un jeune sculpteur de grand mérite, M. Bouillon. On ne sera pas surpris que la piété filiale ait mis l’ébauchoir aux mains de la fille du poète : Madame Judith Gautier, qui a le don de tous les arts, avait déjà modelé la glaise, et je me rappelle une pendule de sa composition, qui n’a point été exécutée en bronze et qui pourtant était d’un bel arrangement. On y voyait les douze heures de jour et les douze heures de nuit représentées par des jeunes filles autour du globe terrestre. Et chacune exprimait par son attitude un des travaux de la vie. Je crains bien que cet ouvrage charmant ne soit perdu. Comme la nature. Madame Judith Gautier n’a jamais eu souci de conserver ses chefs-d’œuvre. M. Edmond de Goncourt parle quelque part de l’Angélique d’Ingres sculptée par la jeune Judith dans un navet et qui se flétrissait d’heure en heure.

11 pleut. Et ce n’est pas une pluie fine et légère. Ce sont les cataractes du ciel qui tombent toutes chaudes sur nos têtes. Le banquet est préparé dans le jardin. On suspend des bâches aux arbres sur les tables. Et dans le beau jardin qui fume sous les eaux, une municipalité magni-

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fique nous fait goûter les mets tarbéens les plus exquis. Mais le confit d’oie n’a pas plus de saveur que l’éloquence de M. de Gardailhac, quand il parle de ces vaillants cadets de Bigorre et de Gascogne qui servirent de modèle à Théophile Gautier pour son baron de Sigognac et au vieux Dumas pour son d’Artagnan.

Nous allons à Bagnères où la pluie nous suit.

Bagnères-de-Bigorre, 14 août.

La montagne est couverte de brumes et de nuées. Pourtant la ville reste gaie encore, et le bruit charmant de ses sources et de ses ruisseaux domine le clapotement de la pluie. Albert Tournier dit que les félibres et les cigaliers vont semant les statues. A Bagnères, qui se réjouit de ses fontaines, ils inaugurent, nos félibres, trois plaques en l’honneur de Frédéric Sintras, de Nobody et d’Alfred Rolland. La cérémonie est aux thermes; je n’en dirai rien, ne ra3mnt point vue. Je m'y rendais en suivant un ruisseau, mais les ruisseaux de Bagnères sont sinueux. Celui-là me conduisit dans la vallée de Campan. 11 ne pleuvait plus et déjà les dents des montagnes s’aiguisaient dans le ciel allégé. Je songeais à Montaigne qui aimait Bagnères à cause « de l’aménité du lieu et de la commodité des compagnies », et aussi pour le logis et le vivre desquels ce sage s’occupait assez, ayant éprouvé que la machine humaine est délicate. Et puis je me pris à penser à Severus Seranus, lequel au temps de Tibère dédia une stèle votive aux nymphes de Bigorre qui l’avaient sauvé. Heureux Seranus qui doit son salut aux nymphes.

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Pendant ce temps, M. Maurice Faure inaugurait les trois plaques devant les thermes dont j’avais entendu les eaux bruire la nuit comme ces marteaux à foulon qui effrayèrent tant le bon Sancho dans la Sierra Morena. Mais la voix du tribun félibre domine les voix mêmes des torrents et des cascades. On m’a dit qu’il n’avait jamais mieux parlé qu’au bruit de ces eaux jaillissantes.

Argelès-Gazost, vendredi 15.

Nous suivons en voiture la vallée délicieuse où le Gave roule ses eaux d'un vert profond, entre des montagnes boisées et des roches fauves d’une étonnante majesté. Nous rencontrons à notre gauche la ville de Lourdes qui doit sa prospérité à un miracle fructueux, et nous atteignons aux derniers feux du couchant la charmante Argelès. Ce n’est qu’une rue dans un ravin, mais les pentes boisées du Gez l’abritent et l’on ne peut rêver un nid plus doux ni plus riant. C’est là que je voudrais me reposer, si l’on pouvait songer au repos, quand on est le compagnon des félibres. Une colonie brillante d'Anglais, d’Espagnols et de Parisiens y boit les eaux de quatre sources salutaires. Les nymphes qui rendirent la vie à l’antique Seranus nagent encore dans les ruisseaux d’Argelès. Je crois, sans en être bien sûr, que nous n’inaugurons rien dans cette belle vallée. Mais une fête nous attend au casino, où l’excellent orchestre de Jules Dambé joue l’ouverture de V Arlésienne . Là, les montagnards de Saint-Savin, dont la confrérie de baladins remonte au temps de Charlemagne, nous font assister à des danses immémoriales et dont on retrouve les ligures

eu llhie. Ces montagnards sont vêtus tout de blanc, le pantalon attaché par des bretelles de tapisserie à fleurs. Ils portent un grand chapeau de paille à rubans et à cocardes rouges. Des bergers les précèdent, coiffés du bonnet de coton, au dos le sac en peau d’isar, aux pieds des sabots qui heurtent le sol bruyamment. Leurs danses sont des plus anciennes du monde : les femmes n’y prennent point de part. Mon vieil ami tant regretté Edmond Fuchs, qui avait écrit une histoire de la danse, perdue dans un incendie de la Commune, me disait souvent que les danses amoureuses, où les femmes ont part, marquent une phase récente des sociétés. Au commencement, les hommes, comme David devant l’Arche, et comme les prêtres saliens, exécutaient seuls des danses guerrières. Les montagnards de Saint- Savin nous ramènent aux plus antiques traditions. Ces hommes, basanés, maigres et droits, dansent avec une grâce virile une sorte de bourrée dont les figures semblent rappeler la rencontre de deux clans. Une lutte s’engage et les deux demi-chœurs jouent en mesure de ce bâton dont ces gens-là ne savent que trop bien se servir en toute rencontre, et surtout à la ville le jour de la conscription. On dirait un chant épique, mimé par des hommes d’autrefois. Cette nuit d’Argelès est le charme, la fleur de notre voyage.

Pau, 15 août.

La eérémonie d’inauguration du monument de Théophile Gautier a eu lieu hier, à Tarbes, en présence d’un grand concours de population. A trois heures, félibres et cigaliers ont

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pris place dans les tribunes qui leur avaient été réservées. Le voile rouge qui cachait aux regards le buste du poète A'Emaux et Camées est tombé, et la figure du beau Théo est apparue, superbe dans sa parfaite ressemblance...

Pau, 16 août.

A Pau, au pied de ces montagnes qui font un horizon sublime à la ville de Henri IV, le maire, M. Henri Faisans, nous reçoit avec une bonne grâce relevée de bonne humeur et, après un éloge des Gascons en excellent français, il donne la parole à M. Pierre Laffitte qui nous expose avec méthode et selon les règles de la philosophie positive l’œuvre de Henri IV. Ceux qui ont entendu le vénérable successeur d’Auguste Comte savent comment il unit dans ses conférences une bonhomie souriante, égayée, à la rigueur des déductions philosophiques. M. Pierre Laffitte est mathématicien. H est aussi Gascon. Et la chaleur de son cœur échauffe les formules les plus abstraites. Il a parlé deux heures par une nuit étouffante, et toutes les musiques de la ville réunies dans le parc entraient par les six fenêtres ouvertes de la salle, sans avoir raison de l’éloquence du vieux maître.

Le lendemain, nous avons inauguré à Oloron le monument de Xavier Navarrot, qui fut un Béranger béarnais. M. Louis Barthou, député, a prononcé, devant le buste modelé par le sculpteur cigalier Escoula, un discours d’un art exquis et d’un beau sentiment. 11 faut que la parole et la pensée de M. Barthou soient d’une qualité bien rare pour avoir

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charmé des voyageurs étourdis par dix jours d’éloquence, de fanfares et de locomotives.

De retour à Pau, je suis allé voir les aloès fleuris sur les coteaux fameux de Jurançon. La grande fleur de l’aloès s’élève comme un arbre aux grappes blanches. Elle jaillit avec gloire, mais la plante meurt d’avoir fleuri.

Saint-Sébastien, 18 août.

« Cygne éclatant des mers, tu te mires dans ta baie d’azur et d’argent, dont les eaux calmes reflètent, en soupirant à tes pieds, ta beauté. » Ainsi le poète guipuzcoan, don Ramon Fernandez, salue sa ville natale, toute blanche entre sa Coucha, moins bleue que le poète ne l’a vue, et l’embouchure de l’Urrumea. 11 ne reste de la vieille ville qu’une église de style jésuite, et une ruelle qui porte cette inscription : « CaLL. de XX\I de Agosto^ îinica que en este dia del ano MDCCCXI 1 1 se libero del incendia. Rue du trente et un août, La seule qui en ce jour de L’année 1813 échappa à l’incendie. »

Ce jour-là, après la retraite héroïque du général Rey et de neuf cents Français, l’armée anglo-portugaise, étant entrée dans la ville, la mit à feu et à sang. Saint-Sébastien sut renaître de ses cendres. Elle est aujourd’hui blanche, riche et riante.

Réunis sous les arcades de la place de la Constitution, les cigaliers et les félibres sont reçus dans la Casa Consistorial par le seigneur alcade, entouré de son conseil et précédé de deux massiers vêtus de huques de drap d’or. Le soir, banquet présidé par S. E. le Gouverneur de la province, qui

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porte tous ses ordres. G est, si vous voulez, un préfet; mais c’est assurément un hidalgo, et il a très grand air avec sa fine moustache blanche et son long visage d’un gris pâle, comme les figures de ces vieilles tapisseries que ses aïeux faisaient venir des Flandres...

Le lendemain dimanche, course de taureaux.

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