XXIV
PAGES D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
(iaient aimer, s’écoutaient gémir et ne prenaient de trouble et de douleur que ce qu’il en fallait pour agitér mélodieusement leurs phrases. Sans doute, Lamartine aima Julie. Mais elle fut surtout pour lui un motif lyrique dont il tira des effets merveilleux.
Nous n’avons pas à chercher ici quels liens les unirent, jusqu’où ils poussèrent l’abandon du cœur et des sens, et s’ils gardèrent jusqu’à la fin, sur le lac du Bourget et sous les arbres de Meudon, cette chasteté lascive uniformément répandue dans toutes les scènes de Raphaël. Ce roman, où le poète ne se cache que pour s’admirer plus à l’aise, n’est point un témoignage qui s’impose. On n’y entend guère l’accent de la nature et il serait très hasardeux de tenter d’y démêler le vrai du faux. Lamartine composa cet ouvrage vingt ans après l’année où il avait aimé. Parvenu alors au midi lumineux de sa vie, il avait contracté des habitudes d’éloquence, et son génie abondant jeta beaucoup d’eau tiède sur des cendres refroidies. La Correspond ance qui a été publiée donne au contraire, pour les années 1816 et 1817, des indications sûres, mais trop incomplètes. C’est encore dans les Méditations qu’il faut chercher l’empreinte toute chaude de l’amour. C’est le Lac^ V Immortalité^ le Temple., le Crucifix^ qui peuvent nous révéler le mieux les joies et les douleurs dont ces poèmes sont le retentissement harmonieux et vague.
Encore ne faudrait-il pas trop épiloguer. Une première version du Lac., retrouvée dans les papiers du poète, et publiée par les soins pieux de sa nièce. Madame de Cessiat, a paru à quelques-uns très significative. On y lit ces délices sublimes., au lieu de ces extases sublimes. « Extases.,
L’ELVIRE DE LAMARTINE
nous dit-on, s’accordait avec une entière pureté de sentiments; mais délices nous prouve que Julie n’avait rien refusé à son compagnon de barque. Délices est une révélation. » C’est peut-être donner trop de précision à la langue poétique de iM. de Lamartine. De plus, on ne remarque pas qu’il y avait délices, délices rapides une vingtaine de vers plus haut, dans toutes les éditions; cela se chantait durant la jeunesse de nos mères :
O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours.
Je ne vois pas bien comment délices sublimes serait plus compromettant pour Madame Charles que délices rapides. Ce devrait être plutôt le contraire, car enfin on peut se figurer des délices rapides et l’on ne sait pas précisément ce que c’est que des délices sublimes.
Quant au sentiment général du poème, on ne peut s’y tromper; c’est celui d’un amour entier, d’un abandon sans réserves. Le Lac est le plus voluptueux des chants funèbres. Tout y est avoué. Dans Raphaël, l’amant retira expressément les aveux du Lac.
Le mystère subsiste. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour. Peut-être les lettres de Julie à M. de Lamartine existentelles encore. Le poète, parlant sous le nom de Raphaël, dit qu’il les a détruites.
Je les ai retrouvées toutes, ces lettres. Je l’ai feuilletée page à page, cette correspondance, classée et reliée soigneusement, après la mort, par la main d’une pieuse amitié; une lettre répondant à
PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
l’autre, depuis le premier billet jusqu’au dernier mot écrit d’une main saisie déjà par la mort, mais que l’amour affermissait encore. Je les ai relues et je les ai brûlées en pleurant, en m’enfermant comme pour un crime, en disputant vingt fois à la flamme la page à demi-consumée pour la relire encore !... — Pourquoi? me dis-tu. — Je les ai brûlées parce que la cendre même en eût été trop chaude pour la terre, et je l’ai jetée aux vents du ciel!*
Ce motif ne satisfait pas une sévère raison; à vrai dire, il est à peu près inintelligible. On ne conçoit pas, si ces lettres étaient innocentes, que Raphaël ait détruit les monuments de la vertu de Julie. Mais il se peut qu’il ait dit là ce qu’il avait dessein de faire et non ce qu’il fit réellement. 11 se peut que, chastes ou passionnées,' brûlantes d’un feu pur ou profane, les lettres de Julie subsistent encore et que le cahier relié soit gardé quelque part. Très souvent des lettres d’amour se retrouvent, qu’on croyait perdues. 11 en coûte d’anéantir ces restes fragiles et durables, ces témoins des heures envolées, cet entretien des chères douleurs. Nous sommes tous ainsi : les reliques nous sont sacrées. Quelle est donc cette belle pénitente du dix-septième siècle qui, pour sauver son âme, quitta son amant et le monde, et puis se révolta contre son directeur spirituel, qui exigeait d’elle encore le sacrifice d’un portrait? Le souvenir du bonheur nous est plus précieux que le bonheur même, sans doute parce que le présent nous échappe et que nous ne vivons vraiment que dans le passé. Si l’on en croit M. Alexandre, le plus sincère et le plus vrai des hommes, les lettres de Julie ont été trouvées à Saint-Point, dans le cabinet du poète, au