Catalogue Charavay, du lundi 10 décembre
L'ELVIRE DE LAMARTINE
Au 10 Août, quand le peuple de Paris envahit le palais des Tuileries, une troupe d’hommes armés pénétra dans le cabinet de Charles. Pensionnaire du roi et membre de l’Académie des Sciences, Charles était logé dans la galerie d’Apollon. C’est là que les patriotes, ivres de leur victoire, le trouvèrent au milieu de ses instruments de physique. Nouvel Archimède, il travaillait paisiblement au bruit de la fusillade et du canon. On dit qu’ayant montré aux envahisseurs la nacelle, ou, pour parler la langue du temps, le char dans lequel il s’était élevé dans les airs, et qu’on voyait suspendu au plafond de la galerie, ces hommes simples, saisis de respect, se retirèrent en silence.
Quand le torrent se fut écoulé, le physicien respira comme un homme sorti de la plus cruelle angoisse : il cachait depuis deux mois, dans son logement du Louvre, un de ses frères, prêtre insermenté*.
11 ne fut pas inquiété pendant la Terreur, et, lors de la création de l’Institut national, en 1795, il fut admis l’un des premiers dans la section des Sciences.
Nous avons vu que le professeur Charles, dans l’été de 1804, âgé déjà de cinquante-huit ans, épousa Mademoiselle des Herettes, qui, plus tard, aimée de Lamartine, fut chantée par le poète sous le nom d’Elvire.
Nous avons publié la lettre par laquelle il annonce son
1. Fourier, loc. cit., p. 6. — Le frère de Charles était cnré de la paroisse de Saint-Paterne d’Orléans (Brainne, loc. cit.).
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mariage à ses amis, M. et Madame de Vindé. Ces Vindé appartenaient à cette grosse bourgeoisie riche, qui, dès la fin de l’ancien régime, tenait tous les offices de judicature et de finance.
Gilbert Morel de Vindé, moins âgé de treize ans que le physicien Charles, était, en 1789, conseiller au parlement de Paris C’était un de ces hommes dont on disait alors qu’ils avaient adopté les principes de la Révolution. 11 fut appelé, en 1790, à présider l’un des six tribunaux de Paris, celui du quartier des Tuileries. Mais, l’année suivante, après la fuite du roi, il donna sa démission et se tint éloigné de tout emploi public. Monarchiste constitutionnel, esprit très modéré, très prudent, il mit dès lors à se faire oublier l’habileté qu’il avait précédemment employée à paraître. 11 sut se cacher, malgré son immense fortune, qu il tenait de son aïeul Paignon-Dijonval, et se consacra tout entier a 1 agriculture. Quand le temps se rasséréna, M. de Vindé reparut et reprit rang dans la société polie. Ce sage pratiquait excellemment l’art difficile de vivre. Il reste à savoir si la vie vaut qu’on en fasse un art.
M. et Madame de Vindé habitaient un beau domaine à la Celle-Saint-Cloud, où ils recevaient leurs amis. M. et Madame Charles étaient souvent priés d’y passer la journée. Mais la santé de Julie ne lui permettait pas toujours de se rendre à ces gracieuses invitations.
Charles écrivait à Madame de Vindé le 2 mars 1806 :
1. Ch. Gilbert Morel de Vindé, né à Paris le 20 janvier 1759, mort à Paris le 20 décembre 1842.
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Je n’espère pas, madame, qu’il nous soit possible de nous rendre demain à votre aimable invitation. Julie est aujourd’hui souffrante et ne quitte pas le coin du feu. Si demain elle alloit mieux, elle iroit sûrement vous embrasser. Quant à moi, vous pensés bien que je n’oserai pas me présenter seul chés vous; vous me reprocheriés encore, comme l’autre jour, de délaisser déjà ma femme. Mais au moins je trouverai le moment d’aller vous dire combien nous vous sommes, l’un et l’autre, sincèrement attachés, ainsi qu’à M. de Vindé.
Charles.
Par un billet du 4 du même mois, Charles mande à ses amis que sa pauvre Julie est toujours malade. La fièvre qui la dévorait lui donnait une ardeur extraordinaire de dévouement et d’amitié. Les lettres que j’ai sous les yeux la font paraître comme la plus obligeante et la plus serviable des femmes. Nous allons bientôt en voir un exemple. En attendant, nous lirons les compliments de condoléances qu’elle ajouta à une lettre adressée par son mari, le 2 août 1806, aux Vindé frappés par un malheur domestique.
Voici d’abord la lettre de Charles :
Paris, 2 août 1806.
Nous venons d’apprendre, mon cher ami, le malheur et la peine qui vous accablent. .Nous aurions été mêler nos regrets avec les vôtres si nous n’avions su que Madame de Vindé, tout entière à sa douleur, ne recevoit personne. Hé! quelle consolation lui porter! Le seul soulagement qui convienne à son désespoir, c’est de s’y livrer sans témoin et sans contrainte. A quoi servent tous les lieux communs de morale, de résignation à la nécessité, etc., phrases que le cœur ne comprend pas et auxquelles il ne sait répondre que par des larmes. Le tems et l’abandon même à sa douleur la ramèneront lentement à la simple tristesse dans laquelle elle finira par
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trouver quelque douceur. Je ne vous parie pas de vous, mon pauvre ami, hélas !
Miiltis ilia bonis flebilis occidit,
Nulli flebilior quant tibp...
Adieu, je vous embrasse et vous plains du fond de mon cœur.
Char les.
Condoléances sincères, délicates, pleines de philosophie, et ornées d’une citation latine. Charles était lettré. Nous l’avons vu citer Tom Jones. Nous le verrons tout à l’heure citer Candide \ cette fois, il cite Horace et détourne pour celle que pleurait M. de Vindé ce que le poète dit à Virgile de Quintilius Varus, son ami.
A cette lettre Madame Charles ajouta les lignes que voici. Ce sont les premières en date que j’aie de sa main, et, hâtons-nous de le dire, les moins intéressantes :
Et moi. Monsieur. Ah! comme je sens votre douleur si juste et comme je la partage !... Je n’ose pas écrire à Madame de Vindé, mais j’ai besoin de vous dire et qu’elle sache un jour combien je plains son malheur. Qu’il est affreux! Gomme elle doit souffrir, et vous, monsieur!
Je vous en prie, quand vous pourrez lui parlez de nous, diteslui que je trouverais de la douceur à pleurer avec elle, que je désire lui aller offrir les plus tendres soins, que je ne me lasserais jamais de sa douleur, que je la partagerais. — Je l’aimais déjà de toute mon âme, à présent elle ne quitte plus mon cœur.
Adieu, Monsieur, donnez-nous, je vous en supplie, des nouvelles de Madame de Vindé, des vôtres et dites-moi quand je pourrai porter à tous deux le tribut du plus sincère, du plus tendre attachement.
Je LIE Charles.