François-Guillaume Ménageot
L’ELVIRE DE LAMARTINE
faisait les affaires de Dieu en ce monde. Il semble que le désir de rendre service à ses amis ait beaucoup contribué au zèle qui la portait vers les gens influents. C était une obstinée solliciteuse, qui ne demandait rien pour ellemême. Ses lettres, qu’il m’était réservé de publier, sont adressées au baron xMounier. Elle l’accable de demandes aussi pressantes que désintéressées, et l’on admire qu une femme si malade se donne tant de soins.
Il y en a quatorze. La première est du 6 août 181S et la dernière du 15 septembre 1817, moins de six semaines avant la mort de celle qui l’écrivit. On y retrouve cette main dont Lamartine, qui la connaissait, dit qu’elle était à la fois légère et ferme; mais non pas ce fin papier de Hollande dont la seule vue troublait le cœur de Raphaël^. Les lettres au baron Mounier sont sur papier à la mécanique, que le temps a jauni. La tranche est dorée. Quelques-unes de ces lettres sont scellées d’un cachet de cire aux initiales J. G. Avant de donner celles qui sont de nature à intéresser les curieux, il faut dire en quelques mots ce qu’était le correspondant de Julie.
Petit-fils de François Mounier, marchand drapier à Grenoble, et fils de fillustre Joseph Mounier, avocat au Parlement, député à la Constituante, Edouard Mounier, en 1815, à l’âge de trente et un ans, faisait figure d’un personnage très considéré dans les bureaux; on le savait intelligent, laborieux et modéré. C’était un excellent serviteur de l’État, auquel il consacrait les forces d’un esprit moins brillant que solide. Tout jeune, en 1806, il avait été nommé
t. Raphaël, pp. 93 et 131.
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
auditeur au Conseil d’État. L’empereur faisait alors de l’auditoriat une sorte d’école où se formaient les jeunes gens appelés, par leur nom ou leur fortune, à occuper plus tard de hautes fonctions publiques. Pendant la campagne de Prusse, Mounier fut nommé intendant du duché de Weimar, puis administrateur adjoint de la Silésie et, enfin, intendant de Glogau. En 1808, Napoléon l’attacha à son cabinet en qualité de traducteur des gazettes étrangères, aux appointements de cinquante mille francs par an. Ces fonctions le rapprochaient quotidiennement de l’empereur, qu’il suivit dans les campagnes de 1809, de 1812 et de 1813.
11 fut six ans sous une pluie de faveurs, devint maître des ' requêtes, baron de l’Empire, officier de la Légion d’honneur, fut doté d’un domaine en Poméranie, obtint une des plus grosses places de la liste civile, celle d’intendant des bâtiments de la Couronne, reçut en don gracieux une action de quinze mille francs du Journal de V Empire^ alors propriété de l’Etat, que sais-je encore? Néanmoins, M. de Barante nous assure qu’en 1814 le baron Mounier « accueillit avec une profonde satisfaction » le gouvernement des Bourbons*. Et il faut l’en croire, car il était l’ami du baron Mounier, qui consentit en effet à garder, sur l’invitation de Louis XVI II, tout ce qu’il tenait de Napoléon.
« Lorsque, l’année suivante, dit M. de Barante, Napoléon revint de l’île d’Elbe, Mounier n’avait pas à craindre une persécution dont il ne pouvait être particulièrement menacé ; il se décida toutefois à quitter la France; il pensait que l’Empereur voudrait le rattacher à son service et qu’il valait mieux témoigner, en s’éloignant, sa réso-
1. Études historiques et biographiques, par le baron de Barante, 1858, 2 vol. in-18, p. 410.
L’ELVIRE DE LAMARTINE
lution de ne point se replacer sous un maître dont le retour lui semblait funeste à la France. Il se retira à Weimar, certain d’y trouver d’honorables souvenirs (son père y avait vécu) et une bienveillante hospitalité. Mais bientôt il fut appelé à Gand auprès du roi^. »
A la seconde Restauration, il reprit l’intendance des bâtiments et fut conseiller d’Etat*. C’est à l’Intendance générale des bâtiments du Roi, place Vendôme, que Madame Charles lui adressa, le 6 août 1815, le billet suivant :
J’aurais besoin, Monsieur, d’un renseignement que je voudrais tenir de votre aimable obligeance. Si vous étiez libre demain, à onze heures, j’aurais un grand plaisir à vous offrir une tasse de thé. J’ai l’honneur de vous prier d’agréer les sentiments distingués que vous inspirez à tous les titres et la reconnaissance que j’aimerai à vous devoir.
J. de Des Herettes-Charles.
Dimanche soir, 6 juillet.
Au mois d’août de cette même année 1815 quand, en vertu de la Charte, on procéda aux élections législatives, plusieurs membres du collège électoral de Grenoble por-