Marc, Vl
3. « Ce qu’il y a de certain, c’est que la détention se prolongea et que Jean con-
— Antipas, il ne t’est pas permis d’avoir pour femme la femme de ton frère.
Le tétrarque ne savait que faire de cet homme terrible. Gomment le laisser aller pour qu’il hurlât au peuple les impudicités des Hérodes? Car il ne se tairait jamais.
llérodiade disait : « 11 faut le tuer. » Mais, à cette idée. Antipas tremblait de tous ses membres. Tuer l’homme qui baptisait les peuples dans le Jourdain, chassait les démons et prophétisait! Tuer le saint de Dieu!
Et si c’était vraiment Élie le thesbite, descendu du ciel ! Attiré par un charme mystérieux, souvent Antipas venait voir son prisonnier; il s’arrêtait devant lui, écoutait avec étonnement cette parole brûlante comme le souffle du désert d’où elle était sortie. L’ascète lui faisait peur et l’intéressait extraordinairement.
Antipas demeurait stupide devant cet être prodigieux qui, par le jeûne, l’abstinence et les pratiques magiques, avait percé des secrets que le commun des hommes ne pénétra jamais. Il l’interrogeait, lui demandait des révélations, des signes, des avis. Il l’aurait bien volontiers pris pour astrologue et pour devin Une sorte de familiarité s’était établie entre le prince et le nazir. Et laokanann vociférait sans cesse dans la forteresse.
Hérodiade comprit qu’elle n’obtiendrait pas sans une
serva, du fond de sa prison, une liberté d'action étendue. » (Renan, Vie de Jésus, 13* édit., p. 116.) — « La prison, en Orient, n’a rien de cellulaire : le patient, les pieds retenus par des ceps, est gardé à vue dans une cour ou dans des pièces ouvertes, et cause avec tous les passants. (Loc. cit., note de la page 116.)
1. « Car Hérode, sachant que c’était un homme juste et saint, le craignait et le respectait, faisait beaucoup de choses d’après ses avis et l’écoutait volontiers. > (Marc, VI, 20.)
HÉRODIAS
aide extraordinaire la tête du Baptiste. Sa beauté fatiguée n’était plus toute puissante maintenant sur cet Hérode vieilli. 11 fallait d’autres armes. Heureusement elle avait sa fille, la fille du premier lit, Salomé, belle comme autrefois sa mère.
Cette année-là (an 30 de J.-C.), Hérode Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machærous. H donna pour cette fête, dans le palais bâti par Hérode le Grand, un de ces longs festins où le fumet des viandes et les vapeurs des vins échauffent les têtes.
Hérodiade, à qui la coutume interdisait d’assister aux festins, épiait du fond du harem le moment d’agir. Quand elle jugea la fête assez avancée, elle envoya aux convives sa fille Salomé, qui dansa devant le tétrarque et ses hôtes une de ces danses lentes et lascives dont l’Orient a gardé la tradition immémoriale, scènes d’amour mimées, où, tandis que les pieds quittent à peine le sol, tout le corps exprime une volupté languissante et frénétique.
Jeune et savante dans les arts de la chair, la jeune princesse plut vivement à Antipas, qui lui dit avec l’imprudence d’un esprit excité par l’ivresse :
— Demande ce que tu voudras, je te le donnerai.
Et il lui jura :
— Quoi que ce soit que tu demandes, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume.
Salomé sortit, comme elle en avait reçu l’ordre, pour consulter sa mère, qui l’attendait anxieusement dans le harem, puis elle revint devant Antipas et lui dit en souriant ces paroles soufflées par Hérodiade :
— Donne-moi ici, dans ce bassin, la tête de laokanann, le Baptiste.
Elle montrait un des plateaux de fruits et de pâtisseries qui chargeaient la table Le tétrarque, chagrin et mécontent de cette demande, hésita. 11 aurait voulu sauver, cette fois encore, le nazir. Mais il avait fait un grand serment; s’il refusait un présent si juste, ses hôtes seraient témoins de son parjure et riraient de sa faiblesse. Le vin lui avait donné du courage. Il lit signe au bourreau qui ne le quittait jamais. Le bourreau sortit. Quelques moments après il rentra, portant dans un bassin de table la tête du Baptiste qu’il présenta à la jeune fille*. Salomé la prit et la porta à sa mère.
Six ans environ après le festin de Machærous, l’émir de Pétra, qui avait médité patiemment sa vengeance, chercha une feinte querelle au tétrarque à propos des bornes du territoire de Gamala. La guerre ayant éclaté, le tétrarque n’avait pour la soutenir qu’une petite troupe de mercenaires, grossie des brigands chassés de la montagne par llérode Philippe. Ces malheureux s’enfuirent honteusement devant les cavaliers arabes. Les Juifs reconnurent dans cette défaite le bras du Dieu vengeur, car ils n’avaient pas oublié la mort de laokanann, le Baptiste*.
1. « Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs et les mets. » (Renan, Vie de Jésus, 13® édit., p. 205, note.)
2. Matt., III, 14 et suiv. — Marc, VI, 21 et suiv. — Saint Jérôme dit qu’Hérodiade perça d’aiguilles la langue qui l’avait appelée Jézabel. Mais saint Jérôme, qui était versé dans les lettres profanes, avait lu la mort de Cicéron.
3. Flavius Josèphe, qui ne parle pas de la mort de Jean-Baptiste, dit : « Plusieurs Juifs ont cru que cette défaite de l’armée d’Hérode était une punition de Dieu à cause de Jean, surnommé Baptiste. » [Ant. jud., VII, vii.) Voici en quels termes Josèphe, au même endroit, parle du Baptiste ; « C’était un homme de grande piété, qui
HE RO DI A S
Aiitipas voyait déjà les hommes du désert camper autour de Machærous et les chevaux du vieil émir fouler les campagnes de Galilée. Dans son épouvante, il écrivit à Tibère. L’Empereur gardait son amitié au fondateur de Tibériade. D’ailleurs, la tétrarchie appartenait à l’Empire, qui ne pouvait souffrir les insultes des Arabes. Lucius Vitellius, gouverneur de Syrie, eut l’ordre de marcher sur Pétra avec deux légions. Il rassembla ses troupes à Ptolémaïs, au nord de la province. Son dessein était de traverser la Judée.
Mais les riches et les prêtres vinrent le supplier de renoncer à ce projet. Les Juifs, dirent-ils, ne pourraient voir sans scandale sur leur terre les enseignes portant les images de César, parce que ces images sont contraires à la loi. Vitellius, enclin à ménager les Juifs, n’insista pas et donna l’ordre aux légions de longer le désert.
Quand il sut que les Romains marchaient sur Pétra, l’émir inquiet consulta les devins, qui lui répondirent : « Avant que les Romains entrent à Pétra, de celui qui déclara la guerre, de celui qui la fait, de celui contre qui elle est faite, un des trois mourra. »
Si vraiment les magiciens arabes parlèrent ainsi, leur prédiction se réalisa. Vitellius apprit à Jérusalem la mort de Tibère et l’avènement de Gaïus à l’Empire. Aussitôt, il rappela les légions en marche, et les envoya prendre leurs quartiers d’hiver. Lui-même, après avoir fait jurer aux Juifs d’être fidèles à Caïus, il retourna à Antioche, et s’occupa d’Artabane, roi des Parthes, qui, révolté, prépa-
ezhortait les Juifs à embrasser la vertu, à exercer la justice et à recevoir le baptême après s’ôtre rendus agréables à Dieu en ne se contentant pas de ne point commettre quelques péchés, mais en joignant la pureté du corps à celle de l’âme. »
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
rait la guerre et faisait de grands armements jusque chez les amis du peuple romain.
La mort de Tibère fut la ruine d’Hérode et d’Hérodiade.
Hérodiade avait un frère, homme d’intrigue et d’affaires, d’une habileté consommée et d’une prodigalité folle. Agrippa, qui s’était ruiné à Rome et, après avoir mangé les huîtres du Lucrin, vivait misérablement de dattes et de raisins secs dans le château de Malatha, en Idumée.
Le tétrarque, pour l’aider à reprendre un train honorable, le nomma premier magistrat de Tibériade et lui fit une pension. Mais un jour, à souper. Antipas, laissant voir dans l’ivresse une âme épaisse et basse, reprocha au frère d'Hérodiade le bien qu’il lui faisait, et le traita de mendiant.
Agrippa furieux jeta deniers et insignes au visage de ce grossier ivrogne, et quitta la Galilée. Se trouvant sans ressources, il retourna en Italie, pour essayer encore d’y faire fortune. Il reparut à Rome, vers la fin du principat de Tibère, et sut gagner la faveur d’un prince qui pourtant avait la haine des prodigues et des dissipateurs. Mais Agrippa était si aimable qu’on ne pouvait lui résister. Tandis qu’il accompagnait familièrement le morose empereur dans les jardins de Tusculum et sur les chemins montueux de Caprée, le Juif songeait à l’avenir. Il y avait alors en Italie un noble adolescent, chaste et sobre, nourri, chaussé comme les soldats; c’était le fils de Germanicus et d’Agrippine, l’idole du peuple et des légions, l’espoir de Rome.
Agrippa, qui flairait le vent, se tourna du côté du jeune Galigula, s’insinua dans son intimité, sut lui plaire, et le
HERODIAS
connut bientôt assez pour s’apercevoir que cet enfant au pur visage avait une âme pourrie. 11 lui dit alors : « Tibère dure trop. »
Malheureusement pour Agrippa, cette parole fut rapportée au vieil empereur, qui fît mettre en prison l’aimable Asiatique. Agrippa fut gardé assez étroitement. 11 aurait pu lui arriver pis encore. Quand, après la mort de Tibère, Caligula fut élevé à l’Empire, il n’oublia point son ami, prisonnier depuis six mois.
11 le fit tirer du cachot, l’appela dans son palais et lui dit : « Fais couper tes cheveux, je veux mettre une couronne sur ta tête. » 11 lui donna la tétrarchie de la Gaulonitide et de la Batanée, que la mort de Philippe laissait vacante; même il y ajouta des territoires voisins et les honneurs royaux.
Lorsque Agrippa rentra, ceint du bandeau sacré, dans sa patrie qu’il avait quittée plus pauvre qu’un vigneron de Nazareth, ce fut une grande surprise et l’on admira l’homme qui faisait si bien ses affaires. Hérodiade en séchait de dépit, et, quand elle voyait passer ce frère aujourd’hui magnifique comme le grand roi des Perses, elle pâlissait d’envie. L’ambitieuse pressait le timide Antipas d’aller à Rome demander de semblables honneurs.
— Si tu as pu, lui disait-elle, souffrir la vie dans une condition moins haute que n’était celle de ton père, commence au moins maintenant à souhaiter un avantage qui est dû à ta naissance; ne veuille point être inférieur à un homme que tu as autrefois nourri, ni si lâche que de ne pas travailler, dans l’abondance de tant de biens dont tu jouis, à obtenir ce qu’il a acquis, lorsqu’il était dans une