‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 5)Chapitre 3 sur 17 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l’avait accoutumé aux manières affables, par l’obligation continuelle où il était tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu’ils appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d’arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m’ajuster exactement sur lui.

Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c’est que je sentais qu’en six semaines d’absence, ils m'étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que leur tristesse venait du même sentiment.

Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. A l’angle de la rue des Ecrivains, j’entendis une voix grasse et profonde qui chantait :

Si ton honneur elle est perdue,

La bell’, c’est qu’ tu l’as bien voulu.

Et je ne tardai pas à voir, du côté d’où venait cette voix, frère Ange qui, son bissac ballant sur l’épaule, et tenant par la taille Catherine la dentellière, marchait dans l’ombre d’un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l’eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en

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l’honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu’ils ne me vissent point. C’était prendre un soin inutile, car ils étaient assez occupés l’un de l’autre. La tête renversée sur l’épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l’eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l’âme irritée et le cœur serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin.

— Est-il possible, me dis-je, qu’une si jolie chose soit en de si laides mains? et, si Catherine me dédaigne, fautil encore qu elle me rende ses mépris plus cruels par le goût qu’elle a de ce vilain frère Ange?

Cette preference me semblait étonnante et j ’en concevais autant de surprise que de dégoût. Mais je n’étais pas en vain 1 elève de M. Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la méditation. Je me représentai les Satyres qu on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu’on nous les montre, étaient aussi affreux que ce capucin. J’en conclus que je ne devais pas m’étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu’il n’y avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu’à la route de Saint- Gel main, ou je rencontrai M. 1 abbe Jérôme Coignard qui, ayant soupé en ville, rentrait denuitàlaCroix-des-Sablons.

Mon fils, me dit-il, je viens de m’entretenir de Zozime et des gnostiques à la table d’un ecclésiastique très docte,

d’un autre Peiresc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et l’ambroisie coulaient de tous les discours.

Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence inconcevable. Hélas! je l’écoutai mal, songeant à cette goutte de clair de lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de Catherine.

Enfin, il s’arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient établi le goût des Nymphes pour les Satyres. Mon bon maître était prêt à répondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d’étendue. Il me dit :

— Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le goût des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les poètes ont très bien observé cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singulière aventure que j’ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la bibliothèque de monsieur l’évêque de Séez. C’était (je le vois encore) un recueil in-folio, d’une bonne écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapporté. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part à un divertissement public, déguisés l’un en Satyre, l’autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les Métamorphoses. Il entra si bien dans l’esprit de son déguisement que, neuf mois après, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu’il advint du père, sinon que, par un sort commun à toute créature, il mourut, laissant avec son petit capripède un autre enfant plus jeune, chrétien celui-là, et de forme humaine. Ce cadet demanda à la justice que son frère fût

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déchu de l’héritage paternel pour cette raison qu’il n’appartenait pas à l’espèce rachetée par le sang de Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie siégeant à Rouen lui donna gain de cause, et l’arrêt fut enregistré.

Je demandai à mon bon maître s’il était possible qu’un travestissement pût avoir un tel effet sur la nature, et que la façon d’un enfant résultât de celle d’un habit. M. l’abbé Coignard m’engagea à n’en rien croire.

— Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu’il vous souvienne qu’un bon esprit repousse tout ce qui est contraire à la raison, hors en matière de foi, où il convient de croire aveuglément. Dieu merci ! je n’ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte religion, et j'espère bien me trouver en cette disposition à l’article de la mort.

En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit apparaissait éclairé par une lueur rouge, au milieu des ténèbres. D’une des cheminées sortaient des étincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d’or sous une fumée épaisse dont le ciel était voilé. Nous crûmes l’un et l’autre que les flammes dévoraient l’édifice. Mon bon maître s’arrachait les cheveux et gémissait :

Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime!

Courant par la grande allée, sur les flaques d’eau qui reflétaient des lueurs d’incendie, nous traversâmes le parc enseveli dans une ombre épaisse. Il était calme et désert. Dans le château tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l’escalier obscur. Nous montâmes deux à deux les degrés, nous arrêtant par moments pour ecouter d où venait ce bruit épouvantable.

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Il nous parut sortir d’un corridor du premier étage où nous n’avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigeâmes à tâtons de ce côté, et, voyant par les fentes d’une porte close des clartés rouges, nous heurtâmes de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent tout à coup.

M. d’Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflammé. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions à cette heure.

Il n’y avait point d’incendie, mais un feu terrible, qui sortait d’un grand fourneau à réverbère, que j’ai su depuis s’appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, était pleine de bouteilles de verre au long col sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de canard, de cornues semblables à des visages joufflus, d’où partait un nez comme une trompe, de creusets, de matras, de coupelles, de cucurbites, et de vases de formes inconnues.

Mon bon maître dit, en s’épongeant le visage, qui luisait comme braise :

— Ah ! monsieur, nous avons cru que le château flambait ainsi qu’une paille sèche. Dieu merci, la bibliothèque n’est pas brûlée. Mais je vois que vous pratiquez monsieur, l’art spagirique.

— Je ne vous cèlerai pas, répondit M. d’Astarac, que j’y ai fait de grands progrès, sans avoir trouvé toutefois le thélème qui rendra mes travaux parfaits. Au moment même où vous avez heurté cette porte, je recueillais, messieurs, l’Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l’alchimie, monsieur Goignard?

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L’abbé répondit qu’il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu’il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire à la religion. M. d’Astarac sourit et dit encore :

— Vous êtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas connaître l’Aigle volante, l’Oiseau d’Hermès, le Poulet d’Hermogène, la Tête de Corbeau, le Lion vert et le Phénix.

— J’ai ouï dire, répondit mon bon maître, que ces noms désignaient la pierre philosophale, à ses divers états. Mais je doute qu’il soit possible de transmuer les métaux.

M. d’Astarac répliqua avec beaucoup d’assurance :

— Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin à votre incertitude.

Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adossé au mur, y prit une pièce de cuivre à l’effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la traversait de part en part.

— C est, dit-il, l’effet de la pierre qui a changé le cuivre en argent. Mais ce n’est là qu’une bagatelle.

Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d un œuf, une opale d’une merveilleuse grandeur et une poignée d’émeraudes parfaitement belles.

\oici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que 1 art spagirique n’est pas le rêve d’un cerveau creux.

Il y avait, au fond de la sébile où ces pierres étaient jetées, cinq ou six petits diamants, dont M. d’Astarac ne nous parla même point. Mon bon maître lui demanda

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s’ils étaient aussi de sa façon. Et l’alchimiste ayant répondu qu’oui :

— Monsieur, dit l’abbé, je vous conseillerais de montrer ceux-là en premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paraître d’abord le saphir, l’opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a pu produire de telles pierres, et l’on vous intentera un procès en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre à l’aise sur ces fourneaux où l’on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart d’heure, je me sens déjà à moitié cuit.

M. d’Astarac sourit avec bienveillance et s’exprima de la sorte en nous mettant dehors :

— Bien que sachant à quoi m’en tenir sur la réalité du diable et de l’Autre, je consens volontiers à parler d’eux avec les personnes qui y croient. Le diable et l’Autre, ce sont là, comme on dit, des caractères ; et l’on en peut discourir ainsi que d’Achille et de Thersite. Soyez assurés, messieurs, que, si le diable est tel qu’on le dit, il n’habite pas un élément si subtil que le feu. C’est un grand contresens que de mettre une si vilaine bête dans du soleil. Mais, comme j’avais l’honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin de madame votre mère, j’estime que les chrétiens calomnient Satan et les démons. Qu’il puisse être, en quelque monde inconnu, des êtres plus méchants encore que les hommes, c’est possible, bien que presque inconcevable. Assurément, s’ils existent, ils habitent des régions privées de lumière et, s’ils brûlent, c’est dans les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres, parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu’ils sont méchants et que

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la méchanceté est un mal; mais ce ne peut être que d’engelures. Quant à votre Satan, messieurs, qui est en horreur à vos théologiens, je ne l’estime pas si méprisable, à le juger par tout ce que vous en dites, et, s’il existait d’aventure, je le tiendrais non pour une vilaine bête, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome métallurgiste un peu moqueur et très intelligent.

Mon bon maître se boucha les oreilles et s’enfuit pour n’en point entendre davantage.

— Quelle impiété, Tournebroche, mon fds, s’écria-t-il dans l’escalier, quels blasphèmes! Avez-vous bien senti tout ce qu’il y avait de détestable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse l’athéisme jusqu’à une sorte de frénésie joyeuse, qui m’étonne. Mais cela même le rend presque innocent. Car, étant séparé de toute croyance, il ne peut déchirer la sainte Eglise comme ceux qui y restent attachés par quelque membre à demi tranché et saignant encore. Tels sont, mon fils, les Luthériens et les Calvinistes, qui gangrènent l’Eglise au point de rupture. Au contraire, les athées se damnent tout seuls, et l’on peut dîner chez eux sans peche. En sorte qu’il ne nous faut pas faire scrupule de vivre chez ce monsieur d’Astarac, qui ne croit ni à Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fds, qu’il se trouvait au fond de la sébile une poignée de petits diamants, dont il semble lui-même ignorer le nombre et qui me paraissent d’une assez belle eau? Je doute de l’opale et des saphirs. Quant à ces petits diamants, ils vous ont un air de vérité.

Ari îvés a nos chambres hautes, nous nous souhaitâmes l’un à l’autre le bonsoir.

Nous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu’au printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matinée, enfermés dans la galerie, et nous y retournions après le dîner comme au spectacle, selon lexpression même de M. Jérôme Coignard; non point, disait cet homme excellent, pour nous donner, à la mode des gentilshommes et des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens.

De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avançaient merveilleusement. Je n’y contribuais guère. Un tel travail passait mes connaissances, et j’avais assez d’apprendre la figure que les caractères grecs ont sur le

papyrus. J’aidais toutefois mon maître à consulter les auteurs qui pouvaient l’éclairer dans ses recherches, et notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont restés familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient beaucoup dans ma propre estime.

Après un âpre et long hiver, j’étais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout à coup, avec son galant équipage de lumière, de tendre verdure et de chants d oiseaux. L’odeur des lilas, qui montait dans la bibliothèque, me faisait tomber en de vagues rêveries, dont mon bon maître me tirait brusquement en me disant :

— Jacquot Tournebroche, grimpez, s’il vous plaît, à l’échelle et dites-moi si ce coquin de Manéthon ne parle point d’un dieu Imhotep qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable?

Et mon bon maître s’emplissait le nez de tabac avec un air de contentement.

Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre état moral. Depuis que mon petit collet est taché de diverses sauces que j’y ai laissé couler, je me sens moins honnête homme. Tournebroche, maintenant que vous êtes vêtu comme un marquis, n êtes-vous point chatouillé de l’envie d’assister à la toilette d’une fille d’Opéra et de pousser un rouleau de faux louis sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme de qualité? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et considérez qu’il suffit de donner un bonnet h poil à un couard pour qu’il aille aussitôt se faire casser la tête au service du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont formés de mille choses qui

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nous échappent par leur petitesse, et la destinée de notre âme immortelle dépend parfois d’un souffle trop léger pour courber un brin d’herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s’il vous plaît, les Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges bâiller là, sous votre bras gauche.

Ce jour-là, après le dîner de trois heures, M. d’Astarac nous mena, mon bon maître et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit du côté occidental, qui regardait Rueil et le mont Valérien. C’était le plus profond et le plus désolé. Le lierre et l’herbe couvraient les allées, que barraient çà et là de grands troncs d’arbres morts. Les statues de marbre qui les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe, de sa main brisée, qu’elle approchait de ses lèvres, faisait signe à un berger d’être discret. Un jeune Faune, dont la tête gisait sur le sol, cherchait encore à porter sa flûte à sa bouche. Et tous ces êtres divins semblaient nous enseigner à mépriser l’injure du temps et de la fortune. Nous suivions le bord d’un canal où l’eau des pluies nourrissait les rainettes. Autour d’un rond-point, des vasques penchantes s’élevaient où buvaient les colombes. Parvenus à cet endroit, nous prîmes un étroit sentier pratiqué dans les taillis.

— Marchez avec précaution, nous dit M. d’Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu’il est bordé de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des arbres. Elles sont cachées dans la terre. Gardez-vous d’y mettre le pied : vous y prendriez le mal d’aimer ou la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu’inspire la Mandragore sont mélancoliques.

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Je demandai comment il était possible d’éviter ce danger invisible. M. d’Astarac me répondit qu’on y pouvait échapper par intuitive divination, et point autrement.

— Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste.

Il conduisait tout droit à un pavillon de brique, caché sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison à un garde. Là finissait le parc sur les marais monotones de la Seine.

— Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d’Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C’est là que Mosaïde, âgé de cent douze ans, pénètre, avec une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature. Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m’honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes après Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion ont empêché Mosaïde de s’asseoir à ma table, qu’il tient pour chrétienne, en quoi il lui fait trop d’honneur. Vous ne sauriez concevoir à quelle violence la haine des chrétiens est portée chez ce sage. C’est à grand’peine qu’il a consenti à loger dans ce pavillon, où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage à connaître Mosaïde, et je vais vous présenter tout de suite, l’un et l’autre, à cet homme divin.

Ayant ainsi parlé, M. d’Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fît monter, par un escalier à vis, dans une chambre ou se tenait, au milieu de manuscrits épars, dans un grand fauteuil a oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton fuyant laissait échapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne impériale, couvrait sa tête chauve,

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et son corps, d'une maigreur qui n’était point humaine, s’enveloppait d’une vieille robe de soie jaune, éblouissante et sordide.

Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua par aucun signe qu’il s’apercevait de notre venue. Son visage exprimait un entêtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire.

— N’attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d’Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s’entretient plus qu’avec les Génies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, à converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une idée de son mérite. Le premier, il a pénétré le sens spirituel des livres de Moïse, d'après la valeur des caractères hébraïques, laquelle dépend de l’ordre des lettres dans l’alphabet. Cet ordre avait été brouillé à partir de la onzième lettre. Mosaïde l’a rétabli, ce que n’avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosaïde sait le nombre de l’or qui correspond à Jéhovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d’une conséquence infinie.

Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous Payant présentée avec civilité, huma une prise de tabac et dit :

— Ne croyez-vous pas, monsieur d’Astarac, que ces connaissances sont extrêmement propres à vous mener au diable, à l’issue de cette vie transitoire? Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans l’interprétation des saintes Ecritures. Quand Notre-Seigneur mourut sur la

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croix pour le salut des hommes, la Synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa tête. Depuis lors, Tintelligence de l’Ancien Testament est renfermée dans

l’Eglise catholique à laquelle j’appartiens malgré mes iniquités multiples.

A ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d’une manière effrayante et dit à mon bon maître d’une voix lente, aigre et comme lointaine :

— La Mashore ne t’a pas confié ses secrets et la Mischna ne t’a pas révélé ses mystères.

— Mosaïde, reprit M. d’Astarac, interprète avec clarté, non seulement les livres de Moïse, mais celui d’Enoch, qui est bien plus considérable, et que les chrétiens ont rejeté faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée dans son grain. Ce livre d’Enoch, monsieur l’abbé Goignard, est d’autant plus précieux qu’on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu’Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d’amour, sont des Sylphes et des Salamandres.

— Je l’entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a été conservé du livre d’Enoch, qui est visiblement apocryphe, je soupçonne que ces anges étaient, non point des Sylphes, mais des marchands phéniciens.

— Et sur quoi, demanda M. d Astarac, fondez-vous une opinion si singulière?

— Je la fonde, monsieur, sur ce qu’il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l’usage des

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bracelets et des colliers, l’art de se peindre les sourcils et d’employer toute sorte de teintures. Il est dit encore, au même livre, que les anges enseignèrent aux filles des hommes les propriétés des racines et des arbres, les enchantements, l’art d’observer les étoiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-là n’ont-ils pas tout l’air de Tyriens ou de Sidoniens débarquant sur quelque côte à demi déserte et déballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des médicaments, contre de l’ambre, de l’encens et des pelleteries, et ils étonnaient ces belles créatures ignorantes en leur parlant des étoiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voilà qui est clair, et je voudrais bien savoir par quel endroit monsieur Mosaïde y pourrait contredire.

Mosaïde garda le silence et M. d’Astarac sourit de nouveau.

— Monsieur Goignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l’ignorance où vous êtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu’il pouvait se trouver quelques Gnomes métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes qui s’unirent d’amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s’occupent volontiers d’orfèvrerie, et il est probable que ce furent ces ingénieux démons qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage, monsieur, je vous en préviens, à vous mesurer avec Mosaïde sur la connaissance des antiquités humaines. Il en a retrouvé les monuments qu’on croyait perdus et,

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entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Sambéthé, fille de Noé, la plus ancienne des Sibylles.

— Oh! s’écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux d’où s’éleva un nuage de poussière, oh! que de rêveries! C’en est trop, vous vous moquez! et monsieur Mosaïde ne peut emmagasiner tant de folies dans sa tête, sous son grand bonnet qui ressemble à la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Josèphe, un conte absurde qui n’avait encore trompé personne avant vous. Quant aux prédictions de Sambéthé, fille de Noé, je serais bien curieux de les connaître, et monsieur Mosaïde, qui paraît assez avare de ses paroles, m’obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais à le reconnaître, de les proférer par la voie plus secrète à travers laquelle les Sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs mystérieuses réponses.

Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup :

— La fille de Noé a parlé; Sambéthé a dit : « L’homme vain qui rit et qui raille n’entendra pas la voix qui sort du septième tabernacle; l’impie ira misérablement à sa ruine. »

Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde.

Cette annee-là, 1 été fut radieux, d’où me vint l’envie d’aller dans les promenades. Un jour, comme j’errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits écus que j’avais trouvés le matin dans la pochette de ma culotte et qui étaient le premier effet par lequel mon faiseur d’or eût encore montré sa munificence, je m’assis devant la porte d’un limonadier, à une table que sa petitesse appropriait à ma solitude et à ma modestie, et là je me mis à songer à la bizarrerie de ma destinée, tandis qu’à mes côtés, des mousquetaires buvaient du vin d’Espagne avec des fdles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d’Astarac, Mosaïde, le papyrus de Zozime et mon bel habit n’étaient point des songes dont j’allais me réveiller,

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pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la Reine Pédauque.

Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe.

— Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il à voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chaussée, entre la rivière et la porte de la Conférence.

Le cœur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite à l’endroit indiqué par le capucin, en marchant toutefois d’un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main posée sur le bord de la portière.

Cette portière s’entr’ouvrit à mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam’selle Catherine en robe de satin rose, et la tête couverte d'un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

— Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la portière, je vous prie. Il ne faut pas qu’on vous voie. Tout à l’heure, en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je vous ai fait quérir par le bon frère, que j’ai pris pour les exercices du carême et que je garde près de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition où l’on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous aviez très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l’épée en travers sur les cuisses, avec l’air chagrin d’un homme de qualité. J’ai toujours eu

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de l’amitié pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis d’autrefois.

— Eh! quoi? mam’selle Catherine, m’écriai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin...

— Viennent, me dit-elle, des bontés de monsieur de la Guéritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prêté de l’argent au Roi. C’est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais fâcher. Mais il n’est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m’a donné aussi une petite maison à Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en état de faire votre fortune. Le mérite se découvre toujours. Vous verrez ma chambre à coucher, qui est copiée sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de père? Entre nous, il négligeait un peu sa femme et sa rôtisserie. C’est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous.

— Parlons de vous, mam’selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien jolie, et c’est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers généraux.

— Oh! dit-elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l’ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival à monsieur de la Guéritaude, ce serait...

— Ce serait?

— Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingué. Mais vous n’y preniez pas garde.

— J’étais, au contraire, sensible à vos railleries,

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mam’selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n’avais pas de barbe au menton. Vous m’avez dit maintes fois que j’étais un peu niais.

— C’était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n’avez-vous deviné que je vous voulais du bien!

— Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur? Je n’osais vous regarder. Et puis, j’ai bien vu qu’un jour vous étiez fâchée tout de bon contre moi.

— J’avais raison de l’être, monsieur Jacques. Vous m’aviez préféré cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

— Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par inclination, mais seulement parce qu’elle prit pour vaincre ma timidité des moyens énergiques.

— Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée : la timidité est un grand péché contre l’amour. Mais n’avezvous pas vu que cette mendiante porte des bas troués et qu’elle a une dentelle de crasse et de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?

— Je l’ai vu, Catherine.

— N’avez-vous point vu, Jacques, qu'elle était mal faite, et de plus bien défaite?

— Je l’ai vu, Catherine.

— Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des manières distinguées?

— Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu’à ce moment mon imagination fût pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd hui, jugez, Catherine, de

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mes transpoits, si j6 vous avais presses dans mes bras, vous-même ou seulement une fille qui vous ressemblât un peu. Car je vous aimais extrêmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d’un ton mélancolique :

Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dégoûtant.

Elle se récria :

— Quel soupçon! vous me fâchez. C’est une folie.

\ ous n aimez donc point les capucins?

— Fi!

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassâmes, nos lèvres se rencontrèrent, et je sentis tout mon être se fondre de volupté.

Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses, l’œil humide, les lèvres entr’ouvertes. C’est de ce jour que je connus à quel point une femme est embellie et parée du baiser qu’on met sur sa bouche. Le mien avait fait eclore, sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et trempé la fleur bleue de ses yeux d’une étincelante rosée.

Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son eoqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. Monsieur de la Guéritaude va venir. Il m’aime avec une impatience qui devance l’heure des rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage Ja contrariété que j’en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité :

— Mais ecoutez-moi, Jacques : il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariâtre avec

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l’âge, qui ne souffre plus ses infidélités depuis quelle est hors d’état de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j’ai toujours aimé les fleurs. A ce soir!

Elle me repoussa d’un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore :

— A ce soir!

Je ne sais comment il me fut possible de m’arracher des bras de Catherine, mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s’en faut, sur M. d’Astarac, dont la haute figure était plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d’un si heureux hasard.

— Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente : il est supprimé pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j aie avec vous un entretien trop longtemps différé. Allons, s’il vous plaît, chercher la solitude et le silence qu’exige le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes, à la vérité, mais aimables.

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Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu’à l’île aux Cygnes, qui s’élevait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. Là, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l’île verte, fréquentée seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premières étoiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l’herbe. L’île était déserte. M. d’Astarac s’assit sur un banc de bois, à l’extrémité claire d’une allée de noyers, m’invita à prendre place à son côté, et me parla en ces termes :

— Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu’il serait imprudent d’ajouter à leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le génie impitoyable; et les débauchés, qui trouveraient dans la science cachée le moyen d’assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m’ouvrir à vous, qui n’êtes ni débauché, car je compte pour rien l’erreur où tantôt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant vécu jusqu’ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous découvrir sans crainte les lois cachées de l’univers.

» Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la création eut l’homme pour objet et pour fin, vos théologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l’humidité des caves est faite pour eux et que le reste du château n’est point habitable. Le système du monde, que le chanoine Copernic

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enseignait au siècle dernier, d’après Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu on en a fait même des abrégés pour les petits grimauds d école et des dialogues à l’usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le démontre parfaitement, au moyen d’un mouvement d’horloge.

» Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tête le Chariot de David qui, traîné par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour du pôle; Arcturus, Véga de la Lyre, 1 Épi de la Vierge, la Couronne d’Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup d œil sur le monde vous fait paraître que la création tout entière est une œuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes, se nourrir de flammes!

» Et qu est-ce que les planètes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez le chœur auguste des étoiles, l’assemblée des soleils. Ils égalent ou surpassent le nôtre en grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d’hiver, je vous aurai montré Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre âme en seront éblouis.

» Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altaïr, Régulus, Aldébaran, tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous que ce vieux Phébus, qui verse incessamment dans les espaces où nous nageons ses flots démesurés de chaleur et de lumière, n’ait d’autre fonction que d éclairer la Terre et quelques autres planètes imperceptibles et dégoûtantes? Quelle chandelle! Un million de fois plus grosse que le logis!

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» J’ai dû vous présenter d’abord cette idée que l’Univers est composé de soleils et que les planètes qui peuvent s’y trouver sont moins que rien. Mais je prévois que vous voulez me faire une objection, et j’y vais répondre. Les soleils, m’allez-vous dire, s’éteignent dans la suite des siècles, et deviennent aussi de la boue. — Non pas! vous répondrai-je; car ils s’entretiennent par les comètes qu’ils attirent et qui y tombent. C’est l’habitacle de la vie véritable. Les planètes et cette terre, où nous vivons, ne sont que des séjours de larves. Telles sont les vérités dont il fallait d’abord vous pénétrer.

» Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l’élément par excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui est plus considérable que tout ce que vous avez appris jusqu’ici et même que ce que connurent jamais Érasme, Turnèbe et Scaliger. Je ne parle pas des théologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la lie de l’esprit humain et qui n’ont guère plus d’entendement qu’un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point à mépriser ces cervelles comparables, pour le volume et la façon, à des œufs de roitelet, et venons-en tout de suite à l’objet de mon discours. Tandis que les créatures formées de la terre ne dépassent point un degré de perfection qui, pour la beauté des formes, fut atteint par Antinoüs et par madame de Parabère, et auquel parvinrent seuls, pour la faculté de connaître, Démocrite et moi, les êtres formés du feu jouissent d’une sagesse et d’une intelligence dont il nous est impossible de concevoir l’étendue.

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» Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils; ils possèdent les lois de l’univers comme nous possédons les règles du jeu d’échecs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et du fou. Ces Génies créent des mondes dans les parties de l’espace où il ne s’en trouve point encore et les organisent à leur gré. Gela les distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s’unir entre eux par d’ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe de la Vierge et j’y aperçus un tourbillon lointain de lumière. Nul doute, mon fils, que ce ne soit l’ouvrage encore informe de quelqu’un de ces êtres de feu.

» L univers à vrai dire n’a pas d’autre origine. Loin d être l’effet d’une volonté unique, il est le résultat des caprices sublimes d’un grand nombre de Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en son temps et chacun de son côté. C’est ce qui en explique la diversité, la magnificence et l’imperfection. Car la force et la clairvoyance de ces génies, encore qu’immenses, ont des limites. Je vous tromperais si je vous disais qu’un homme, fût-il philosophe et mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d’eux ne s’est manifesté à moi, et tout ce que je vous en dis ne m’est connu que par induction et ouï-dire. Aussi, quoique leur existence soit certaine, je m’avancerais trop en vous décrivant leurs mœurs et leur caractère. Il faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n’avancer que des faits parfaitement observés. Laissons donc ces Génies ou plutôt ces Démiurges à leur gloire lointaine et venons-en à des

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êtres illustres qui nous touchent de plus près. C’est ici, mon fils, qu’il vous faut tendre l’oreille.

» En vous parlant, tout à l’heure, des planètes, si j’ai cédé à un sentiment de mépris, c’est que je considérais seulement la surface solide et l’écorce de ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y rampent tristement. J’eusse parlé d’un autre ton, si mon esprit avait alors embrassé, avec les planètes, l’air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l’air est un élément qui ne le cède en noblesse qu’au feu, d’où il suit que la dignité et illustration des planètes est dans l’air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces molles vapeurs, ces souffles, ces clartés, ces ondes bleues, ces îles mouvantes de pourpre et d’or qui passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des créatures infiniment aimables et belles. 11 nous est possible et convenable de former avec elles des unions dont les délices ne se peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu’auprès d’elles la plus jolie personne de la cour ou de la ville n’est qu’une répugnante guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans doute ouï parler de cette merveille dont monsieur Descartes était accompagné dans ses voyages. Les uns disaient que c’étùït une fille naturelle, qu’il menait partout avec lui; les autres pensaient que c était un automate qu’il avait fabriqué avec un art inimitable. En réalité c’était une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne amie. Il ne s’en séparait jamais. Pendant une traversée qu’il fit dans les mers de Hollande, il la prit à bord, renfermée dans une boîte faite d un bois précieux et garnie de satin à

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l’intérieur. La forme de cette boîte et les précautions avec lesquelles monsieur Descartes la gardait attirèrent l’attention du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe, souleva le couvercle et découvrit la Salamandre. Cet homme ignorant et grossier s'imagina qu’une si merveilleuse créature était l’œuvre du diable. D’épouvante, il la jeta à la mer. Mais vous pensez bien que cette belle personne ne s’y noya pas, et qu’il lui fut aisé de rejoindre son bon ami monsieur Descartes. Elle lui demeura fidèle tant qu’il vécut et quitta cette terre à sa mort pour n’y plus revenir.

» Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d’autres, pour vous faire connaître les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours sont trop sublimes pour être assujetties à des contrats; et vous conviendrez que l’appareil ridicule qu’on déploie dans les mariages ne serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment, qu’un notaire en perruque et un gros curé y missent le nez ! Ces messieurs sont propres seulement à sceller la vulgaire conjonction d’un homme et d’une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont des témoins plus augustes. Les peuples aériens les célèbrent dans des navires qui, portés par des souffles légers, glissent, la poupe couronnée de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais n’allez pas croire que, pour n’être pas inscrits sur un sale registre dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et puissent être rompus avec facilité. Ils ont pour garants les Esprits qui se jouent sur les nuées d’où jaillit l’éclair et tombe la foudre. Je vous fais là, mon fils, des révélations qui vous

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seront utiles, car j’ai reconnu à des indices certains, que vous étiez destiné au lit d’une Salamandre.

— Hélas! monsieur, m’écriai-je, cette destinée m’effraye, et j’ai presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta à la mer la bonne amie de monsieur Descartes. Je ne puis me défendre de penser comme lui que ces dames aériennes sont des démons. Je craindrais de perdre mon âme avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont contraires à la nature et en opposition avec la loi divine. Que monsieur Jérôme Goignard, mon bon maître, n est-il /là pour vous entendre! Je suis bien sûr qu’il me fortifierait par de bons arguments contre les délices de vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.

— L’abbé Goignard, reprit M. d’Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n’a point de philosophie. Quant à vous, mon fils, vous raisonnez avec l’infirmité de l’ignorance, et la faiblesse de vos raisons m’afflige. Ges unions, dites-vous, sont contraires à la nature, Qu’en savez-vous? Et quel moyen auriez-vous de le savoir? Gomment est-il possible de distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas? Gonnaît-on assez l’universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la contrarie? Mais disons mieux : rien ne la contrarie et tout la seconde, puisque rien n’existe qui n’entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive les attitudes innombrables de son corps. D’où viendraient, je vous prie, des ennemis pour l’offenser? Rien n’agit ni contre elle ni hors d’elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des mouvements de sa propre vie.

» Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si

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une action est naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans leur préjugé et feignons de reconnaître qu’on peut commettre des actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et condamnables? Je m en attends sur ce point à l’opinion vulgaire des moralistes, qui représentent la vertu comme un effort sur les instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons en nous, comme une lutte enfin avec l’homme originel. De leur propre aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent dès lors condamner une action, quelle qu elle soit, pour ce qu’elle a de commun avec la vertu.

» J ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la légèreté pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant qu’il vous reste encore quelques doutes sur l’innocence du commerce charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez donc maintenant que, loin d’être interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonnes par cette loi à l’exclusion de tous autres. Je vais vous en donner des preuves manifestes. »

Il s arrêta de parler, tira sa boite de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac.

La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des éphémères nous enveloppait de ses tourbillons légers. La voix aiguë des insectes s’élevait dans le silence de l’univers. Une telle douceur descendait du ciel qu’il semblait qu’il se mêlât du lait à la clarté des étoiles.

M. d’Astarac reprit de la sorte :

— La Bible, mon fils, et principalement les livres de

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Moïse, contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont infligé à ce qu’ils appellent l’Écriture et dont ils ont fait, par leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d’erreur, une bibliothèque d’absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une galerie de sottises, un lycée d’ignorance, un musée d’inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l’origine un temple rempli d’une lumière céleste.

» J’ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première. Et la vérité m’oblige à déclarer que Mosaïde m’y a beaucoup aidé par son intelligence de la langue et de l’alphabet des Hébreux. Mais ne perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d’abord, mon fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur des théologiens est d’avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu en manière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite de mon discours.

» Quand le Démiurge qu’on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup d’autres noms, puisqu’on lui applique généralement tous les termes qui expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde, car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de l’univers pour en faire le séjour d’Adam et d’Ève, il y avait dans l’espace des créatures subtiles, que Jéhovah n’avait point formées et qu’il n’était pas capable de former. C’était 1 ouvrage de plusieurs autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice n’allait pas

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au delà de celui d’un potier très excellent, capable de pétrir dans l’argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes précisément. Ce que j’en dis n’est pas pour le déprécier, car un pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines. Mais il fallait bien marquer le caractère inférieur de l’œuvre des sept jours.

» Jéhovah travailla, non dans le feu, qui seul donne naissance aux chefs-d’œuvre de la vie, mais dans la boue, où il ne pouvait produire que les ouvrages d’un céramiste ingénieux. Nous ne sommes pas autre chose, mon fils, qu’une poterie animée. L’on ne peut reprocher à Jéhovah de s’être fait illusion sur la qualité de son travail. S’il le trouva bon au premier moment et dans l’ardeur de la composition, il ne tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est pleine de l’expression de son mécontentement, qui alla souvent jusqu’à la mauvaise humeur et parfois jusqu’à la colère. Jamais artisan ne traita les objets de son industrie avec plus de dégoût et d’aversion. Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la plus grande partie. Ce déluge, dont le souvenir a été conservé par les Juifs, par les Grecs et par les Chinois, prépara une dernière déception au malheureux Démiurge qui, reconnaissant bientôt l’inutilité et le ridicule d’une semblable violence, tomba dans un découragement et dans une apathie dont les progrès n’ont point cessé depuis Noé jusqu’à nos jours, où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé trop avant. C’est l’inconvénient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s’y borner. Notre esprit, quand il s’y jette, ressemble à ces fils des soleils, qui passent en un seul bond d’un univers à l’autre.

» Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux vases façonnés de sa main, Adam et Eve. Ils n’y vivaient point seuls parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de Pair, créés par les Démiurges du feu, flottaient au-dessus d’eux et les regardaient avec une curiosité où se mêlaient la sympathie et la pitié. C’est bien ce que Jéhovah avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il avait compté sur les Génies du feu, auxquels nous pouvons désormais donner leurs vrais noms d’Elfes et de Salamandres, pour améliorer et parfaire ses figurines d’argile. Il s était dit, dans sa prudence : « Mon Adam et mon Ève, » opaques et scellés dans l’argile, manquent d’air et de » lumière. Je n’ai pas su leur donner des ailes. Mais, en » s'unissant aux Elfes et aux Salamandres, créés par un » Démiurge plus puissant et plus subtil que moi, ils don- » neront naissance à des enfants qui procéderont des races » lumineuses autant que de la race d’argile et qui auront à » leur tour des enfants plus lumineux qu’eux-mêmes, jus- » qu’à ce qu’enfin leur postérité égale presque en beauté » les fils et les filles de l’air et du feu. »

» Il n’avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et sur son Ève les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait modelé la femme en forme d’amphore, avec une harmonie de lignes courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le prince des géomètres, et il parvint à racheter la grossierete de la matière par la magnificence des contours. Il avait sculpté Adam d’une main moins caressante, mais plus énergique, formant son corps avec tant d ordre, selon des proportions si parfaites que, appliquées ensuite par les Grecs à l architecture, cette ordon-

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nance et ces mesures firent toute la beauté des temples.

» Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s était appliqué selon ses moyens à rendre ses créatures dignes des baisers aériens qu’il espérait pour elles. Je n’insiste point sur les soins qu il prit en vue de rendre ces unions fécondes. L’économie des sexes témoigne assez de sa sagesse à cet egard. Aussi eut-il d abord a se féliciter de sa ruse et de son adresse. J ai dit que les Sylphes et les Salamandres regardèrent Adam et Ève avec cette curiosité, cette sympathie, cet attendrissement qui sont les premiers ingrédients de l’amour. Ils les approchèrent et se prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait disposés et tendus à leur intention dans le corps et sur le ventre même de ces deux amphores. Le premier homme et la première femme goûtèrent pendant des siècles les embrassements délicieux des Génies de l’air, qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.

» Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que les parents du genre humain, fatigués de ces voluptés sublimes, cherchassent l’un près de l’autre des plaisirs criminels? Mais que voulez-vous, mon fds? pétris d’argile, ils avaient le goût de la fange. Hélas! ils se connurent l’un l’autre de la manière qu’ils avaient connu les Génies.

» C’est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément. Craignant, avec raison, qu’ils n’eussent ensemble des enfants épais comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines les plus sévères, de s approcher 1 un de l’autre. Tel est le sens de cette parole d Ève : « Pour ce qui est du fruit de l arbre qui est au

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milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n’en point manger et de n’y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir. » Car, vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Eve n’était point le fruit d’un pommier, et que c’est là une allégorie dont je vous ai révélé le sens. Bien qu’imparfait et quelquefois violent et capricieux, Jéhovah était un Démiurge trop intelligent pour se fâcher au sujet d’une pomme ou d’une grenade. Il faut être évêque ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la preuve que la pomme était ce que j’ai dit, c’est qu’Eve fut frappée d’un châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non point : « Tu digéreras laborieusement, » mais bien : « Tu enfanteras dans la douleur. » Or, quel rapport peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et un accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement appliquée, si la faute est telle que je vous l’ai fait connaître.

» Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir éloigné des femmes. Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui naissent par cette voie sont imbéciles et misérables.

— Mais, monsieur, m’écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une autre voie?

— Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l’union des hommes avec les Génies de l’air. Et ceux-là sont intelligents et beaux. Ainsi naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse; ainsi naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mère, avait contribué jusqu’à lui faire une cuisse d’or; ainsi naquirent Alexandre le Grand, qu’on

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disait fils d’Olympias et d’un serpent, Scipion l’Africain, Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre, l’empereur Julien, qui rétablit le culte du feu aboli par Constantin 1 Apostat, Merlin l’Enchanteur, né d’un Sylphe et d’une religieuse, fille de Charlemagne, saint Thomas d’Aquin, Paracelse et, plus récemment, monsieur Van Helmont. »

Je promis à M. d’Astarac, puisqu’il en était ainsi, de me prêter à l’amitié d’une Salamandre, s’il s’en trouvait quelqu’une assez obligeante pour vouloir de moi. Il m’assura que j’en rencontrerais, non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n’aurais que l’embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l’aventure que pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il était possible de se mettre en communication avec ces personnes aériennes.

— Rien n’est plus facile, me répondit-il. Il suffit d’une boule de verre dont je vous expliquerai l’usage. Je garde chez moi un assez grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon cabinet, tous les éclaircissements nécessaires. Mais c’en est assez pour aujourd’hui.

Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait, étendu sur le dos, et ronflant à la lune. Quand nous eûmes touché le bord, il s’éloigna vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.

IL me restait de ce long entretien le sentiment confus d’un rêve; l’idée de Catherine m’était plus sensible. En dépit des sublimités que je venais d’entendre, j’avais grande envie de la voir, bien que je n’eusse point soupé. Les idées du philosophe ne m’étaient point assez entrées dans le sens pour que j’imaginasse rien de dégoûtant à cette jolie fille. J’étais résolu à pousser jusqu’au bout ma bonne fortune, avant d’être en possession de quelqu’une de ces belles furies de l’air qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte était qu’à une heure si avancée de la nuit, Catherine se fût lassée de m’attendre. Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal, je me jetai dans la rue du Bac. J’atteignis en une minute

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celle de Grenelle, où j’entendis des cris mêlés au cliquetis des épées. Le bruit venait de la maison que Catherine m’avait décrite. Là, sur le pavé, s’agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des voix :

— Au secours, Jésus ! On m’assassine ! — Sus au capucin ! Hardi! piquez-le! — Jésus, Marie, assistez-moi! — Voyez le joli greluchon! Sus! sus! Piquez, coquins, piquez ferme!

Les fenêtres s’ouvraient aux maisons d’alentour pour laisser paraître des têtes en bonnets de nuit.

Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une chasse en forêt, et je reconnus frère Ange qui détalait d’une telle vitesse que ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois grands diables de laquais, armés comme des suisses, le serrant de près, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur maître, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.

— Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure.

Comme il se trouvait près de moi :

— Ah! monsieur, lui dis-je, vous n’avez point de pitié.

— Monsieur, me répondit-il, on voit bien que ce capucin n’a point caressé votre maîtresse et que vous n’avez point surpris madame, que voici, dans les bras de cette bête puante. On s’accommode de son financier, parce qu’on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez l’effrontée!

Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux brillants de larmes, échevelée, se tordant les bras, plus belle que jamais et murmurant d’une voix expirante, qui me déchirait l’âme :

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Ne le faites pas mourir! C’est frère Ange, c’est le petit frère!

Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu’ils avaient cessé leur poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfoncé d’un demi-doigt leurs piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent, et, tandis que le jeune seigneur causait avec ses gens, je m’approchai de Catherine dont les larmes séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.

— Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j’ai tremblé pour lui. Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien entendre.

Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m’avez-vous fait venir que pour assister à la querelle de vos amis? Hélas! je n’ai pas le droit d’y prendre part.

— Vous l’auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l’auriez si vous l’aviez voulu.

Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus entourée. Vous ne m’aviez point parlé de ce jeune gentilhomme.

— Aussi bien n’y pensais-je guère. Il est venu impromptu.

— Et il vous a surprise avec frère Ange.

Il a cru voir ce qui n’était pas. C’est un emporté à qui 1 on ne peut faire entendre raison.

Sa chemise entr’ouverte laissait voir dans la dentelle un sein gonflé comme un beau fruit, et fleuri d’une rose naissante. Je la pris dans mes bras et couvris sa poitrine de baisers.

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— Ciel! s’écria-t-elle, dans la rue! devant monsieur d’Anquetil, qui nous voit!

— Qui est ça, monsieur d’Anquetil?

— C’est le meurtrier de frère Ange, pardi ! Quel autre voulez-vous que ce soit?

— Il est vrai, Catherine, qu’il n’en faut pas d’autres; vos amis sont près de vous en forces suffisantes.

— Monsieur Jacques, ne m’insultez pas, je vous prie.

— Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits, auxquels je voudrais rendre le même hommage que tant d’autres.

— Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie de votre bonhomme de père.

— Vous étiez naguère bien contente, mam’selle Catherine, d’en flairer la cheminée.

— Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!

Comme elle commençait à glapir et à s’agiter, M. d'Anque-

til quitta ses gens, vint à nous, la poussa dans le logis en l’appelant friponne et dévergondée, entra derrière elle dans l’allée, et me ferma la porte au nez.

La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des in-folio sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à côté de mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Yossius, ne me parlaient plus que d’une petite demoiselle en chemise de dentelle. Ces visions m’inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard souriait avec bonté de mon trouble et de mes distractions.

— Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n’êtes-vous point frappé des variations de la morale à travers les siècles? Les livres assemblés dans cette admirable Astaracienne témoignent de l’incertitude des hommes

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à ce sujet. Si j’y fais réflexion, mon fils, c’est pour loger dans votre esprit cette idée solide et salutaire qu’il n’est point de bonnes mœurs en dehors de la religion et que les maximes des philosophes, qui prétendent instituer une morale naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison des bonnes mœurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-même, indifférente, ignorant le mal comme * le bien; elle est dans la Parole divine, qu’il ne faut point transgresser, à moins de s’en repentir ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées sur l’utilité, et ce ne peut être qu’une utilité apparente et illusoire, car on ne sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne moitié des articles auxquels le préjugé seul a donné naissance. Soutenues par la menace du châtiment, les lois humaines peuvent être éludées par ruse et dissimulation; tout homme capable de réflexion est au-dessus d’elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.

» Il n en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont imprescriptibles, inéluctables et stables. Leur absurdité n est qu apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent notre raison, c’est parce qu elles y sont supérieures et qu elles s’accordent avec les vraies fins de 1 homme, et non avec ses fins apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les connaître. Toutefois, je ne fais pas de difficulté d avouer que l’observation de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans les commandements de l’Église, est difficile, la plupart du temps, et même impossible sans la grâce, qui se fait parfois attendre, puisque c’est un devoir de

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l’espérer. G’est pourquoi nous sommes tous de pauvres pécheurs.

» Et c’est là qu’il faut admirer l’économie de la religion chrétienne, qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est à remarquer, mon fils, que les plus grands saints sont des pénitents, et, comme le repentir se proportionne à la faute, c’est dans les plus grands pécheurs que se trouve 1 étoffé des plus grands saints. Je pourrais îllustiei cette doctrine d un grand nombre d exemples admirables. Mais j en ai dit assez pour vous faire sentir que la matière première de la sainteté est la concupiscence, 1 incontinence, toutes les impuretés de la chair et de l’esprit. Il importe seulement, après avoir amassé cette matière, de la travailler selon l’art théologique et de la modeler pour ainsi dire en figure de pénitence, ce qui est l’affaire de quelques années, de quelques jours et parfois d un seul instant, comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques Tournebroche, si vous m’avez bien entendu, vous ne vous épuiserez pas dans des soins misérables pour devenir honnête homme selon le monde, et vous vous étudierez uniquement à satisfaire à la justice divine. »

Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée dans les maximes de mon bon maître. Je craignais seulement que cette morale, au cas où elle serait pratiquée sans discernement, ne portât l’homme aux plus grands désordres. Je fis part de mes doutes à M. Jérôme Coignard, qui me rassura en ces termes :

— Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de vous dire expressément, à savoir que ce

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que vous appelez désordres, n’est tel en effet que dans l’opinion des légistes et des juges tant civils qu’ecclésiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont arbitraires et transitoires, et qu’en un mot se conduire selon ces lois est le fait d’une âme moutonnière. Un homme d’esprit ne se pique pas d’agir selon les règles en usage au Châtelet et chez l’official. Il s’inquiète de faire §on salut et il ne se croit pas déshonoré pour aller au ciel par les voies détournées que suivirent les plus grands saints. Si la bienheureuse Pélagie n’avait point exercé la profession de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, cette sainte n’aurait pas eu lieu d’en faire une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment probable qu’après avoir vécu comme une matrone, dans une médiocre et banale honnêteté, elle ne jouerait pas du psaltérion, au moment où je vous parle, devant le tabernacle où le Saint des Saints repose dans sa gloire. Appelez-vous désordre une si belle ordonnance de la vie d’une prédestinée? Non point! Il faut laisser ces façons basses de dire à monsieur le lieutenant de police qui, après sa mort, ne trouvera peut-être pas une petite place derrière les malheureuses qu’aujourd’hui il traîne ignominieusement à l’hôpital. Hors la perte de l’âme et la damnation éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime, ni mal aucun dans ce monde périssable, où tout doit se régler et s’ajuster en vue du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les actes les plus répréhensibles dans l’opinion des hommes peuvent conduire à une bonne fin, et n’essayez plus de concilier la justice des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste,

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non point à notre sens, mais par définition. Pour le moment, vous m’obligerez, mon fils, en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes obscurs qu’emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans les ténèbres de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand cœur d’Ajax, au rapport d’Homère, prince des poètes et des historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n’en déplaise à monsieur d’Astarac, écrivait sur les mêmes matières avec plus d’élégance.

A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu’une ombre s’éleva entre lui et moi. C’était celle de M. d’Astarac, ou plutôt c’était M. d’Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.

Soit qu'il n’eût point entendu ce propos, soit qu’il le dédaignât, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M. Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu’il comptait sur ses lumières pour l’achèvement de la plus grande œuvre qu’un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi :

— Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.

Je le suivis dans la pièce où il nous avait d’abord reçus, mon bon maître et moi, le jour qu’il nous prit tous deux à son service. J’y retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d’or. Un globe de verre, de la grosseur d’une citrouille, était posé sur la table. M. d’Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de m’asseoir devant lui et, s’étant passé deux ou trois fois

viii. — 17

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sur le front une main chargée de pierreries et d’amulettes, me dit :

— Mon fils, je ne vous fais point l’injure de croire qu’après notre entretien dans l’île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur l’existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que celle des hommes et qui même l’est beaucoup plus, si l’on mesure la réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste, car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes, qui vivent encore, ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement attrayante. On a prétendu même qu’elles acquéraient l’immortalité dans les bras des hommes et que l’espoir de ne point mourir les attirait dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin d’assurer l’immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne connaîtrions pas l’amour, si nous devions vivre toujours. Il n’en saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras des sages qu’une seule espèce d’immortalité : celle de la race. C est aussi la seule qu’il soit raisonnable d espérer. Et, bien que je me promette, avec le secours de la science, de prolonger d’une façon notable la vie humaine, et de l’étendre à cinq ou six siècles pour le moins, je ne me suis jamais flatte d en assurer indéfiniment la durée. Il serait insensé d entreprendre contre l’ordre naturel. Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables, l’idée de cette

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immortalité puisée dans un baiser. C’est la honte de plusieurs cabbalistes de l’avoir seulement conçue. Il n’en est pas moins vrai que les Salamandres sont enclines à 1 amour des hommes. Vous en ferez l’expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous n’avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir le prix de votre continence.

Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j’avais méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d Astarac mes coupables pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit avec vivacité :

Il ne me reste plus, mon fils, qu’à vous donner la clef qui vous ouvrira l’empire des Génies. C’est ce que je vais faire incontinent.

Et, s étant leve, il alla poser la main sur le g'iobe qui tenait la moitié de la table.

Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d’une poudre solaire qui échappe à vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber sous les sens grossiers des hommes. C’est ainsi, mon fils, que les plus belles parties de 1 Univers se dérobent à notre vue et ne se révèlent qu’au savant muni d’appareils propres à les découvrir. Les fleuves et les campagnes de l’air, par exemple, vous demeurent invisibles, bien qu’en réalité 1 aspect en soit mille fois plus riche et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.

» Sachez donc qu il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l’effet de cette exaltation ne se fait guère attendre.

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Il consiste en une subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau qui ferme l’orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s’en échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que celle que je vis, l’an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon et respirezen doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte. Adieu. »

Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de peur qu’il ne s’en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je songeais que, peut-être, M. d’Astarac y avait introduit, selon l’art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des rêves de Salamandres. Je n’étais pas encore assez philosophe pour me soucier d’être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces vapeurs disposent à la folie. Enfin, j’avais assez de défiance pour songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M. l’abbé Goignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce serait prendre un soin inutile. Dès qu’il m’entendra parler, me

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dis-je, de poudre solaire et de Génies de l’air, il me répondra : « Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fds, de ne jamais ajouter foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la cabbale et de l’art spagirique. »

Je croyais l’entendre lui-même faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si chrétien. D’autre part, je considérais par avance dans quel embarras je me trouverais devant M. d’Astarac, quand il me demanderait des nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Gomment lui avouer ma réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma peur? Et puis, j’étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je ne suis pas crédule, j’ai au contraire une propension merveilleuse au doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de l’évidence comme du reste. A tout ce qu’on me rapporte d’étrange, je me dis : « Pourquoi pas? » Ce « pourquoi pas? » faisait tort, devant le ballon, à mon intelligence naturelle. Ce « pourquoi pas? » m’inclinait à la crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que : ne rien croire, c’est tout croire, et qu’il rie faut pas se tenir l’esprit trop libre et trop vacant, de peur qu’il ne s’y emmagasine d’aventure des denrées d’une forme et d’un poids extravagants, qui ne sauraient trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me rappelais ce que ma mère m’avait conté des carafes magiques, mon « pourquoi

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pas? » me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée, après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s’y loger et d’y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les idées, quand elles s’imposent, deviennent vite impertinentes. Il en est peu qui puissent faire autre chose que d’agréables passantes ; et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me demandais : Ouvrirai-je, n’ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma main et le flacon se trouva débouché.

J attendis, j observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J en fus déçu, tant 1 espoir de sortir de la nature est habile et prompt à se glisser dans nos âmes! Rien! pas même une vague et confuse illusion, une incertaine image! Il arrivait ce que j’avais prévu : quelle déception! J’en ressentis une sorte de dépit. Renversé dans mon fauteuil, je me jurai, devant ces Egyptiens aux longs yeux noirs qui m’entouraient, de mieux fermer à l’avenir mon âme aux mensonges des cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon maître, et je résolus, à son exemple, de me conduire par la raison dans toutes les affaires qui n intéressent pas la foi chrétienne et catholique. Attendre la visite d une dame salamandre, quelle simplicité! Est-il possible qu il soit des Salamandres? Mais qu’en sait-on, et « pourquoi pas? »

Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front et sur mes paupières. L approche de 1 orage acheva de m’appesantir. Je laissai

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tomber mes bras et, la tête renversée, les yeux clos, je glissai dans un demi-sommeil plein d’Égyptiens d’or et d ombres lascives. Cet état incertain, pendant lequel le sens de 1 amour vivait seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je ne puis dire, quand je fus réveille par un bruit léger de pas et d’étoffes froissées. J’ouvris les yeux et poussai un grand cri.

Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche animée par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un peu ramassée dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban de velours passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant éclatante. Elle me regardait avec un air de curiosité.

J’ai dit que mon sommeil m’avait excité à l’amour. Je me levai, je m’élançai.

Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais monsieur d’Astarac.

Je lui dis :

Madame, il n’y a pas de monsieur d’Astarac. Il y a vous et moi. Je vous attendais. Vous êtes ma Salamandre.

J ai ouvert le flacon de cristal. Vous êtes venue, vous êtes à moi.

Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres purent trouver de chair au bord des habits.

Elle se dégagea et me dit :

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— Vous êtes fou.

— C’est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place?

Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.

— Puisque monsieur d Astarac n’est pas ici, dit-elle, je n’ai qu’à me retirer.

— Restez! m’écriai-je, en poussant le verrou.

Elle me demanda :

— Savez-vous s’il reviendra bientôt?

— Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m’a laissé seul avec les Salamandres. Je n'en veux qu’une, et c’est vous.

Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j’y tombai avec elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle criait, je ne l’entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient, ses ongles me griffaient, et ces vaines défenses irritaient mes désirs. Je la pressais, je l’enveloppais, renversée et défaite. Son corps amolli céda, elle ferma les yeux; je sentis bientôt, dans mon triomphe, ses beaux bras réconciliés me serrer contre elle.

Puis, déliés, hélas! de cette étreinte délicieuse, nous nous regardâmes tous deux avec surprise. Occupée à renaître avec décence, elle arrangeait ses jupes et se taisait.

— Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous?

Je ne pensais pas qu’elle fût une Salamandre et, à vrai

dire, je ne l’avais pas cru véritablement.

— Je me nomme Jahel, me dit-elle.

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— Quoi! vous êtes la nièce de Mosaïde?

— Oui, mais taisez-vous. S’il savait...

— Que ferait-il?

Oh ! à moi, rien du tout. Mais à vous, beaucoup de mal. Il n’aime pas les chrétiens.

— Et vous?

— Oh! moi, je n’aime pas les juifs.

— Jahel, m’aimez-vous un peu?

Mais il me semble, monsieur, qu’après ce que nous venons de nous dire, votre question est une offense.

— Il est vrai, mademoiselle, mais je tâche de me faire pardonner une vivacité, une ardeur, qui n’avaient pas pris soin de consulter vos sentiments.

Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n êtes. Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de rien si vous ne m’aviez pas plu. Tout à l’heure, en vous voyant endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouvé du mérite, j’ai attendu votre réveil, et vous savez le reste.

Je lui répondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes désirs se ranimèrent et je la pressai ardemment sur mon cœur.

— Cette fois, me dit-elle, soyez moins emporté, et ne pensez pas qu’à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour. C’est ce que les jeunes gens ne savent pas assez. Mais on les forme.

Nous nous plongeâmes dans l’abîme des délices. Après quoi, la divine Jahel me dit :

— Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcière.

vin. — 18

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— Jahel, lui répondis-je, je n’ai point de peigne; j’attendais une Salamandre. Je vous adore.

— Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas Mosaide.

— Quoi! Jahel! est-il donc si terrible à cent trente ans, dont il passa soixante-quinze dans une pyramide?

— Je vois, mon ami, qu’on vous a fait des contes sur mon oncle, et que vous avez eu la simplicité de les croire. On ne sait pas son âge; moi-même je l’ignore, je l’ai toujours connu vieux. Je sais seulement qu’il est robuste et d’une force peu commune. Il faisait la banque à Lisbonne, où il lui arriva de tuer un chrétien, qu’il avait surpris avec ma tante Myriam. Il s’enfuit et m’emmena avec lui. Depuis lors, il m’aime avec la tendresse d’une mère. Il me dit des choses qu’on ne dit qu’aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir.

— Vous habitez avec lui?

— Oui, dans le pavillon du garde, à l’autre bout du parc.

— Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Gomment ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt? Par quel sort funeste, demeurant si près de vous, ai-je vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce vivre que ne vous point connaître? Vous êtes donc renfermée dans ce pavillon?

— Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie. La tendresse de Mosaide ne me laisse point de liberté. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d or qu il a emportées de Lisbonne, il n’aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d’attache-

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ment pour moi qu’il n’en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur cœur qu’il n’a tué le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n’est pas une considération qui puisse arrêter un homme de cœur. Êtes-vous de qualité et fds de famille, mon ami?

— Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique et à une sorte de négoce.

Est-d seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? G est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi la vérité : monsieur d’Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?

A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soupçonnai cette ravissante Jahel de m’avoir été envoyée par le cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l’accusai même intérieurement d’être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce château.

— Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d’une innocente surprise. Vous parlez comme monsieur d’Astarac lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n’avais pas éprouvé que vous ne partagez point l’aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c’est pour moi une véritable gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à l’heure quand je vous ai trouvé.

Dans ma joie d être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s arrangea pour me faire voir qu elle avait des bas

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noirs, attachés au-dessus du genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d’adresse et d’ardeur, et je m’aperçus qu’elle commençait à s’animer au jeu dans le moment même où j’allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne l’affront qu elle méritait le moins. 11 me sembla qu’elle n’était pas mécontente de moi. Elle se leva, l’air tranquille, et me dit :

— Ne savez-vous pas vraiment si monsieur d’Astarac ne reviendra pas bientôt? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu’il doit à mon oncle une petite somme d’argent qui, pour l’heure, me fait grandement défaut.

Je tirai de ma bourse, en m’excusant, trois écus qui s’y trouvaient et qu’elle me fit la grâce d’accepter. C’était tout ce qui me restait des libéralités trop rares du cabbaliste, qui, faisant profession de mépriser l’argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai à mademoiselle Jahel si je n’aurais pas l’heur de la revoir.

— Vous l’aurez, me dit-elle.

Et nous convînmes qu’elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les fois qu elle pourrait s’échapper du pavillon où elle était gardée.

— Imites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatrième à droite, dans le corridor, et que la cinquième est celle de l’abbé Coignard, mon bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles ne donnent accès que

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dans des greniers où logent deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m’assura qu elle n’aurait garde de s’y tromper, et qu elle gratterait à ma porte, non pas à quelque autre.

— Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Goignard me semble un assez bon homme. Je crois que nous n’avons rien à craindre de lui. Je l’ai vu, par un judas, le jour où il rendait visite avec vous a mon oncle. Il me parut aimable, quoique je n’entendisse guère ce qu’il disait. Son nez surtout me sembla tout à fait ingénieux et capable. Celui qui le porte doit être homme de ressources et je désire faire sa connaissance. On a toujours à gagner à la fréquentation des gens d esprit. Je suis fâchée seulement qu’il ait déplu à mon oncle par la liberté de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosaïde le hait, et il a pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut se faire idée.

Mademoiselle, lui repondis-je, monsieur l’abbé Jérôme Coignard est un très savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la bienveillance. Il connaît le monde, et vous avez raison de le croire de bon conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis. Mais, répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce jour-là, dans le pavillon, à travers ce judas que vous dites?

Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper, des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosité m embarrassait un peu. Je répondis que la rencontre avait passé mes espérances, mais qu’au surplus je

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croyais devoir me renfermer dans la discrétion convenable à ces sortes d’aventures.

— Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n’est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent point le secret sur des amours dont elles n’ont point de honte. Une de ces Nymphes, qui m’aime, n’a point de passe-temps plus doux, en mon absence, que de graver mon chiffre enlacé au sien dans l’écorce des arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de cinq ou six pins dont vous voyez d’ici les têtes élégantes. Mais n’avez-vous point remarqué, mon fils, que ces sortes d’amours, vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au cœur une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu’après ce qui s’est passé, vous occuperez votre nuit à traduire pour le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu’il expliqua par l'étonnement d’une première rencontre. Ainsi ce grand homme demeura persuadé que j’avais eu commerce avec une Salamandre. J’avais scrupule à le tromper, mais j’y étais obligé et il se trompait si bien lui-même qu’on ne pouvait ajouter grand’chose à ses illusions. J’allai donc me coucher en paix; et, m’étant mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.

J ah el tint parole. Dès le surlendemain elle vint gratter à ma porte. Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne l’avions été dans le cabinet de M. d’Astarac, et ce qui s’était passé lors de notre première connaissance n’était que jeux d’enfants au prix de ce que l’amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle s’arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me rejoindre bientôt, m’appelant son âme, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la bibliothèque, mon maître y était établi sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une main, sa loupe dans 1 autre, et digne de l’admiration de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

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— Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficulté de cette lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent être aisément confondues avec d’autres, et il importe au succès du déchiffrement de dresser un tableau des caractères qui prêtent à de semblables méprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d’adopter de mauvaises leçons, à notre honte éternelle et juste vitupère. J’ai fait aujourd’hui même de risibles bévues. Il fallait que j’eusse, dès matines, l’esprit troublé par ce que j’ai vu cette nuit et dont je vais vous faire le récit.

» M’étant réveillé au petit jour, il me prit l’envie d’aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier compliment à monsieur d’Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu’il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d’Orléans, il n’aurait pas renié Jésus avant que le coq eût chante pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les prophéties fussent accomplies; et, si ce Pierre ou Céphas n’avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des infamies, il ne serait pas aujourd’hui le plus grand saint du Paradis et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité eternelle tenues par un lâche coquin. Ô salutaire exemple, qui, tirant 1 homme hors des fallacieuses inspi-

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rations de 1 honneur humain, le conduit dans les voies du salut! 0 savante économie de la religion! Ô sagesse divine, qui exalte les humbles et les misérables pour abaisser les superbes h Ô merveille! Ô mystère! A la honte éternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un rustre et un couard, qui renonça son maître et sa foi devant des maritornes bien moins jolies, sans doute, que la femme de chambre de madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au doigt l’anneau pontifical, est établi au-dessus des princes-évêques, des rois et de l’Empereur, est investi du droit de lier et de délier; le plus respectable homme, la plus honnête dame n’entreront au ciel que s il leur en donne l’accès. Mais dites-moi, s’il vous plaît, Tournebroche, mon fils, à quel endroit de mon récit j en étais quand j en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le prince des apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais d’un verre de vin blanc que je bus à l’aube. Je descendis en chemise à l’office et tirai d’une certaine armoire, dont la veille je m’étais prudemment assuré la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir. Après quoi, remontant 1 escalier, je rencontrai entre les deuxième et troisième etages une petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut très effrayée et s’enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l’embrassai par soudaine et irrésistible sympathie. Ne m’en blâmez point, mon fils; vous en eussiez fait tout autant à ma place, et peut-être

vin. — 19

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davantage. C’est une jolie fille, elle ressemble à la chambrière de la baillive, avec plus de vivacité dans le regard. Elle n’osait crier. Elle me soufflait à l’oreille : « Laissezmoi, laissez-moi, vous êtes fou! » Voyez, Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles. Que n’ai-je gardé aussi vive sur mes lèvres l’impression du baiser qu’elle me donna!

— Quoi! monsieur l’abbé, m’écriai-je, elle vous donna un baiser?

— Soyez assuré, mon fils, me répondit mon bon maître, qu’à ma place vous en eussiez reçu un tout semblable, à la condition toutefois que vous eussiez saisi, comme j’ai fait, l’occasion. Je crois vous avoir dit que je tenais cette demoiselle étroitement embrassée. Elle essayait de fuir, elle étouffait ses cris, elle murmurait des plaintes :

Lâchez-moi, de grâce! Voici le jour, un moment de plus et je suis perdue.

» Ses craintes, sa frayeur, son péril, quel barbare n’en aurait point été touché? Je ne suis point inhumain. Je mis sa liberté au prix d’un baiser quelle me donna tout de suite. Croyez-m en sur ma parole : je n’en reçus jamais de plus délicieux. »

A cet endroit de son récit, mon bon maître, levant le nez pour humer une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu’il prit pour de la surprise.

Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste à dire vous surprendra bien davantage. Je laissai donc aller à regret cette jolie demoiselle; mais ma curiosité m’invita à la suivre. Je descendis l’escalier derrière elle, je la vis traverser le vestibule, sortir par la petite porte

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qui donne sur les champs, du côté où le parc est le plus étendu, et courir dans l’allée. J’y courus sur ses pas. Je pensais bien quelle n’irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit. Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosité eu redoubla et je la suivis jusqu’au pavillon de Mosaïde. Dans ce moment, ce vilain juif parut à sa ienêtre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces ligures qu’on voit se montrer à midi dans ces vieilles horloges plus gothiques et plus ridicules que les églises où elles sont conservées, pour la joie des rustres et le profit du bedeau.

» 11 me découvrit sous la feuillée, au moment même où cette jolie fille, prompte comme Galatée, se coulait dans le pavillon ; en sorte que j avais 1 air de la poursuivre à la manière, façon et usage de ces Satyres dont nous parlâmes un jour, en conférant les beaux endroits d’Ovide. Et mon habit ajoutait a la ressemblance, car je crois que je vous ai dit, mon fils, que j’étais en chemise. A ma vue, les yeux de Mosaïde étincelèrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet assez coquet et l’agita par la fenêtre d’un bras qui ne semblait point appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales m’autorisent à dire qu’elles étaient bilingues et que l’espagnol ou plutôt le portugais s y mêlait avec l’hébreu. J enrageais de n’en point saisir le sens exact, car je n’entends point ces langues, encore que je les reconnaisse à certains sons qui y reviennent fréquemment. Mais il est vraisemblable qu’il m accusait de vouloir suborner cette fille, que je crois être sa nièce Jahel, que monsieur d’Astarac, s’il vous en sou-

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vient, nous a plusieurs fois nommée; en quoi ses invectives contenaient une part de flatterie, car, tel que je suis devenu, mon fils, par les progrès de l’âge et les fatigues d’une vie agitée, je ne puis plus prétendre à l’amour des jeunes pucelles. Hélas! à moins de devenir évêque, c’est un plat dont je ne goûterai plus jamais. J'y ai regret. Mais il ne faut pas s’attacher trop obstinément aux biens périssables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte. Donc, Mosaïde, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j’étais injurié et vitupéré en manière de chant ou de cantilène. Et sans me flatter, mon fils, je puis dire que je fus traité de paillard et. de suborneur sur un ton solennel et cérémonieux. Quand ce Mosaïde fut au bout de ses imprécations, je m’étudiai à lui faire une riposte bilingue, comme l’attaque. Je lui répondis en latin et en français qu’il était homicide et sacrilège, ayant égorgé des petits enfants et poignardé des hosties consacrées. Le vent frais du matin, en glissant sur mes jambes, me rappelait que j’étais en chemise. J’en éprouvais quelque embarras, car il est évident, mon fils, qu’un homme qui n’a point de culotte est en mauvais état pour faire paraître les sacrées vérités, confondre l’erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaçai de la justice divine et de la justice humaine.

— Quoi! mon bon maître, m’écriai-je, ce Mosaïde, qui a une si jolie nièce, égorgea des nouveau-nés et poignarda des hosties?

— Je n’en sais rien, me répondit M. Jérôme Coignard,

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et n'en puis rien savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, étant ceux de sa race, et je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mécréant une longue suite d’aïeux scélérats. Car vous n’ignorez point ce qu’on dit des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille chronique de Nuremberg une figure représentant des juifs mutilant un enfant, et ils y sont reconnaissables à la roue ou rouelle de drap qu’ils portent sur leurs vêtements, en signe d’infamie. Je ne crois pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je doute aussi que tous ces Israélites soient si portés à outrager les saintes espèces. Les en accuser, c’est les croire pénétrés aussi profondément que nous de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on ne conçoit pas le sacrilège sans la foi, et le juif qui poignarda la sainte hostie rendit par cela même un sincère hommage à la vérité de la transsubstantiation. Ce sont là, mon fils, des fables qu’il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai à la face de cet horrible Mosaïde, ce fut moins par les conseils d’une saine critique que par les impérieuses suggestions du ressentiment et de la colère.

— Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu’il a tué par jalousie, car c’est là un meurtre véritable.

— Quoi! s’écria mon bon maître, Mosaïde a tué un chrétien! Nous avons en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure les conclusions que j’en tire moi-même. II est certain que sa nièce est la bonne amie de monsieur d’Astarac, dont elle quittait assurément la chambre quand je la rencontrai dans l’escalier.

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» J’ai trop de religion pour ne pas regretter qu’une si aimable personne sorte de la race qui a crucifié Jésus- Christ. Hélas! n’en doutez pas, mon fils, ce vilain Mardochée est l'oncle d’une Esther qui n’a point besoin de macérer six mois dans la myrrhe pour être digne du lit d’un roi. Le vieux corbeau spagirique n’est point ce qui convient à une telle beauté, et je me sens enclin à m’intéresser à elle.

» Il faut que Mosaïde la cache bien secrètement, car, si elle se montrait un jour au cours ou à la comédie, elle aurait le lendemain tout le monde à ses pieds. Ne souhaitezvous point la voir, Tournebroche? »

Je répondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonçâmes tous deux dans notre grec.

Ce soir-là, nous trouvant, mon bon maître et moi, dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. Jérôme Coignard me dit :

— Jacques Tournebroche, mon fds, ne vous plairait-il point tirer a gauche, dans la rue de Grenelle, à la recherche d un cabaret? Encore nous faut-il chercher un hôte qui vende du vin à deux sous le pot. Car je suis démuni d argent et je pense, mon fils, que vous n êtes pas mieux pourvu que moi, par l’injure de monsieur d’Astarac, qui fait peut-être de 1 or, mais qui n en donne point à ses secrétaires et domestiques, ainsi qu il apparaît par votre exemple et le mien. L état où il nous laisse est lamentable. Je n ai pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu’il faudra que je remédie par industrie et ruse à ce grand mal.

Il est beau de supporter la pauvreté d’une âme égale, comme Épictète, qui y acquit une gloire impérissable. Mais c’est un exercice dont je suis las, et qui m’est devenu fastidieux par l’accoutumance. Je sens qu’il est temps que je change de vertu et que je m’instruise à posséder des richesses sans qu’elles me possèdent, ce qui est l’état le plus noble où se puisse hausser l’âme d’un philosophe. Je veux bientôt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se dément pas même dans la prospérité. J’en cherche les moyens, et tu m’y vois songer, Tournebroche.

Tandis que mon bon maître parlait de la sorte avec une noble élégance, nous approchions du joli hôtel où M. de la Guéritaude avait logé mam’selle Catherine. « Vous le reconnaîtrez, m’avait-elle dit, aux rosiers du balcon. » Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir. Après avoir fait quelques pas, je la reconnus à la fenêtre, un pot à eau à la main, arrosant ses fleurs. En me reconnaissant de même dans la rue, elle rit et m’envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant par la croisée, lui donna sur la joue un soufflet dont elle fut si étonnée qu elle lâcha le pot à eau, qui tomba, peu s’en faut, sur la tête de mon bon maître. Puis la belle souffletée disparut et le souffleteur, paraissant à sa place à la fenêtre, se pencha sur la grille, et me cria :

— Dieu soit loué, monsieur, vous n’êtes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma maîtresse envoie des baisers à cette bête puante qui rôde sans cesse sous cette fenêtre. Cette fois du moins je n’ai point à rougir de son choix. Vous me semblez honnête homme, et je crois vous avoir

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déjà vu. Faites-moi l’honneur de monter. Il y a céans un souper préparé. Vous m’obligerez d’y prendre part avec monsieur l’abbé qui vient de recevoir une potée d’eau sur la tête et qui se secoue comme un chien mouillé. Après souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilité pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur, car, à la vérité, cette fille ne vaut pas un coup d epée. C’est une coquine que je ne veux revoir de ma vie.

Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce M. d’Anquetil, que j’avais vu naguère exciter si vivement ses gens à piquer le frère Ange au derrière. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je sentis toute la faveur qu’il me faisait en consentant à me couper la gorge. Mon bon maître n’était pas moins sensible à tant d’urbanité. S’étant suffisamment secoué :

— Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation.

Déjà deux laquais étaient descendus avec des flambeaux. Ils nous conduisirent dans une salle où un ambigu était préparé sur une table éclairée par deux candélabres d’argent. M. d’Anquetil nous pria d’y prendre place et mon bon maître noua sa serviette à son cou. Il avait déjà piqué une grive à sa fourchette quand un bruit de sanglots déchira nos oreilles.

Ne prenez point garde à ces cris, dit M. d’Anquetil, c est Catherine qui gémit dans la chambre où je l’ai enfermée.

Ah! monsieur, il faut lui pardonner, répondit mon bon maître qui regardait tristement le petit oiseau au bout

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de sa fourchette. Les mets les plus agréables semblent amers, assaisonnés de larmes et de gémissements. Auriezvous le cœur de laisser pleurer une femme? Faites grâce à celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable d’avoir envoyé un baiser à mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon au temps de leur médiocrité commune, alors que les charmes de cette jolie fille n’étaient encore célèbres que sous la treille du Petit- B acc h us ? Il n’y a rien là que d’innocent, si tant est qu’une action humaine et particulièrement l’action d’une femme puisse être jamais innocente et tout à fait nette de la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des mœurs barbares qui ne doit point subsister dans une âme élégante et bien née.

— Monsieur l’abbé, répondit M. d’Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu’une femme se moque de moi.

— Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon maître avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zéphires, l’ombre, la lumière et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe avec nous. Elle est jolie, elle égayera votre table. Tout ce qu’elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins agréable à voir. Les infidélités des femmes ne gâtent point leur visage. La nature, qui se plaît à les orner, est indifférente à leurs fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez à Catherine.

Je joignis mes prières à celles de mon bon maître, et M. d’Anquetil consentit à délivrer la prisonnière. Il

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s’approcha de la porte d’où partaient les cris, l’ouvrit et appela Catherine qui ne répondit que par le redoublement de ses plaintes.

— Messieurs, nous dit son amant, elle est là, couchée à plat ventre sur le lit, la tête dans l’oreiller et soulevant à chaque sanglot une croupe ridicule. Regardez cela. Voilà donc pourquoi nous nous donnons tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine, venez souper.

Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. II l’alla tirer par le bras, par la taille. Elle résistait. II fut pressant :

— Allons ! viens, mignonne.

Elle s’entêtait à ne point changer de place, tenant embrassés le lit et les matelas.

Son amant perdit patience, et cria d’une voix rude avec mille jurements :

— Lève-toi, garce!

Aussitôt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle à manger, avec un air de victime heureuse.

Elle s’assit entre M. d’Anquetil et moi, la tête renversée sur l’épaule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table.

— Messieurs, dit notre hôte, pardonnez à ma vivacité un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu’il me donne l’honneur de vous traiter ici. Je ne puis en vérité souffrir tous les caprices de cette jolie fille, et je suis devenu très ombrageux depuis que je l’ai surprise avec son capucin.

— Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous

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le sien, votre jalousie s’égare. Sachez que je n’ai de goût que pour monsieur Jacques.

— Elle raille, dit M. d’Anquetil .

— N’en doutez point, répondis-je. On voit qu'elle n’aime que vous.

— Sans me flatter, répliqua-t-il, je lui ai inspiré quelque attachement. Mais elle est coquette.

— A boire! dit M. l'abbé Goignard.

M. d’Anquetil passa la dame-jeanne à mon bon maître et s’écria :

— Pardi, l’abbé, vous qui êtes d’église, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins.

M. Goignard s’essuya les lèvres et dit :

— La raison en est que les capucins aiment avec humilité et ne se refusent à rien. La raison en est encore que ni la réflexion, ni la politesse n’affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est généreux.

— Vous me faites trop d'honneur, répondit M. d'Anquetil. C’est le vin de monsieur de la Guéritaude. Je lui ai pris sa maîtresse. Je puis bien lui prendre ses bouteilles.

— Rien n’est plus juste, répliqua mon bon maître. Je vois, monsieur, que vous vous élevez au-dessus des préjugés.

— Ne m en louez pas plus qu’il ne convient, l’abbé, répondit M. d Anquetil. Ma naissance me rend aisé ce qui serait difficile au vulgaire. Lïn homme du commun est forcé de mettre de la retenue dans toutes ses actions. Il est assujetti à une exacte probité ; mais un gentilhomme a 1 honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir. Gela le dispense de s embarrasser dans des niaiseries. J’ai

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servi sous monsieur de Villars, j’ai fait la guerre de Succession et j’ai risqué d’être tué sans raison à la bataille de Parme. C’est bien le moins qu’en retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes créanciers et prendre a mes amis, s il me plaît, leur femme ou même leur maîtresse.

Vous parlez noblement, dit mon bon maître, et vous montrez jaloux de maintenir les prérogatives de la noblesse.

Je n ai point, reprit M. d Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrêter les timides et contenir les malheureux.

— A la bonne heure! dit mon bon maître.

— Je ne crois pas à la vertu, dit l’autre.

Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu’est fait l’animal humain, il ne saurait être vertueux sans quelque déformation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous : sa petite tête, sa belle gorge, son ventre d’une merveilleuse rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-même, monsieur, qui méditai dès mon enfance les maximes austères de la religion et de la philosophie, je n ai pu insinuer en moi quelque vertu qu’à travers les brèches faites par la souffrance et par l’âge à ma constitution. Encore me suis-je, à chaque fois, insufflé moins de vertu que d orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au

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divin Créateur du monde cette prière : « Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle m’éloigne de la sainteté. » Ah! la sainteté, voilà ce qu’il est possible et nécessaire d’atteindre! Voilà notre convenable fin! Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi à boire.

— Je vous confierai, dit M. d’Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.

— Pour le coup, dit l’abbé, je vous blâme, monsieur. Il faut croire en Dieu et dans toutes les vérités de notre sainte religion.

M. d’Anquetil se récria :

— Vous vous moquez, l’abbé, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni à Dieu, ni au diable, et ne vais jamais à la messe si ce n’est à la messe du Roi. Les sermons des prêtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au plus pour les temps où ma grand’mère vit l’abbé de Choisy rendre, habillé en femme, le pain bénit à Saint-J acquesdu-Haut-Pas. 11 y avait peut-être de la religion en ce temps-là. Il n’y en a plus, Dieu merci!

— Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s’écria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pâté est sur la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l an passé en grande detresse et dénuement, j’allai, sur le conseil de frère Ange, brûler un cierge dans l’église des Capucins, et que, le lendemain, je rencontrai à la promenade monsieur de la Gueritaude, qui me donna cet hôtel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd’hui, et assez d’argent pour vivre honnêtement.

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— Fi, fi! dit M. d’Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu’on en est blessé, même athée.

— Monsieur, dit mon bon maître, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le chasser, à votre exemple, du monde qu’il a créé. S’il n’a pas spécialement envoyé ce gros traitant à Catherine, sa créature, il a du moins permis qu elle le rencontrât. Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente contient plus de vérité, encore qu’il s’y trouve quelque mélange et alliage de blasphème, que toutes les vaines paroles que l’impie tire glorieusement du vide de son cœur. Il n’est rien de plus détestable que ce libertinage d’esprit que la jeunesse étale aujourd’hui. Vos pai oies font frémir. Y repondrai-je par des preuves tirées des livres saints et des écrits des Pères? Vous feraije entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophètes : Sic locutus est Abraham et semini ejus m ssecula? Dérouleraije à vos yeux la tradition de 1 Eglise? Invoquerai-je contre vous l’autorité des deux Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui n’est point solennel. L Eglise nous avertit, dans sa prudence, qu il ne faut point s exposer à ce que l 'édification se tourne en scandale. C est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vérités dans lesquelles je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence à la chaste modestie de mon âme et sans exposer aux profanations les sacrés mystères, je vous montrerai Dieu s’imposant à la raison des hommes;

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je vous le montrerai dans la philosophie des païens et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connaître que vous le confessez vous-même malgré vous, alors que vous prétendez qu’il n’existe pas. Car vous m’accorderez bien que, s’il y a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de tout ordre?

— Je vous l’accorde, répondit M. d’Anquetil renversé dans son fauteuil et caressant son mollet, qu’il avait beau.

— Prenez-y donc garde, reprit mon bon maître. Quand vous dites que Dieu n’existe pas, que faites-vous qu’enchaîner des pensées, ordonner des raisons et manifester en vous-même le principe de toute pensée, et de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d’établir qu’il n’est pas, sans faire briller par le plus méchant raisonnement, qui est encore un raisonnement, quelque reste de l’harmonie qu’il a établie dans l’univers?

— L’abbé, répondit M. d’Anquetil, vous êtes un plaisant sophiste. On sait aujourd’hui que le monde est l’ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailées.

— Eh bien, monsieur, répliqua mon bon maître, je ne suis pas fâché qu’il y ait dans la lune des grenouilles ailées ; ces oiseaux marécageux sont les très dignes habitants d’un monde qui n’a pas été sanctifié par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous ne connaissons, j’en conviens, qu’une petite partie de l’univers, et il se peut, comme le dit monsieur d’Astarac, qui d’ailleurs est fou, que ce monde ne soit qu’une goutte de boue dans l’infinité des mondes.

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Il se peut que l’astrologue Copernic n’ait pas tout à fait rêvé en enseignant que la terre n’est point mathématiquement le centre de la création. J’ai lu qu’un Italien du nom de Galilée, qui mourut misérablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd’hui le petit monsieur de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n est là qu’une vaine imagerie, propre seulement à troubler les esprits faibles. Qu’importe que le monde physique soit plus grand ou plus petit, et d’une forme ou d’une autre? Il suffît qu’il ne puisse être considéré que sous les caractères de 1 intelligence et de la raison, pour que Dieu y soit manifeste.

» Si les méditations d’un sage peuvent vous être de quelque profit, monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de 1 existence de Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout à fait indépendante de celles qui résultent de la Révélation, m’apparut soudainement dans toute sa clarté. C’était à Séez, il y a vingt-cinq ans. J’étais bibliothécaire de monsieur l’évêque, et les fenêtres de la galerie donnaient sur une cour où je voyais tous les matins une fille de cuisine récurer les casseroles de Monseigneur. Elle était jeune, grande et robuste. Un léger duvet qui faisait une ombre sur ses lèvres donnait à son visage une grâce irritante et fière. Ses cheveux emmêlés, sa maigre poitrine, ses longs bras nus étaient dignes d’Adonis autant que de Diane, et c’était une beauté garçonnière. Je l’aimais pour cela ; j aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille enfin m inspirait une convoitise rude et brutale comme ellemême. Vous n’ignorez pas combien de tels sentiments sont impérieux. Je lui fis connaître les miens de ma fenêtre,

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