‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 91 sur 159 · CHAPITRE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE DERNIER

Charles et Julie à la Celle racontent leurs aventures à Madame de Vindé qui parle toujours en les écoutant et qui, lorsque c’est fini, dit : « Vous en passés, ce n’est pas là tout. »

Adieu, cher et bon ami. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous aime de même,

Charles.

Mes hommages bien tendres à Madame de Vindé. .Ne me répondés pas : dans cinq à six jours d’ici je vais faire quelques excursions aux environs de Tours et d’Orléans avant de rentrer à Paris où il me tarde bien de vous revoir.

Suscription :

Timbres de la poste :

( En bleu,

( En rouge.

A Monsieur

Monsieur DE VINDÉ

Rue Grange-Batelière,

A Paris.

Julie Bouchaud des Herettes, ou de Desherettes, avait alors vingt-deux ans.

On apprend, par cette lettre, que les choses se passèrent tout autrement qu’elles ne sont rapportées dans Raphaël. D’abord, il y avait un père. Et quel père! Ivrogne, brutal, reniant Dieu, terrible et faible. Un vieux poupard qu’il fallait savoir prendre et emmailloter. Et puis, le marié, en dépit de ses cinquante-huit ans, ne semble pas si désintéressé et paternel que le veut M. de Lamartine. II a l’air au

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contraire, assez conquérant quand il s’écrie : « Cette bonne Julie vaut bien plus que toutes les peines que sa possession m’aura coûtées. » Ce brave homme fait tout l’effet de se croire marié pour de bon. Il se montre plus inquiet de la santé de Julie que de la sienne. 11 l’avait trouvée en ruine malgré sa jeunesse. Il se flattait de réparer par ses soins cette constitution délabrée. Mais Julie devait rester toute sa vie une malade et mourir jeune : de toutes les héroïnes poétiques, celle-là est certainement la plus souffrante; et elle a bien fait, pour sa gloire, de vivre dans un temps où la langueur était un charme chez les femmes.

Avant d’aller plus loin et de tirer les lettres de cette jeune femme du dossier que M. Etienne Charavay m’a gracieusement communiqué, il convient, ce me semble, de rappeler en quelques mots ce qu’était M. Charles à l’époque de son mariage. On fut Madame Charles devant qu’être Elvire. Et Mademoiselle des Herettes n’eut pas tant tort, ce me semble, d’épouser son ami, le vieux physicien. Cet excellent homme la fit vivre en attendant qu’un autre la rendît immortelle.

Venu tout jeune et pauvre de sa jolie petite ville de Beaugency, Charles entra comme simple commis dans les bureaux du contrôleur général des finances. Il y était depuis quelques années, lorsque son emploi fut supprimé. Il s’occupa alors d’expériences de physique. Studieux, ingénieux et attentif, il acquit rapidement dans ces sortes de recherches une rare habileté. Comme il joignait à la

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dextérité de la main la facilité de l’élocution, les démonstrations qu’il fit d’abord devant quelques amis furent suivies avec tant d’intérêt que l’idée lui vint d’ouvrir un cours public. Le moment était favorable : les sciences expérimentales, mises en honneur par l’esprit philosophique, accomplissaient d’admirables progrès. Le zèle des savants était soutenu par la faveur publique. La découverte récente du paratonnerre excitait une vive curiosité, et la physique, devenue à la mode, occupait les dames. Les leçons de M. Charles attirèrent un public nombreux d’étrangers, de femmes et de savants. On y vit Franklin et Volta.

Le jeune maître savait rendre ses démonstrations frappantes. 11 visait à la grandeur des phénomènes. Faisait-il une expérience microscopique, il obtenait des grossissements énormes. Étudiait-il la chaleur rayonnante, il en produisait les effets à une grande distance. Dans ses leçons sur l’électricité, il foudroyait un animal.

« Dès qu un orage s’annonçait (c’est Fourier qui parle), Charles dirigeait vers le ciel son appareil électrique; il faisait descendre du sein des nuages des milliers d’étincelles formidables de plus de douze pieds de longueur, et qui éclataient avec un bruit pareil à celui des armes à feuL » 11 ravissait, lui aussi, la foudre au ciel. Franklin admirait son élève. « La nature, disait-il, ne lui refuse rien. 11 semble qu’elle lui obéisse*. » En 1783, l’invention

1. Académie royale des Sciences, séance publique du lundi 16 juin 1828. Éloge historique de M. Charles, par M. le baron Fourier, secrétaire perpétuel. In-4“, p. 3.

2. Brainne, Les Hommes illustres de VOrléanais. 1852, 2 vol. in-8®. Article Charles.

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de l’aérostat exalta encore les espérances sublimes que les hommes de cette génération, nourris de V Encyclopédie^ concevaient de la science et de l’intelligence humaine. Aux montgolfières, remplies d’air chaud, Charles substitua l’aérostat gonflé d’hydrogène, qu’on appelait alors air inflammable. Le premier voyage aérien tenté par Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes avait eu lieu le 21 novembre 1783. Charles fît le second dix jours après, dans un ballon de soie enduit d’un vernis imperméable, avec une soupape au sommet, lesté, enveloppé d’un filet auquel était suspendu une nacelle d’osier. L’ingénieux physicien avait songé à laisser une ouverture à la partie inférieure du ballon, pour le cas crii le gaz se dilaterait excessivement; il s’était muni d’un baromètre pour mesurer la hauteur des régions parcourues et d’une ancre afin d’atterrir. Enfin, il avait créé du premier coup presque toutes les parties de l’art aérostatique. 11 partit du jardin des Tuileries avec Robert et s’éleva à sept mille pieds de hauteur, acclamé par la foule immense de spectateurs qui couvraient les places, les avenues, les toits. Beaucoup, dans leur généreuse émotion, pleuraient. D’autres s’embrassaient comme en délire. On fit, en mémoire de cette fête de la science, des poèmes, des estampes avec cette légende : Sic itur ad astra. Et les assiettes de faïence, décorées de ballons, portaient la gloire de l’aéronaute jusque dans les campa'gnes^.

1. Cf. Description des expériences de la machine aérostatique de MM. de Montgolfier et de celles auxquelles cette découverte a donné lieu, par Fanjas de Saint-Fond Paris, 178'i, in-S®, t. II (première suite), pages 31 et suivantes.

Consultez aussi : A. Sircos et Th. Pallier, Histoire des ballons. Préface de Nadar. Paris, 1876. Grand in-8“, p. 68 et suivantes. On lit dans ce livre, p. 68, note :

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Louis XVI s’intéressait au progrès des sciences appliquées. Il encouragea particulièrement les expériences aérostatiques. Mercier suppose, dans son roman prophétique (qui ne s’est guère trouvé véritable) que l’avenir n’oublierait pas cette sollicitude du prince. Il fait dire à un Français de l'an 2440 : « On citait, autour de moi, Montgolfier et Louis XVI, qui avaient imprimé un caractère national à ces premiers globes, à ces globes merveilleux, dont les autres nations furent si jalouses. Car la noble conquête que l’homme avait faite sur un troisième élément était due à un Français et à un monarque qui n’avait pas séparé sa gloire de celle de son peuple. » Et il est de fait que le roi, après avoir vivement redouté pour les deux aéronautes les dangers d’un voyage si nouveau, récompensa Charles par une pension sur sa cassette.

C’est en ce temps que Charles eut avec Jean-Paul Marat une querelle qu’il n’avait point cherchée. Marat, âgé alors de quarante et un ans, était médecin des gardes du corps du comte d’Artois. Bilieux, hypocondriaque, fiévreux, il se plongeait dans les sciences physiques avec l’ardeur

<i En quelques jours, Charles avait créé l’art de l’aérostation et d’un seul coup imaginé les différents appareils qui permettent de s’élever dans l’air sans danger; il fit plus en trois semaines, que tous les aéronautes n’ont fait depuis plus de quatrevingt-dii ans : pour cette première ascension, il fit usage de la nacelle où se placent les voyageurs, du filet qui soutient la nacelle, de l'enduit de caoutchouc qui tapisse l’extérieur du ballon et empêche la déperdition du gaz, de la soupape qui permet de laisser échapper le gaz hydrogène et de descendre lentement et sans secousse jusqu’à terre, du lest, et enfin du baromètre qui indique, par la pression ou la dépression du mercure, la hauteur à laquelle atteignent les aéronautes. Du premier coup, le célèbre professeur de physique avait créé la science de l'aérostation : depuis lors, on a peu modifié le système de Charles et presque rien ajouté aux dispositions imaginées par lui. »

1. L'an deux mille quatre cent quarante. Rêve s'il en fut jamais. Londres, 1775. ln-8».

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d’un corps entlammé par la maladie et d’un cerveau sans cesse bouillant. 11 multipliait les expériences et publiait de nombreux mémoires, que les académiciens traitaient avec dédain, ou tout au moins avec négligence. La science de Jean-Paul Marat était-elle si peu digne d’intérêt, et ses travaux sur le feu, la lumière et l’électricité méritaient-ils les mépris des savants en place?

Aujourd’hui, ces expériences d’un physicien, qui croyait que le feu est un élément, nous semblent de vieilles rêveries. Mais ceux qui jetaient au panier dédaigneusement les mémoires de Marat n’en savaient pas plus que lui sur la composition de l’air et sur les phénomènes de la combustion. Avant Lavoisier, cette partie de la physique n’était pas du tout constituée. Il semble bien que Marat, dans ses vieilles ténèbres, ait eu des lueurs. Le docteur Auguste Cabanès a publié, l’an passé, un livre très étudié sur Marat inconnu, c’est-à-dire sur Marat savant, et l’on incline à croire, quand on a lu ce livre, que le médecin des gardes du corps du comte d’Artois était un expérimentateur fécond et ingénieux. Il institua deux cent treize expériences sur l’électricité, qui valaient bien, peut-être, qu’on y fît quelque attention, et dont le Journal des Savants, organe de l’Académie des Sciences, ne parla pas. Marat, qui avouait son amour de la gloire, souffrit cruellement de ce silence. Une attaque imprévue acheva de l’exaspérer. Un sieur Ledru l’accusa de plagiat. Ces expériences, disait-il, avaient été déjà faites par son père. Or, Ledru père (Nicolas- Philippe) était un physicien si prompt à charmer les curieux par d’ingénieuses démonstrations, qu’on lui avait donné le nom d’un petit dieu fort oublié aujourd’hui, mais très connu

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en un temps ou 1 on rufToluit de mythologie, et (jui, couronné de roses, s’attachait les olympiens par son art d’égayer leur table et leur lit. On ne connaissait Ledru que sous le nom de Ledru Cornus. Ce n en était pas moins un habile homme et un homme de bien, professeur des enfants de France sous le feu roi. A 1 époque où nous sommes, on ne parlait point encore du prestidigitateur Cornus, si fameux vers 1800, qui ne demandait pas mieux qu’on le prît pour Ledru Cornus, avec lequel on l’a plus d’une fois confondu en effet. Mais Nicolas-Philippe Ledru inclinait luimême à la physique amusante et son adresse était plus vantée que sa science. Il avait surtout la réputation d’un prodigieux faiseur de tours de passe-passe.

Aussi, quand Marat fut accuse de lui avoir volé ses expériences, ce fut un grand éclat de rire par le monde savant. Charles n était pas alors de 1 Académie, mais il était bien près d’en être. C’est deux ans plus tard qu’il y fut nommé. En attendant, il partageait à 1 endroit de Marat les opinions de ses futurs collègues et tenait ce médecin pour un très méchant physicien. A l’une de ses leçons publiques, il ne se gêna pas pour faire, en souriant, entre Cornus et Marat, un parallèle ou ce dernier était moqué. Il ne faut pas plaisanter avec les fous. Aussitôt averti des propos tenus publiquement sur son compte, Marat sort de sa chambre de la rue du Sépulcre, court jusqu’à la place des Victoires où demeurait Charles et bondit chez le physicien à dix heures de la matinée. Que se passa-t-il entre eux? Marat, si on 1 en croit, se borna à demander des éclaircissements sur un parallèle qu’il jugeait offensant. Charles répondit qu il n avait aucune explication à donner, et Marat se reti-

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rait déjà quand Charles lui asséna un terrible coup de poing sur l’œil. Le malheureux en demeura étourdi. Mais Charles n’était pas encore rassasié de violence. Avec deux hommes accourus à son aide, il arracha du fourreau l’épée de Marat et la brisa. Marat s’échappa à grand’peine de leurs mains. C’est du moins ainsi qu’il rapporte la scène : mais on ne croira jamais qu’il ait été si patient et Charles si lâche et si furieux. A ce récit on peut opposer celui de Charles, qui écrivait le surlendemain à M. G... une lettre dont je trouve un extrait dans un catalogue d’autographes*.

Sans vouloir décliner son nom, ses griefs, il (Marat) me provoque injurieusement à sortir en me donnant les dénominations les plus insultantes. J’ai sauté sur lui en brisant son épée déjà toute tirée et j’en ai le tronçon chez moi qui a été jugé par tout le monde comme l’arme la plus dangereuse et la plus meurtrière. Lequel des deux est l’agresseur de celui qui veut vous forcer à mettre l’épée à la main pour de simples opinions, ou de celui qui, assailli chez lui par un homme inconnu, cherche à se soustraire à des intentions très équivoques?

Il n’est pas impossible de concilier ces deux documents, et de se figurer la scène dans son ensemble. Marat entre comme un furieux, il oublie ce qu’il venait dire; il ne sait ce qu’il dit et se répand en invectives. Assailli par ce fou, Charles se croit en danger et appelle au secours. On désarme l’agité médecin des gardes, et Charles croit de bonne foi avoir échappé à la mort. De bonne foi aussi

1. Marat inconnu, par le docteur Cabanès, 189t. ln-12, p. 318.

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