‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 90 sur 159 · Raphaël, p · texte numérisé non relu

Raphaël, p

L’ELVIRE DE LAMARTINE

autour de lui. Vous le verrez tout à l’heure comparé à M. Western, ce squire ivrogne que Fielding a peint si vivement dans le roman de Tom Jones. 11 rendait sa fille Julie horriblement malheureuse. La pauvre enfant, délicate de santé, ne trouvait de repos que chez un oncle, qui était aussi doux et sage que le père était violent et absurde. Nous apprendrons bientôt que, si celui-ci par sa rudesse rappelait Western, l’oncle ressemblait à ce M. Allworthy dont Fielding a tracé dans son roman une sympathique image : « La nature, dit l’auteur de Tom Jones^ lui avait donné un extérieur agréable, une constitution saine, une raison solide et un cœur bienfaisant... Ni sa maison, ni son cœur n’étaient fermés à aucune sorte d’humains ; mais ils étaient préférablement ouverts aux gens de mérite. Par-dessus tous les autres, les personnes de science et d’esprit avaient part à sa faveur. » Aussi, le prétendant à la main de Julie, se sentant favorisé par l’oncle de la jeune fille, songe-t-il tout de suite à le comparer au bon M. Allworthy.

Ce prétendant était M . Charles (Jacques-Alexandre-César), âgé alors de cinquante-huit ans et fameux physicien. Il eut fort à lutter pour obtenir Mademoiselle des Herettes, qui ne demandait pas mieux que d’épouser un vieillard aimable et bon, resté jeune par la gaieté ingénue de l’âme, la simplicité du cœur L l’activité de l’esprit, sain, agréable, illustre. Mais le père, le terrible hobereau, ne voulait pas entendre

1. Charles, très ingénieux, passait pour ingénu. Il avait, dit-on, des candeurs, qui ne déplaisent pas chez un savant. Je trouve, dans un Catalogue d’autographes, une phrase tirée d’une lettre adressée par le physicien à M. de Livry, le 1®” lévrier 1784, qui peut passer pour un exemple de ce tour naïf de la pensée. Voici cette phrase : Il II y a sans doute des hommes qui se sont élevés plus haut en morale que moi en physique. » (Catalogue Laverdet, du 23 janvier 1855).

PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE

parler de ce mariage. 11 eût dit volontiers comme le squire à Jones : « Mon ami, je n’ai rien à vous refuser, prenez chez moi ce que vous voudrez, hors mes terres, mes chiens, ma jument et ma fdle. » Mais il est fort douteux qu’il eût des terres. 11 y eut un mois plein d’incertitudes. M. des Herettes refusa d’abord, puis il promit sa fille dans un an, jurant, sacrant, reniant Dieu, pleurant, cédant :

« Eh bien, là! je vous la donne, ma fille, la voilà. Elle est à vous. A présent, n’en parlons plus. »

Le lendemain, tout était à recommencer. M. des Herettes retirait sa parole et, sans l’excellent oncle, M. Charles n’eût peut-être jamais épousé Julie. Le mariage fut enfin célébré dans les derniers jours de juillet 1804. Voici la lettre par laquelle M. Charles conte avec son ingénuité naturelle à ses bons amis, les Vindé, cette affaire qu’il avait fort à cœur, car il aimait chèrement cette jeune Julie qui paraît avoir été en effet une excellente créature. Il écrit peu de jours avant la cérémonie du mariage, définitivement fixée :

La Grange, près Tours, le 4 thermidor, an XII (23 juillet 1804).

Enfin, mon très cher, je puis aujourd’huy vous donner des nouvelles positives. Jeudi prochain, j’épouse cette bonne Julie, et dans quinze jours j espère être de retour avec elle à Paris. Certainement, elle vaut bien plus que toutes les peines que sa possession m’aura coûtées : il n’y a guères de romans qui contiennent plus d’incidens et de caractères singuliers, intéressans et bizarres qu’il ne s’en est trouvé dans cette suite de nouveaux tableaux de famille. Vous connoissiés déjà assés bon nombre d’originaux figurant dans les scènes de Paris. J’en ai trouvé bien d’autres ici. Western n’est rien

L'ELVIRE DE LAMARTINE

auprès du beau-père. L’oncle de Julie est un excellent homme faisant le pendant d’Allworthy Sans lui, sans son extrême bienveillance et ses soins obligeants, il y a longtemps que cette pauvre enfant ne seroit plus. Je l’ai trouvée dans un délabrement de santé très inquiétant. Elle est revenue à vuë d’œil, et elle se porte maintenant autant bien que peut le permettre une constitution délicate à la suite d’orages aussi multipliés.

Je m’attends bien à la colère de Madame de Vindé : cinq semaines de silence!... Franchement, pendant tout ce temps je ne savois trop que dire, et, tout en travaillant ici chacun de notre côté à la conclusion, nous avions à tout moment la crainte de voir M. Western renverser nos plus chères espérances. 11 disoit encore hyer entre ses dents à l’un de nous : « Ah! si j’étois le maître!... » et, si nous ne l’avions pas aussi bien emmailloté, ce gros poupard, qui sait si jeudi matin il ne lui prendroit pas la fantaisie d’apposer son veto à la cérémonie!

Je n’ai pas le loisir de vous donner des détails. J’irai quelque beau matin vous conter tout cela moi-même. En attendant, il faut bien que vous et Madame de Vindé vous vous contentiés du titre des chapitres :

1". — Voyage. Arrivée à Orléans et départ pour Tours.

2'’. — Arrivée chez le bon oncle. Réception de Julie, de l’oncle; accueil terrible de Western.

3”. — Scène du soir avec le père, il s’amadoue, etc.

4®. — Western promet sa fille dans un an, jure, sacre, renie Dieu et, au bout de la même phrase, il prend la main de sa fille en pleurant, la met dans celle de son ami. Hé bien, là, je vous la donne, ma fille, la voilà, elle est à vous. A présent, n’en parlons plus.

1. Il ne faut pas être surpris si M. Charles fait si naturellement allusion au roman publié par Fielding, en 1750. Ce roman avait été, dès son apparition, traduit en français par Laplace, et U était aussi goûté pour le moins à Paris qu’à Londres. Desforges en tira une comédie en cinq actes, en vers, qui fut représentée sur le Théâtre-Français en 1782. Charles connaissait peut-être cette pièce. Il est probable que, grand amateur de musique, il connaissait le Tom Jones de Philidor, qui, vieux de trente-neuf ans, n’était pas oublié.

On trouve, dans les Métamorphoses de Melpomène et de Tkalie, un portrait de l’acteur Caillot (Comédie Italienne), dans le rôle de Western (PI. 20).

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