VIII
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
par un petit nombre de gestes et de paroles. Elle me fît connaître plus brièvement encore qu’elle correspondait à mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit prochaine, dans le grenier où elle couchait sur le foin, par l’effet des bontés de Monseigneur, dont elle lavait les écuelles. J’attendis la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je pris une échelle et montai dans le grenier où cette fille m’attendait. Ma première pensée fut de l’embrasser; la seconde, d’admirer cet enchaînement qui m’avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! quelle suite, quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies! quel enchaînement d’effets et de causes! quelle preuve de l’existence de Dieu! C’est ce dont je fus étrangement frappé, et je me réjouis de pouvoir ajouter cette démonstration profane aux raisons que fournit la théologie et qui sont, d’ailleurs, amplement suffisantes.
— L abbé, dit Catherine, ce qu’il y a de mauvais dans votre affaire, c’est que cette fille n’avait pas de poitrine. Une femme sans poitrine, c’est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas, d Anquetil, ce qu il convient de faire?
Oui, dit-il, c est de jouer à l hombre, qui se joue à
trois.
Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n’est plus agréable que de fumer une pipe de tabac en buvant du vin.
Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumâmes. La chambre fut bientôt remplie d’une épaisse
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fumée au milieu de laquelle notre hôte et M. l’abbé Coignard jouaient gravement au piquet.
La chance favorisa mon bon maître, jusqu’au moment où M. d’Anquetil, croyant le voir pour la troisième fois marquer cinquante-cinq lorsqu’il n’avait que quarante, ^ &pptd<ï grec, vilain pipeur, chevalier de Transylvanie et lui jeta a la tête une bouteille qui se brisa sur la table qu’elle inonda de vin.
Il faudra donc, monsieur, dit l’abbé, que vous preniez la peine de faire déboucher une autre bouteille, car nous avons grand’soif.
— Volontiers, dit M. d’Anquetil, mais sachez, l’abbé, qu un galant homme ne marque pas les points qu’il n’a pas et ne fait sauter la carte qu au jeu du Roi, où se trouvent toutes sortes de personnes à qui l’on ne doit rien. Paitout ailleurs, c est une vilenie. L’abbé, voulez-vous donc qu on vous prenne pour un aventurier?
— Il est remarquable, dit mon bon maître, qu’on blâme au jeu de cartes ou de des une pratique recommandée dans les arts de la guerre, de la politique et du négoce, où l’on s’honore de corriger les injures de la fortune. Ce n’est pas que je ne me pique de probité aux cartes. J’y suis, Dieu merci, fort exact, et vous rêviez, monsieur, quand vous avez cru voir que je marquais des points que je n avais pas. S il en était autrement, j invoquerais 1 exemple du bienheureux évêque de Genève, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me défendre de faire réflexion que les hommes sont plus délicats au jeu que dans les affaires sérieuses et qu’ils mettent la probité dans le trictrac, où elle les gêne
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médiocrement, et ne la mettent pas dans une bataille ou dans un traité de paix, où elle serait importune. Elien, monsieur, a écrit en grec un livre des stratagèmes, qui montre à quel excès la ruse est portée chez les grands capitaines.
— L’abbé, dit M. d’Anquetil, je n’ai pas lu votre Elien, et ne le lirai de ma vie. Mais j’ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme. J’ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C’est l’emploi le plus noble. Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C’est un secret que je puis bien vous confier, puisqu’il n’y a pour l’enteùdre ici que vous, des bouteilles, monsieur que je vais tuer tout à l’heure, et cette fille qui se déshabille.
— Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j’ai trop chaud.
— Eh bien! reprit M. d’Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement à voler des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en campagne ne sont occupés que de ce soin.
— Vous avez bien raison, dit mon bon maître, et l’on disait jadis en Gaule que la bonne amie du soldat était madame la Picorée. Mais je vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon élève.
— L’abbé, répondit M. d’Anquetil, l’honneur m’y oblige.
— Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa chemise, je suis mieux comme cela.
— Monsieur, poursuivit mon bon maître, Jacques Tournebroche m’est fort utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j’ai entreprise. Je vous serai infiniment
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obligé de ne vous battre avec lui qu’après que ce grand ouvrage sera parachevé.
— Je me fiche de votre Zozime, répondit M. d’Anquetil. Je m en fiche, vous m’entendez, l’abbé. Je m’en fiche comme le Roi de sa première maîtresse.
Et il chanta :
Pour dresser un jeune courrier Et l’affermir sur l’étrier Il lui fallait une routière,
Laire lan laire.
Qu est-ce que c’est que ce Zozime?
— Zozime, monsieur, répondit l’abbé, Zozime de Panopolis, était un savant grec qui florissait à Alexandrie au ine siècle de Père chrétienne et qui composa des traités sur l’art spagirique.
— Que voulez-vous que cela me fasse? répondit M. d’Anquetil, et pourquoi le traduisez-vous?
Battons le fer quand il est chaud,
Dit-elle, en faisant sonner haut Le nom de sultane première,
Laire lan laire.
— Monsieur, dit mon bon maître, je conviens qu’il n’y a point à cela d’utilité sensible, et que le train du monde n’en sera point changé. Mais, en illustrant de notes et commentaires le traité que ce Grec a composé pour sa sœur Théosébie...
Catherine interrompit le discours de mon bon maître en chantant d’une voix aiguë :
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
Je veux en dépit des jaloux Qu’on fasse duc mon époux,
Lasse de le voir secrétaire,
Laire lan laire.
— ... Je contribue, poursuivit mon bon maître, au trésor de connaissances amassé par de doctes hommes, et j’apporte ma pierre au monument de la véritable histoire, qui est celle des maximes et des opinions, plutôt que des guerres et des traités. Car, monsieur, la noblesse de l’homme...
Catherine reprit :
Je sais bien qu’on murmurera,
Que Paris nous chansonnera;
Mais tant pis pour le sot vulgaire!
Laire lan laire.
Et mon bon maître disait cependant :
— ... Est la pensée. Et à cet égard il n’est pas indifférent de savoir quelle idée cet Egyptien se faisait de la nature des métaux et des qualités de la matière.
M. l’abbé Jérôme Coignard but un grand coup de vin pendant que Catherine chantait encore :
Par l’épée ou par le fourreau Devenir duc est toujours beau,
Il n’importe la manière,
Laire lan laire.
— L abbe, dit M. d’Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous déraisonnez. J étais, en Italie, dans la guerre de Succession, sous les ordres d’un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c était un imbécile. Pourquoi traduire Zozime?
Wm
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— Si vous voulez tout savoir, dit mon bon maître, j’y trouve quelque sensualité.
— A la bonne heure! dit M. d’Anquetil, mais en quoi monsieur Tournebroche, qui en ce moment caresse ma maîtresse, peut-il vous aider?
Par la connaissance du grec, dit mon bon maître, que je lui ai donnée.
M. d’Anquetil se tournant vers moi :
Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec ! Vous n êtes donc pas gentilhomme?
Monsieur, répondis-je, mon père est porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens.
— Il m’est donc impossible de vous tuer, me répondit-il. Veuillez m en excuser. Mais, 1 abbe, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais un bon biberon, et j avais envie de vous prendre pour mon aumônier quand j’aurai une maison.
Cependant, M. l’abbé Coignard buvait à même la bouteille, et Catherine, penchée à mon oreille, me disait :
Jacques, je sens que je n’aimerai jamais que vous.
Ces paroles, venant d’une belle personne en chemise, me jetèrent dans un trouble extrême. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarque dans la confusion d’un souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.
M. d Ànquetil, cassant contre la table le goulot d’un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, à partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que, Catherine ayant traîtreusement versé un verre de vin dans
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le cou de son amant, entre la nuque et le col de l’habit, M. d’Anquetil riposta en répandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu’il changea de la sorte en une espèce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naïades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.
A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurâmes soudain immobiles et muets comme des convives enchantés.
Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M. d’Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d’affreux jurements, quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon maître, à qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d’admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravité :
— Qu’importe la main qui heurte si rudement l’huis pour un motif vulgaire et peut-être ridicule! Ne cherchons pas à la connaître, et tenons ces coups pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentit : Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer à notre salut, que nous négligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l’éternité. De la sorte, nous aurons tiré
tout profit possible d’un événement d’ailleurs mince et frivole.
— Vous êtes plaisant, l’abbé, dit M. d’Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont défoncer la porte.
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Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.
— Ce sont des brigands, secria la fdle mouillée. Jésus! nous allons être massacrés; c’est notre punition pour avoir renvoyé le petit frère. Je vous l’ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin.
— La bête! répliqua d’Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire toutes les sottises qu il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C’est plutôt le guet.
— Le guet! Mais c’est bien pis encore! dit Catherine.
— Bah! dit M. d’Anquetil, nous le rosserons.
Mon bon maître mit une bouteille dans l’une de ses poches par précaution et une autre bouteille dans l’autre poche, pour l’équilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur furieux. M. d Anquetil, en qui cet assaut réveillait les vertus militaires, s’écria :
— Je vais reconnaître l’ennemi.
11 courut en trébuchant à la fenêtre où il avait naguère souffleté largement sa maîtresse, et puis revint dans la salle à manger en éclatant de rire.
Ah! ah! ah! s écria-t-il, savez-vous qui frappe? C’est monsieur de la Guéritaude en perruque à marteau, avec deux grands laquais portant des torches ardentes.
— Ce n est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couché avec sa vieille femme.
— C est donc, dit M. d’Anquetil, son fantôme très ressemblant. Encore faut-il croire que ce fantôme a pris
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la perruque du partisan. Un spectre même ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.
— Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine. Est-ce vraiment monsieur de la Guéritaude?
— C’est lui-même, Catherine, si j’en crois mes yeux.
— Je suis perdue, s’écria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses armoires?
— Cela se pourrait faire, dit M. l’abbé Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart éventrées ou tout au moins égueulées, les débris de la dame-jeanne que monsieur m’a jetée à la tête, cette nappe, ce pâté, ces assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l’effet du vin dont elle est trempée, ne forme plus qu’un voile transparent et rose autour de sa beauté?
— Il est vrai que cet imbécile a mouillé ma chemise, dit Catherine, et que je m’enrhume. Mais il suffirait peutêtre de cacher monsieur d’Anquetil dans la chambre haute. Je ferai passer l’abbé pour mon oncle et monsieur Jacques pour mon frère.
— Non pas, dit M. d’Anquetil. Je vais moi-même prier monsieur de la Guéritaude de venir souper avec nous.
Nous le pressâmes, mon bon maître, Catherine et moi, de n’en rien faire, nous l’en suppliâmes, nous nous suspendîmes à son cou. Ce fut en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrés. Nous le suivîmes en tremblant.
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Il ouvrit la porte. M. de la Guéritaude s’y trouvait, tel qu il nous 1 avait décrit, avec sa perruque, entre deux laquais armés de torches. M. d’Anquetil le salua avec cérémonie et lui dit :
— Faites-nous la faveur de monter céans, monsieur. Vous y trouverez des personnes aimables et singulières : un Tournebroche à qui mam selle Catherine envoie des baisers par la fenêtre et un abbé qui croit en Dieu.
Et il s inclina profondément.
M. de la Guéritaude était une espèce de grand homme sec, peu enclin à goûter la plaisanterie. Celle de M. d’Anquetil 1 irrita fort, et sa colère s’échauffa par la vue de mon bon maître, déboutonné, une bouteille à la main et deux autres dans ses poches, et par l’aspect de Catherine, en chemise humide et collante.
— Jeune ‘homme, dit-il, avec une froide colère, à M. dAnquetil, j’ai l’honneur de connaître monsieur votre père, avec qui je m’entretiendrai demain de la ville où le Roi vous enverra méditer la honte de vos déportements et de votre impertinence. Ce digne gentilhomme, à qui j’ai prêté de l’argent que je ne lui réclame pas, n’a rien à me refuser. Et notre bien-aimé Prince, qui se trouve précisément dans le même cas que monsieur votre père, a des bontés pour moi. C’est donc une affaire faite. J’en ai conclu, Dieu merci! de plus difficiles. Quant a cette fille, puisqu on desespère de la ramener au bien, j en dirai, avant midi, deux mots à monsieur le lieutenant de police, que je sais tout disposé à l’envoyer à 1 hôpital. Je n ai pas autre chose à vous dire. Cette maison est à moi, je l’ai payée, et je prétends y entrer.
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Puis, se tournant vers ses laquais, et désignant du bout de sa canne mon bon maître et moi :
— Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors.
M. Jérôme Coignard était communément d’une mansuétude exemplaire, et il avait coutume de dire qu’il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie, la fortune Payant traité à la façon des cailloux que la mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il supportait aisément les injures, tant par esprit chrétien que par philosophie. Mais ce qui l’y aidait le plus, c’était un grand mépris des hommes, dont il ne s’exceptait pas. Pourtant, cette fois, il perdit toute mesure et oublia toute prudence.
— Tais-toi, vil publicain ! s’écria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent m’approcher, je leur casse la tête, pour leur apprendre à respecter mon habit, qui témoigne assez de mon sacré caractère.
A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la tête, l’habit ouvert et son gros ventre à demi hors de sa culotte, mon bon maître semblait un compagnon dont on ne vient pas à bout facilement. Les coquins hésitaient.
— Tirez, leur criait M. de la Guéritaude, tirez, tirez ce sac à vin! Voyez-vous pas qu’il n’y a qu’à le pousser au ruisseau, où il restera jusqu’à ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux ordures? Je le tirerais moi-même, sans la crainte de souiller mes habits.
Mon bon maître ressentit vivement ces injures.
— Odieux traitant, dit-il d’une voix digne de retentir dans les églises, infâme partisan, barbare maltôtier, tu prétends que cette maison est tienne? Pour qu’on te croie,
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pour qu’on sache quelle est à toi, inscris donc sur la porte ce mot de l’Évangile : Aceldama, qui veut dire : Prix du sang. Alors, nous inclinant, nous laisserons entrer le maître en son logis. Larron, bandit, homicide, écris avec le charbon que je te jetterai au nez, écris de ta sale main, sur ce seuil, ton titre de propriété, écris : Prix du sang de la veuve et de l’orphelin, prix du sang du juste, Aceldama. Smon, reste dehors et laisse-nous céans, homme de quantité.
M. de la Guéritaude qui n’avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu’il avait affaire à un fou, comme on pouvait le croire, et, plutôt pour se défendre que pour attaquer, il leva sa grande canne. Mon bon maître, hors de lui, lança sa bouteille à la tête de monsieur le traitant, qui tomba de son long sur le pavé en criant : « Il m’a tué! » Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il Y ayait apparence qu il fût assassine. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le meurtrier, et l’un d’eux, qui était robuste, croyait déjà le saisir, quand M. l’abbé Goignard lui donna de la tête un si grand coup dans l’estomac que le drôle alla rouler dans le ruisseau tout contre le financier. Il se releva pour son malheur et, s’armant d’une torche encore ardente, se jeta dans l’allée. Mon bon maître n’y était plus : il avait enfilé la venelle. M. d’Anquetil y était encore avec Catherine, et ce fut lui qui reçut la torche sur Je front. Cette offense lui parut insupportable; il tira son epée et 1 enfonça dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, à ses dépens, qu’il ne faut pas s’en prendre à un gentilhomme. Cependant mon bon maître n avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second
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laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit à courir après lui en criant à la garde et en hurlant : « Arrêtez-le! » 11 le gagna de vitesse et nous vîmes qu’à l’angle de la rue Saint-Guillaume, il étendait déjà le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon maître, qui savait plus d’un tour, vira brusquement et, passant à côté de son homme, l’envoya, d’un croc-en-jambe, contre une borne où il se fendit la tête. Gela se fit tandis que nous accourions, M. d’Anquetil et moi, au secours de M. l’abbé Coignard, qu’il convenait de ne point abandonner en ce danger pressant.
— L’abbé, dit M. d’Anquetil, donnez-moi la main : vous êtes un brave homme.
— Je crois, en effet, dit mon bon maître, que j’ai été quelque peu homicide. Mais je ne suis pas assez dénaturé pour en tirer gloire. Il me suffît qu’on ne m’en fasse pas un trop véhément reproche. Ces violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez, monsieur, j’étais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la chaire d’un collège, que pour me battre avec des laquais, au coin d’une borne.
— Oh! reprit M. d’Anquetil, ce n’est pas le pire de votre affaire. Mais je crois que vous avez assommé un fermier général.
— Est-il bien vrai? demanda l’abbé.
Aussi vrai que j ai poussé mon épée dans quelque tripe de cette canaille.
En ces conjonctures, dit l abbé, il conviendrait premièrement de demander pardon à Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang répandu, secondement
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de hâter le pas jusqu’à la prochaine fontaine où nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez.
— Vous avez raison, l’abbé, dit M. d’Anquetil, car le drôle qui maintenant crève entr’ouvert dans le ruisseau ma fendu le front. Quelle impertinence!
Pardonnez-lui, dit l’abbé, pour qu’il vous soit pardonné.
A 1 endroit où la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvâmes à propos, le long d’un mur d’hôpital, un petit Triton de bronze qui lançait un jet d’eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arrêtâmes pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge sèche.
Qu avons-nous fait, dit mon maître, et comment suisje sorti de mon naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu’il ne faut pas juger les hommes sur leurs actes, qui dépendent des circonstances, mais plutôt, à l’exemple de Dieu, notre père, sur leurs pensées secrètes et profondes intentions.
Et Catherine, demandai-je, qu’est-elle devenue dans cette horrible aventure?
— Je l’ai laissée, me répondit M. d’Anquetil, soufflant dans la bouche de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je connais la Guéritaude. Il est sans pitié. Il l’enverra à l’hôpital et peut-être à l’Amérique. J’en suis fâché pour elle. C’était une jolie fille. Je ne l’aimais pas; mais elle était folle de moi. Et, chose extraordinaire, me voilà sans maîtresse.
— Ne vous en inquiétez pas, dit mon bon maître. Vous en trouverez une autre qui ne sera point différente de celle-là, ou du moins ne le sera pas essentiellement. Et il
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me semble bien que ce que vous cherchez dans une femme est commun à toutes.
— Il est clair, dit M. d’Anquetil, que nous sommes en danger, moi d’être mis à la Bastille, et vous, l’abbé, d’être pendu avec Tournebroche, votre élève, qui pourtant n’a tué personne.
— Il n’est que trop vrai, répondit mon bon maître. Il faut songer à notre sûreté. Peut-être sera-t-il nécessaire de quitter Paris où l’on ne manquera pas de nous rechercher, et même de fuir en Hollande. Hélas! je prévois que j’y écrirai des libelles pour les fdles de théâtre, de cette même main qui illustrait de notes très amples les traités alchimiques de Zozime le Panopolitain.
— Ecoutez-moi, l’abbé, dit M. d’Anquetil, j’ai un ami qui nous cachera dans sa terre tout le temps qu’il faudra. Il habite, à quatre lieues de Lyon, une campagne horrible et sauvage, où l’on ne voit que des peupliers, de l’herbe et des bois. C’est là qu’il faut aller. Nous y attendrons que l’orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline.
— Pour cela, monsieur, dit l’abbé, j’ai votre affaire. L hôtel du Cheval-Rouge, au rond-point des Berg’ères, vous fournira de bons chevaux et toutes sortes de voitures. J en ai connu l’hôte au temps où j’étais secrétaire de madame de Saint-Ernest. Il était enclin à obliger les gens de qualité; je crois bien qu’il est mort, mais il doit avoir un fils tout semblable a lui. Avez-vous de l’argent?
J en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d Anquetil. C est ce dont je me réjouis; car je ne puis
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songer à rentrer chez moi, où les exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Châtelet. J'ai oublie mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce qu’ils y sont devenus; mais je m’en soucie peu. Je les battais et ne les payais pas, et pourtant je ne suis pas sûr de leur fidélité. A quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Bergères.
Monsieur, dit 1 abbé, je vais vous faire une proposition, souhaitant qu’elle vous soit agréable. Nous logeons, lournebroche et moi, à la Croix-des-Sablons, dans un alchimique et délabré château, où il vous sera facile de passer une douzaine d’heures sans être vu. Nous allons vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit prête. Il y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des Bergères.
M. d Anquetil ne trouva rien a redire à ces arrangements et nous résolûmes, devant le petit Triton, qui soufflait de l’eau dans ses grosses joues, d’aller d’abord à la Croix-des- Sablons et de prendre ensuite, à l’hôtel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire à Lyon.
— Je vous confierai, messieurs, dit mon bon maître, que, des trois bouteilles que je pris soin d’emporter, l’une se brisa malheureusement sur la tête de monsieur delaGuéritaude, 1 autre se cassa dans ma poche pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisième fut préservée contre toute espérance; la voici!
Et, la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine.
Voilà qui va bien, dit M. d’Anquetil. Vous avez du vin ; j’ai des des et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer.
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— Il est vrai, dit mon bon maître, que c’est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d’aventures de l’espèce qu’on nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage singulier qu’on le fait en même temps qu’on le lit, et qu’il n’est pas besoin d’avoir de l’esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C’est un ouvrage merveilleux encore en ce qu’il offre un sens régulier et nouveau chaque fois qu’on en a brouillé les pages. Il est d’un tel artifice qu’on ne saurait assez l’admirer, car, de principes mathématiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de rapports singuliers, qu’on a pu croire, faussement à la vérité, qu’on y découvrait les secrets des cœurs, le mystère des destinées et les arcanes de l’avenir. Ce que j’en dis s’applique surtout au tarot des Bohémiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s’étendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l’invention des cartes aux anciens et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte qui m'y autorise positivement, je les crois d’origine chaldéenne. Mais, sous sa forme présente, le jeu de piquet ne remonte pas au delà du roi Charles septième, s’il est vrai, comme il est dit dans une savante dissertation, qu il me souvient d avoir lue à Séez, que la dame de cœur représente de façon emblématique la belle Agnès Sorel et que la dame de pique n’est autre, sous le nom de Pallas, que cette Jeanne Dulys, aussi nommée Jeanne Darc qui rétablit par sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie à Rouen par les Anglais, dans une chaudière qu’on montre pour deux liards et que j’ai vue en passant par cette ville. Certains historiens prétendent
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toutefois que cette pucelle fut brûlée vive sur un beau bûcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n’est pas Dieu, assurément, qui les lui envoya; car il n’est point une personne un peu docte et d’une piété solide qui ne sache que cette Marguerite et cette Catherine furent inventées par ces moines byzantins dont les imaginations abondantes et barbares ont tout barbouillé le martyrologe. Il y a une ridicule impiété à prétendre que Dieu lit paraître à cette Jeanne Dulys des saintes qui n ont jamais existé. Pourtant, de vieux chroniqueurs n’ont point craint de le donner à entendre. Que n’ont-ils dit que Dieu envoya encore à cette pucelle Yseult la blonde, Melusme, Berthe au grand pied et toutes les héroïnes des romans de chevalerie, dont l’existence n’est pas plus fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite? Monsieur de Valois, au siècle dernier, s’élevait avec raison contre ces fables grossières qui sont aussi opposées à la religion que l’erreur est contraire à la vérité. Il serait à souhaiter qu’un religieux instruit dans 1 histoire fît la distinction des saints véritables, qu’il convient de venerer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et même saint Georges, sur qui j’ai des doutes.
» Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, ornee d une riche bibliothèque, je consacrerai à cette tâche les restes d’une vie à demi épuisée dans d effroyables tempêtes et de fréquents naufrages. J’aspire au port et j ai le désir et le goût du chaste repos qui convient à mon âge et à mon état. »
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Pendant que M. l’abbé Goignard tenait ces propos mémorables, M. d’Anquetil, sans l’entendre, assis sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait comme un diable qu’on n’y voyait goutte pour faire une partie de piquet.
— Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître; on n’y voit pas bien clair, et j’en éprouve quelque déplaisir, moins par la considération des cartes, dont je me passe facilement, que pour l’envie que j’ai de lire quelques pages des Consolations de Boèce, dont je porte toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit, afin de l’avoir sans cesse sous la main, pour l’ouvrir au moment où je tombe dans l’infortune, comme il m’arrive aujourd’hui. Car c’est une disgrâce cruelle, monsieur, pour un homme de mon état, que d’être homicide et menacé d’être mis dans les prisons ecclésiastiques. Je sens qu’une seule page de ce livre admirable affermirait mon cœur qui s’abîme à la seule idée de l’official.
En prononçant ces mots, il se laissa choir sur l’autre bord de la vasque et si profondément, qu’il trempait dans l’eau par tout le beau milieu de son corps. Mais il n’en prenait aucun souci et ne semblait point même s’en apercevoir; tirant de sa poche son Boèce, qui y était réellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu un verre, lequel était fendu en trois endroits, il se mit à chercher dans le petit livre la page la mieux appropriée à sa situation. Il l’eût trouvée sans doute, et il y eût puise des forces nouvelles, si le mauvais état de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et la faible clarté qui tombait du ciel lui eussent permis de la
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chercher. Mais il dut bientôt confesser qu’il n’y voyait goutte, et il s’en prit à la lune qui lui montrait sa corne aiguë au bord d’un nuage. Il l’interpella vivement et l’accabla d’invectives :
Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n’es jamais las d eclairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumière à qui cherche des maximes vertueuses !
Aussi bien, 1 abbé, dit M. d’Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clarté pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un cent de piquet, allons tout de suite à ce château que vous m’avez dit et où il faut que j’entre sans être vu.
Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin de la bouteille, nous prîmes tous trois le chemin de la Groix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d’Anquetil. Mon bon maître, ralenti par toute l’eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, gémissant et dégouttant.
Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand nous ' arrivâmes à la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon maître s’avancerait prudemment avec d’Anquetil dans l’ombre de l’allée et que je resterais un peu en arrière pour observer, s il en était besoin, le fîdele Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l’intrus. Cet arrangement, qui n’avait rien que de raisonnable, me devait coûter de longs ennuis. Car, au moment où les deux compagnons avaient déjà monté l’escalier et gagné, sans être vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions décidé de cacher M. d’Anquetil jusqu’au moment de fuir en poste, je
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gravissais à peine le second étage, où je rencontrai précisément M. d’Astarac en robe de damas rouge et tenant à la main un flambeau d’argent. 11 me mit, à son habitude, la main sur l’épaule.
— Eh bien! mon fds, me dit-il, n’êtes-vous pas bien heureux d’avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, échappé à tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n’avez pas à craindre, parmi les fdles augustes de l’air, ces querelles, ces rixes, ces scènes injurieuses et violentes, qui éclatent communément chez les créatures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fées, vous goûtez une paix délicieuse.
Je crus d’abord qu’il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air, qu’il n’y songeait point.
— Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d’entrer un moment avec moi dans mon atelier.
Je l’y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d’une aune la porte de cette maudite chambre d’où j’avais vu, naguère, sortir des lueurs infernales. Et, quand nous fûmes entrés l’un et l’autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, où cuisait je ne sais quoi, qui répandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc où je m’étais laissé choir, et je fermais malgré moi les yeux. Il me força à les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé d’un chapiteau de verre, qu’il tenait à la main.
— Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet
appareü sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu’il convient de regarder avec attention, car je vous révèle que cette liqueur n’est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu’elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu’il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet état, elle changera les métaux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l’argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu enfermé dans cet atelier, vous n’en bougiez point avant que ces sublimes opérations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-être imposer une trop pénible contrainte à votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d’observer les préludes de l’œuvre, en mettant, s’il vous plaît, force bois dans le fourneau.
Ayant ainsi parlé, il s’abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais à la triste position où m’avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence.
— Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même les sergents nous recherchent, mon bon maître et moi; il nous faudra peut-être aller en prison et sûrement quitter ce château, où j’avais, à défaut d’argent, la table et un état honorable. Je n’oserai jamais plus reparaître devant monsieur d’Astarac, qui croit que j’ai passé la nuit dans les silencieuses voluptés de la magie, comme il eût mieux valu que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce de Mosaide, mademoiselle Jahel, qui me réveillait si agréablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute,
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elle m’oubliera. Elle en aimera, peut-être, un autre à qui elle fera les mêmes caresses qu’à moi. La seule idée de cette infidélité m’est intolérable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu’il faut s’attendre à tout.
— Mon fils, me dit M. d’Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture à l’athanor. Je vois que vous n’êtes pas encore suffisamment pénétré de l’excellence du feu, dont la vertu est capable de mûrir ce mercure et d’en faire le fruit merveilleux qu’il me sera bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fds, est l’élément supérieur; je vous l’ai assez dit, et je vais vous en faire paraître un exemple. Par un jour très froid de l’hiver dernier, étant allé visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j’observai que les parcelles subtiles du feu qui s’échappaient du réchaud étaient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d’où je conclus que, si ce feu avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé sans faute dans les airs, comme il est digne, en effet, d’y monter, et que, s’il était possible d’enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantité de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nuées aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures éthérées. C’est à quoi je songerai plus tard à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons à 1 œuvre et mettez du bois dans le fourneau.
11 me tint quelque temps encore dans cette chambre embrasée, d où je songeais à m’échapper au plus vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à qui j’avais hâte d apprendre
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mes malheurs. Enfin, il sortit de l’atelier et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette espérance.
Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu’un peu couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain, qui vous fera grand honneur, à vous et à votre maître, si vous l’achevez tous deux comme vous l’avez commencée?
Je le suivis à regret dans le parc où il me parla en ces termes :
Je ne suis pas fâché, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous prémunir, tandis qu’il en est temps encore, contre un grand danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche meme de n’avoir pas songé a vous en avertir plus tôt, car ce que j’ai à vous communiquer est d’une extrême conséquence.
En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande allée qui descend aux marais de la Seine et d’où l’on voit Rueil et le Mont-Valérien avec son calvaire. C’était son chemin coutumier. Aussi bien cette allée était-elle praticable, maigre quelques troncs d’arbres couchés en travers.
— Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre à quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j ai été assez heureux pour vous faire connaître. Vous éprouvez vous-même, autant qu’il m’a paru, une certaine répugnance à en disserter. Et, peut-être, êtes-vous louable en cela. Si les Salamandres n’ont point sur la discrétion de leurs amants les mêmes idées que les
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femmes de la cour et de la ville, il n’en est pas moins vrai que le propre des belles amours est d’être ineffables et que c’est profaner un grand sentiment que de le répandre au dehors.
» Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j’en avais l’indiscrète curiosité) ne vous a peut-être point renseigné sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caractère est commun à toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils : les Salamandres ne se laissent pas trahir impunément. Elles tirent du parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple qui suffira sans doute à vous inspirer une crainte salutaire. C’est pourquoi je veux vous le faire connaître.
» Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagirique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut assez dépravé pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie à la vérité, mais non plus belle qu’une femme peut l’être. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle maîtresse et quelques amis, les convives virent briller au-dessus de leur tête une cuisse d une forme merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu’on sentît bien qu’elle ne méritait pas le tort que lui faisait son amant. Après quoi la céleste indignée frappa I infidèle d apoplexie. Le vulgaire, qui est fait pour être abuse, crut cette mort naturelle; mais les initiés surent de quelle main le coup était parti. Je vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple. »
Ils m étaient moins utiles que M. d’Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d’autres sujets d’alarmes.
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Sans doute, mon visage trahissait mon inquiétude, car le grand cabbaliste, ayant tourné sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu’un engagement, gardé sous des peines si sévères, ne fût importun à ma jeunesse.
— Je puis vous rassurer à cet égard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n’est excitée que si on les met en rivalité avec des femmes, et c’est, à vrai dire, du ressentiment, de l’indignation, du dégoût, plus que de la jalousie véritable. Les Salamandres ont l’âme trop noble et 1 intelligence trop subtile pour être envieuses l’une de l’autre et céder à un sentiment qui tient de la barbarie où 1 humanité est encore à demi plongée. Au contraire, elles se font une joie de partager avec leurs compagnes les délices qu’elles goûtent au côté d’un sage, et se plaisent à amener à leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous éprouverez bientôt qu’efîectivement elles poussent la politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni même six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six fdles du jour, qui délieront devant vous à l’envi leurs ceintures étincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de répondre à leurs caresses. Votre amie n’en prendra point d’ombrage. Et comment s’en offenserait-elle, puisqu’elle est sage? A votre tour, ne vous irritez pas mal à propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour visiter un autre philosophe. Considérez que cette fîère jalousie, que les hommes apportent dans l’union des sexes, est un sentiment sauvage, fondé sur l’illusion la plus ridicule. Il repose sur l’idée qu’on a une femme à soi quand elle s’est donnée, ce qui est un pur jeu de mots.
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En me tenant ce discours, M. d’Astarac s’était engagé dans le sentier des Mandragores où déjà nous apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosaïde, quand une voix épouvantable nous déchira les oreilles et me fit battre le cœur. Elle roulait des sons rauques accompagnés de grincements aigus et l’on s’apercevait, en approchant, que ces sons étaient modulés et que chaque phrase se terminait par une sorte de mélopée très faible, qu’on ne pouvait ouïr sans frissonner.
Après avoir fait quelques pas, nous pûmes, en tendant l’oreille, saisir le sens de ces paroles étranges. La voix disait :
— Entends la malédiction dont Elisée maudit les enfants insolents et joyeux. Écoute l’anathème dont Barack frappa Méros.
» Je te condamne au nom d’Archithariel, qui est aussi nommé le seigneur des batailles, et qui tient lepée lumineuse. Je te voue à ta perte, au nom de Sardaliphon, qui présente à son maître les fleurs agréables et les guirlandes méritoires, offertes par les enfants d’Israël.
» Sois maudit, chien! et sois anathème, pourceau!
En regardant d’où venait la voix, nous vîmes Mosaïde au seuil de sa maison, debout, les bras levés, les mains en forme de griffes avec des ongles crochus que la lumière du soleil faisait paraître tout enflammés. Coiffé de sa tiare sordide, enveloppe de sa robe éclatante qui laissait voir en s’ouvrant de maigres cuisses arquées dans une culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, éternel et très vieux. Ses yeux luisaient. Il disait :
Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au
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nom des Roues; soit maudit, au nom des Bêtes mystérieuses qu’Ézéchiel a vues!
Et il étendit devant lui ses longs bras armés de griffes en répétant :
Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Bêtes mystérieuses, descends parmi ceux qui ne sont plus.
Nous fîmes quelques pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosaïde étendait ses bras et sa colère, et ma surprise fut grande de découvrir M. Jérôme Coignard, accroché par un pan de son habit à un buisson d’épines. Le désordre de la nuit paraissait sur toute sa personne ; son collet et ses chausses déchirés, ses bas souillés de boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes mésaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gâtait cet air noble et riant qui jamais ne quittait son visage.
Je courus à lui et le tirai si heureusement des épines, qu’il n’y laissa qu’un morceau de sa culotte. Et Mosaïde, n ayant plus rien à maudire, rentra dans sa maison. Gomme il n était chaussé que de savates, je remarquai alors qu’il avait la jambe plantée au milieu du pied en sorte que le talon était presque aussi saillant par derrière que le coude-pied par devant. Cette disposition rendait très disgracieuse sa démarche, qui eût été noble sans cela.
Jacques 1 ournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphémer ainsi dans toutes les langues. 11 m a voué à une mort prochaine et violente avec une grande abondance d images et il m'a appelé cochon dans quatorze idiomes distincts, si j’ai bien compté. Je le
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croirais l’Antéchrist, s’il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi de Dieu se doit reconnaître. Dans tous les cas, c’est un vilain juif, et jamais la roue ne s’appliqua en signe d’infamie sur l’habit d’un si enragé mécréant. Pour sa part, il mérite non point seulement la roue qu’on attachait jadis à la casaque des juifs, mais celle où l’on attache les scélérats.
Et mon bon maître, fort irrité à son tour, montrait le poing à Mosaïde disparu et l’accusait de crucifier les enfants et de dévorer la chair des nouveau-nés.
M. d’Astarac s’approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis qu’il portait au doigt.
— Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connaître les propriétés des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientôt monsieur l’abbé Coignard rentrer dans sa douceur naturelle.
Mon bon maître souriait déjà, moins par la vertu de la pierre, que par l’effet d’une philosophie qui élevait cet homme admirable au-dessus des passions humaines. Car, je dois le dire au moment même où mon récit s’obscurcit et s’attriste, M. Jérôme Coignard m’a donné des exemples de sagesse dans les circonstances où il est le plus rare d’en rencontrer.
Nous lui demandâmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses réponses embarrassées qu’il n’avait pas envie de satisfaire notre curiosité. Je soupçonnai tout d abord que Jahel y était mêlée de quelque manière, sur cet indice que nous entendions le grincement de la voix de Mosaide mêlé à celui des serrures et tous les éclats d une dispute, dans le pavillon, entre l’oncle et la nièce.
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M étant efforcé une fois encore de tirer de mon bon maître quelque éclaircissement :
— La haine des chrétiens, nous dit-il, est enracinée au coeur des juifs, et ce Mosaïde en est un exécrable exemple. J ai cru discerner dans ses glapissements horribles quelques parties des imprécations que la synagogue vomit au siècle dernier sur un petit juif de Hollande nommé Baruch ou Bénédict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour avoir formé une philosophie qui a été parfaitement réfutée, presque à sa naissance, par d’excellents théologiens. Mais ce vieux Mardochée y a ajouté, ce me semble, beaucoup d imprécations plus horribles encore, et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je méditais d’échapper par la fuite à ce torrent d’injures quand, pour mon malheur, je m embarrassai dans ces epines et y fus si bien pris par divers endroits de mon vêtement et de ma peau, que je pensai y laisser 1 un et 1 autre et que j’y serais encore, en de cuisantes douleurs, si Tournebroche, mon élève, ne m’en avait tiré.
— Les épines ne sont rien, dit M. d’Astarac. Mais je crains, monsieur 1 abbé, que vous n’ayez marché sur la mandragore.
Pour cela, dit l’abbé, c’est bien le moindre de mes soucis.
Vous avez tort, reprit M. d’Astarac avec vivacité. Il suffît de poser le pied sur une mandragore pour être enveloppé dans un crime d’amour et y périr misérablement.
Ah! monsieur, dit mon bon maître, voilà bien des périls, et je vois qu’il fallait vivre étroitement enfermé dans les murailles éloquentes de l’Astaracienne, qui est la
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reine des bibliothèques. Pour l'avoir quittée un moment, j’ai reçu à la tête les Bêtes d’Ezéchiel, sans compter le reste.
— Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain? demanda M. d’Astarac.
— Il va, répondit mon bon maître, il va son train, encore qu’un peu languissant pour l’heure !
— Songez, monsieur l’abbé, dit le cabbaliste, que la possession des plus grands secrets est attachée à la connaissance de ces textes anciens.
— J’y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l’abbé.
Et M. d’Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune qui jouait de la flûte sans souci de sa tête tombée dans l’herbe, s’élança sous les arbres à l’appel des Salamandres.
Mon bon maître me prit le bras de l’air de quelqu’un qui enfin peut parler librement :
— Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer qu’une rencontre assez étrange eut lieu ce matin dans les combles du château, tandis que vous étiez retenu au premier étage par cet enragé souffleur. Car j'ai bien entendu qu’il vous pria d’assister un moment à sa cuisine, qui est moins bien odorante et chrétienne que celle de maître Léonard, votre père. Hélas! quand reverrai-je la rôtisserie de la Reine Pédauque et la librairie de monsieur Blaizot, à l’Image Sainte-Catherine, où j’avais tant de plaisir à feuilleter les livres nouvellement arrivés d’Amsterdam et de La Haye !
— Hélas! m’écriai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je moi-même? Quand reverrai-je la rue Saint- Jacques, où je suis né, et mes chers parents, à qui la nouvelle
de nos malheurs causera de cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon maître, sur cette rencontre assez étrange, que vous dites qui eut lieu ce matin, et sur les événements de la présente journée.
M. Jérôme Goignard consentit à me donner tous les éclaircissements que je souhaitais. Il le fit en ces termes :
Sachez donc, mon fils, que j’atteignis sans encombre le plus haut étage du château avec ce, monsieur d’Anquetil, que j’aime assez, encore que rude et sans lettres. Il n’a dans 1 espi it ni belles connaissances ni profondes curiosités. Mais la vivacité de la jeunesse brille agréablement en lui et 1 ardeur de son sang se répand en amusantes saillies. Il connaît le monde comme il connaît les femmes, parce qu il est dessus, et sans aucune philosophie. C’est une grande ingénuité à lui de se dire athée. Son impiété est sans malice, et vous verrez qu elle disparaîtra d’elle-même quand tombera l’ardeur de ses sens. Dieu n’a dans cette âme d autre ennemi que les chevaux, les cartes et les femmes. Dans 1 esprit d un vrai libertin, d’un monsieur Bayle, par exemple, la vente rencontre des adversaires plus redoutables et plus malins. Mais je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou caractère, et que c’est un simple récit que vous attendez de moi.
» Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut étage du château avec monsieur d’Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fîmes, vous et moi, devant la fontaine au Triton, d user de cette chambre comme si elle était sienne. Il le fit volontiers, se déshabilla et, ne gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il
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ferma les rideaux pour n être pas importune par la pointe aigre du jour, et ne tarda pas a s y endormir.
» Pour moi, mon fils, rentré dans ma chambre, bien qu’accablé de fatigue, je ne voulus goûter aucun repos avant d’avoir cherché dans le livre de Boèce un endroit approprié à mon état. Je n en trouvai aucun qui s y ajustât parfaitement. Et ce grand Boèce, en effet, n’eut pas lieu de méditer sur la disgrâce d’avoir cassé la tête d’un fermier général avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis çà et là, dans son admirable traité, des maximes qui ne laissaient pas de s’appliquer aux conjonctures présentes. En suite de quoi, enfonçant mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon âme à Dieu, je m’endormis assez tranquillement. Après un temps qui me sembla bref, sans que j’eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous dans le sommeil, je me sentis tiré par le bras et j’entendis une voix qui me criait aux oreilles : « Eh! l’abbé, eh! l’abbé, réveillez-vous donc! » Je crus que c’était l’exempt qui venait me prendre pour me conduire à l’official et je délibérai en moi-même s’il était expédient de lui casser la tête avec mon chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon fils, qu’une fois sorti du chemin de douceur et d’équité où le sage marche d’un pied ferme et prudent, l’on se voit contraint de soutenir la violence par la violence et la cruauté par la cruauté, en sorte que la conséquence d’une première faute est d’en produire de nouvelles. C’est ce qu’il faut avoir présent à l’esprit pour entendre la vie des empereurs romains, que monsieur Crevier a rapportée avec exactitude.
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Ces princes n étaient pas nés plus mauvais que les autres hommes. Caïus, surnommé Galigula, ne manquait ni d’esprit naturel, ni de jugement, et il était capable d’amitié. Néron avait un goût inné pour la vertu, et son tempérament le portait vers tout ce qui est grand et sublime. Une première faute les jeta l’un et l’autre dans la voie scélérate qu ils ont suivie jusqu’à leur fin misérable. C’est ce qui apparaît dans le livre de monsieur Crevier. J’ai connu cet habile homme alors qu’il enseignait les belleslettres au collège de Beauvais, comme je les enseignerais aujourd’hui, si ma vie n’avait pas été traversée par mille obstacles et si la facilité naturelle de mon âme ne m avait pas induit en diverses embûches où je tombai. Monsieur Crevier, mon fils, était de mœurs pures; il professait une morale sévère, et je l’ouïs dire un jour qu une femme qui a trahi la foi conjugale est capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l’incendie. Je vous rapporte cette maxime pour vous donner l’idée de la sainte austérité de ce prêtre. Mais je vois que je m’égare et j’ai hâte de reprendre mon récit au point où je l’ai laissé. Je croyais donc que l’exempt levait la main sur moi et je me voyais déjà dans les prisons de l’archevêque, quand je reconnus le visage et la voix de monsieur d Anquetil. « L abbe, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de m’arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulière. Une femme est entrée dans cette chambre pendant mon sommeil, s’est -coulée dans mon lit et m a reveille sous une pluie de caresses, de noms tendres, de suaves murmures et d ardents baisers. J’écartai les rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis
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qu’elle était brune, l’œil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitôt elle poussa un grand cri et s enfuit, irritée, non pas toutefois si vite que je n’aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor ou je la tins etroitement embrassée. Elle commença par se débattre et par me griffer le visage; quand je fus griffé suffisamment pour la satisfaction de son honneur, nous commençâmes a nous expliquer. Elle apprit avec plaisir que j étais gentilhomme et non- des plus pauvres. Je cessai bientôt de lui être odieux, et elle commençait de me vouloir du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans retour.
» Autant que je puis croire, ajouta M. d’Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi ; elle s’est trompée de porte, et sa surprise a causé son effroi. Mais je l’ai bien rassurée et, sans ce marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié. » Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchâmes pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombâmes d’accord que c était, comme je vous l’ai déjà dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d’Astarac, qui l’accointe dans une chambre voisine de la vôtre et, peut-être, à votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?
— Rien n’est plus probable, répondis-je.
— Il n’en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la vérité est qu’il caresse cette jolie fille. C’est un imposteur.
Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.
— J’abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint
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monsieur d Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de réciter amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre à la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l’abondance entraînante des paroles, qu il convient alors de précipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de monsieur d’Anquetil quand je vous aurai dit qu’il m’assura trouver à cette jeune fille une beauté, un charme, un agrément extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle était. « Au portrait que vous m’en faites, repondis-je, je la reconnais pour la nièce du rabbin Mosaïde, Jahel, de son nom, qu’il m’arriva d’embrasser une nuit dans ce même escalier, avec cette différence que
c’était entre le deuxième étage et le premier. J’espère,
répliqua M. d Anquetil, qu il y a d autres différences, car, pour ma part, je la serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me dites qu elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la préférerait chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n est pas un enfant volé? Les juifs et les bohémiens en dérobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge était juive. Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je 1 aurai. » Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils, que je m’asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m ont rompu les jambes.
Il s assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu’il contempla tristement.
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Je m’assis près de lui, dans un état où il y avait de 1 agitation et de l’abattement. Ce récit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal à ma place, dans le moment même où ma chère maîtresse venait m y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bûches dans le poêle de l’alchimiste. L’inconstance trop probable de Jahel me déchirait le cœur, et j’eusse souhaité que du moins mon bon maître eût observé plus de discrétion devant mon rival. J’osai lui reprocher respectueusement d’avoir livré le nom de Jahel.
— Monsieur, lui dis-je, n’y avait-il pas quelque imprudence à fournir de tels indices à un seigneur si luxurieux et si violent?
Mon bon maître ne parut point m’entendre.
— Ma tabatière, dit-il, s’est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac qu’elle contenait ne forme plus, mêlé au vin dans ma poche, qu’une pâte dégoûtante. Je n’ose demander à Griton de m'en râper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et juge paraît sévère et froid. Je souffre d’autant plus de ne pouvoir priser, que le nez me démange vivement à la suite du choc que j’y reçus cette nuit, et vous me voyez tout importuné par cet indiscret solliciteur à qui je n’ai rien à donner. Il faut supporter cette petite disgrâce d’une âme égale, en attendant que monsieur d’Anquetil me donne quelques grains de sa boîte. Et, pour revenir, mon fils, à ce jeune gentilhomme, il me dit expressément : « J’aime cette fille. Sachez, l’abbé, que je l’emmène en poste avec nous. Dussé-je rester ici huit jours, un mois,
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six mois et plus, je ne pars point sans elle. » Je lui îepiésentai les dangers que le moindre retard apportait. Mais ^ me répondit que ces dangers le touchaient d’autant moins qu’ils étaient grands pour nous et petits pour lui. « Vous, l’abbé, me dit-il, vous êtes dans le cas d etre pendu avec le Tournebroche; quant à moi, je risque seulement d aller à la Bastille, où j’aurai des cartes et des filles, et d où ma famille me tirera bientôt, car mon père intéressera à mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et, bien que ma mère soit devenue dévote, elle saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang pour lesquels elle eut des bontés. Aussi est-ce une chose assurée : je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous etes libre, l’abbé, de louer une chaise de poste avec le Tournebroche. »
» Le cruel savait assez, mon fils, que nous n’en avions pas les moyens. J’essayai de le faire revenir sur sa détermination. Je fus pressant, onctueux et même parénétique. Ce fut en pure perte, et j’y dépensai vainement une éloquence qui, dans la chaire d une bonne égdise paroissiale, m’eût valu de l’honneur et de l’argent. Hélas! il est dit, mon fils, qu’aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux sur cette terre, et c’est pour moi que l’Ecclésiaste a écrit : Quid habet amplius homo de universo labore suo , quo laborat sub sole P Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune seigneur dans son obstination, et je ne vous cèlerai pas, mon fils, qu’il me marqua qu’il comptait absolument sur moi pour le succès de ses désirs, et qu’il me pressa d’aller trouver Jahel afin de la résoudre à un enlèvement par la promesse d’un
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trousseau en toile de Hollande, de vaisselle, de bijoux et d’une bonne rente.
— Oh! mon maître, m’écriai-je, ce monsieur d’Anquetil est d’une rare insolence. Que croyez-vous que Jahel réponde à ces propositions, quand elle les connaîtra?
— Mon fils, me répondit-il, elle les connaît à cette heure, et je crois qu elle les agréera.
— Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir
Mosaïde.
— Mosaïde, répondit mon bon maître, n est que trop averti. Vous avez entendu tantôt, proche le pavillon, les derniers éclats de sa colère.
— Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilité, vous avez averti ce juif du déshonneur qui allait atteindre sa famille! C’est bien à vous! Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosaïde, dont nous fûmes témoins, menaçait monsieur d’Anquetil, et non pas vous?
— Mon fils, reprit l’abbé avec un air de noblesse et d’honnêteté, une naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante douceur, l’imprudente bonté d’un cœur trop facile, portent souvent les hommes à des démarches inconsidérées et les exposent à la sévérité des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, cédant aux instantes prières de ce jeune gentilhomme, je promis obligeamment d’aller trouver Jahel de sa part et de ne rien négliger pour la disposer à un enlèvement.
— Hélas! m’écriai-je, et vous accomplîtes, monsieur, cette fâcheuse promesse! Je ne puis vous dire à quel point cette action me blesse et m’afflige.
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— Tournebroche, me répondit sévèrement mon bon maître, vous parlez comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu’austère a dit : « Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions d’autrui.
jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se trompe, et on peche facilement, au lieu qu’en s’examinant et se jugeant soi-même, on s occupe toujours avec fruit. » Il est écrit : « Vous ne craindrez point le jugement des hommes, » et l’apôtre saint Paul a dit : « Je ne me soucie point d’être jugé au tribunal des hommes. » Et, si je confère ainsi les plus beaux textes de morale, c est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener à l’humble et douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent, quand la multitude de mes iniquités me pese et m accable. Il est difficile de ne point glisser dans le péché et convenable de ne point tomber dans le désespoir à chaque pas qu’on fait sur cette terre où tout participe en même temps de la malédiction originelle et de la rédemption opérée par le sang du Fils de Dieu. Je ne veux point colorer mes fautes et je vous avoue que l’ambassade à laquelle je m’employai sur la prière de monsieur d’Anquetil procède de la chute d’Ève et quelle en est, pour ainsi dire, une des innombrables conséquences, au rebours du sentiment humble et douloureux que j’en conçois à présent, qui est puisé dans le désir et l’espoir de mon salut éternel. Car il faut vous représenter les hommes balancés entre la damnation et la rédemption, et vous dire que je me tiens précisément à cette heure sur la bascule au bout qui monte, après m’y être trouvé ce matin le cul à terre. Je vous confesse donc
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qu’ayant parcouru le chemin des Mandragores, d’où l’on découvre le pavillon de Mosaïde, je m’y tins caché derrière un buisson d’épines, attendant que Jahel parût à sa fenêtre. Elle s’y montra bientôt, mon fils. Je me découvris alors et lui fis signe de descendre. Elle vint me joindre derrière le buisson dans le moment où elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. Là, je l’instruisis à voix basse des aventures de la nuit, qu’elle ignorait encore; je lui fis part des desseins formés sur elle par l’impétueux gentilhomme, je lui représentai qu’il importait à son intérêt autant qu’à mon propre salut et au vôtre, Tournebroche, qu’elle assurât notre fuite par son départ. Je fis briller à ses yeux les promesses de monsieur d’Anquetil. « Si vous consentez à le suivre ce soir, lui dis-je, vous aurez une bonne rente sur l’Hôtel de Ville, un trousseau plus riche que celui d’une fille d’Opéra ou d’une abbesse de Panthémont et une belle vaisselle d argent. — 11 me prend pour une créature, ditelle, et c’est un insolent. — Il vous aime, répondis-je. Voudriez-vous donc être vénérée? — Il me faut, repritelle, le pot à oille, et qu’il soit bien lourd. Vous a-t-il parlé du pot à oille? Allez, monsieur l’abbé, et dites-lui...
Que lui dirai-je? — Que je suis une honnête fille. — Et quoi encore? — Qu’il est bien audacieux! — Est-ce la touti Jahel, songez a nous sauver! — Dites-lui encore que je ne consens a partir que moyennant un billet en bonne forme qu’il me signera ce soir au départ. — Il vous le signera; tenez cela pour fait. — Non, l’abbé, rien n est fait s il ne s engage à me donner des leçons de monsieur Couperin. Je veux apprendre la musique. »
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» Nous en étions à cet article de notre conférence, quand, par malheur, le vieillard Mosaïde nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en devina l’esprit. Car il commença de m'appeler suborneur et de me charger d’invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je demeurai seul exposé aux fureurs de ce déicide, dans l’état où vous me vîtes, et d’où vous me tirâtes, mon fils. A la vérité, 1 affaire était, autant dire, conclue, l’enlèvement consenti, notre fuite assurée. Les Roues et les Bêtes d’Ezéchiel ne prévaudront pas contre le pot à oille. Je crains seulement que ce vieux Mardochée n’ait enfermé sa nièce à triple serrure.
— En effet, répondis-je sans pouvoir déguiser ma satisfaction, j entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment où je vous tirai du milieu des épines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait si vite agréé des propositions qui n’étaient pas bien honnêtes et qu’il dût vous coûter de lui transmettre? J’en suis confondu. Dites-moi encore, mon bon maître, ne vous a-t-elle pas parlé de moi, n’a-telle pas prononcé mon nom dans un soupir, ou autrement?
Non, mon fils, répondit M. l’abbé Coignard, elle ne l a pas prononcé, du moins d’une façon perceptible. Je n ai pas oui non plus qu’elle ait murmuré celui de monsieur d Astarac, son amant, qu elle devait avoir plus présent que le vôtre. Mais ne soyez pas surpris qu’elle oublie son alchimiste. Il ne suffît pas de posséder une femme pour imprimer dans son âme une marque profonde et durable. Les âmes sont presque impénétrables les unes aux autres, et c est ce qui vous montre le néant cruel de
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l’amour. Le sage doit se dire : Je ne suis rien dans ce rien qui est la créature. Espérer qu’on laissera un souvenir au cœur d’une femme, c’est vouloir fixer l’empreinte d’un anneau sur la face d’une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous établir dans ce qui passe, et attachonsnous à ce qui ne meurt pas.
— Enfin, répondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l’on peut se fier à la vigilance de son gardien.
— Mon fils, reprit mon bon maître, c’est ce soir qu’elle doit nous rejoindre au Cheval-Rouge. L’ombre est propice aux évasions, rapts, démarches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer sur la ruse de cette fille. Quant à vous, ayez soin de vous trouver sur le rond-point des Bergères, entre chien et loup. Vous savez que monsieur d’Anquetil n’est pas patient et qu’il serait homme à partir sans vous.
Gomme il me donnait cet avis, la cloche sonna le déjeuner.
— N’avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil? Mes vêtements sont déchirés en plusieurs endroits et je voudrais, avant de paraître à table, les rétablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne décence. Ma culotte surtout me donne de l’inquiétude. Elle est à ce point ruinée que, si je n’y porte un prompt secours, je sens que c’en est fait d’elle.
Je pris donc, à la table du cabbaliste, ma place accoutumée, avec cette idee affligeante, que je m y asseyais pour la dernière fois. J’avais lame noire de la trahison de Jahel. Hélas! me disais-je, mon vœu le plus ardent était de fuir avec elle. Il n’y avait point d’apparence qu’il fût exaucé; il l’est pourtant, et de la plus cruelle manière. Et j admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aimé maître qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succès de quelque affaire, me répondit par cette parole de la Bible : Et tribuit eis petitioneni eoru/n. Mes chagrins et mes inquiétudes m ’ôtaient tout appétit, et je ne touchais aux mets que du bout des lèvres. Cependant, mon bon maître avait gardé la grâce inaltérable de son âme.
Il abondait en aimables discours, et l’on eût dit un de ces
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sages que le Télémaque nous montre conversent sous les ombrages des Champs Élysées, plutôt qu un homme poursuivi comme meurtrier et réduit a une vie errante et misérable. M. d’Astarac, s’imaginant que j avais passé la nuit à la rôtisserie, me demanda avec obligeance des nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s abstraire un moment de ses visions, il ajouta :
Quand je vous parle de ce rôtisseur comme de votre
père, il est bien entendu que je m'exprime selon le monde et non point selon la nature. Car rien ne prouve, mon fils, que vous ne soyez engendré par un Sylphe. C est même ce que je croirai de préférence, pour peu que votre génie, encore tendre, croisse en force et en beaute.
— Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, répliqua mon bon maître en souriant; vous l'obligerez à cacher son esprit pour ne pas nuire au bon renom de sa mère. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous penseriez comme moi quelle n’a point eu de commerce avec un Sylphe ; c’est une bonne chrétienne qui n’a jamais accompli l'œuvre de chair qu’avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien différente en cela de cette autre rôtisseuse, madame Quoniam, dont on fît grand bruit à Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse. N’ouïtes-vous pas parler d elle, monsieur? Elle avait pour galant le sieur Mariette, qui devint plus tard secrétaire de monsieur d’Angervilliers. C’était un gros monsieur qui, chaque fois qu’il voyait sa belle, lui laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou un saint-esprit, un autre jour une montre ou une châtelaine, ou bien encore un mouchoir, un éventail, une boîte; il dévalisait pour elle les bijoutiers et
les lingères de la foire Saint-Germain; tant qu’enfin, voyant sa rôtisseuse parée comme une châsse, le rôtisseur eut soupçon que ce n’était pas là un bien acquis honnêtement. Il 1 épia et ne tarda pas à la surprendre avec son galant. Il faut vous dire que ce mari n’était qu’un vilain jaloux. Il se fâcha et n’y gagna rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu’importunait la criaillerie, jura de se défaire de lui. Le sieur Mariette avait le bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux Quoniam. Cependant, la perfide rôtisseuse dit à son mari :
Menez-moi dîner, je vous prie, ce prochain dimanche à la campagne. Je me promets de cette partie fine un plaisir extrême.
» Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatté, lui accorda ce qu’elle demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais fiacre pour aller aux Porcherons. Mais, à peine arrivé au Roule, une troupe de sergents, apostés par Mariette, l’enleva et le conduisit à Bicêtre, d’où il fut expédié à Mississipi, où il est encore. On en fit une chanson qui finit ainsi :
Un mari sage et commode N’ouvre les yeux qu’à demi.
Il vaut mieux être à la mode,
Que de voir Mississipi.
Et c’est là, sans doute, le plus solide enseignement qu’on puisse tirer de l’exemple du rôtisseur Quoniam.
» Quant à l’aventure elle-même, il ne lui manque que d’être contée par un Pétrone ou par un Apulée, pour égaler la meilleure fable milésienne. Les modernes sont inférieurs aux anciens dans l’épopée et dans la tragédie. Mais,
si nous ne surpassons pas les Grecs et les Latins dans le conte, ce n’est pas la faute des dames de Paris, qui ne cessent d’enrichir la matière par divers tours ingénieux et gentilles inventions. Vous n’êtes pas sans connaître, monsieur, le recueil de Boccace; je l’ai assez pratiqué par divertissement, et j affirme que, si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la disgrâce de Quoniam le sujet d’un de ses plus plaisants récits. Quant à moi, je ne l’ai rappelée à cette table que pour faire reluire, par l’effet du contraste, la vertu de madame Léonard Ménétrier qui est l’honneur de la rôtisserie, dont madame Quoniam fut l’opprobre. Madame Ménétrier, j ose l’affirmer, n'a jamais manqué aux vertus médiocres et communes dont l’exercice est recommandé dans le mariage, qui est le seul méprisable des sept sacrements.
— Je n’en disconviens pas, reprit M. d’Astarac. Mais cette dame Ménétrier serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce avec un Sylphe, à l’exemple de Sémiramis, d’Olympias et de la mère du grand pape Sylvestre IL
Ah! monsieur, dit 1 abbé Coignard, vous nous parlez toujours de Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu?
— Comme je vous vois, répondit M. d’Astarac, et même de plus près, au moins en ce qui regarde les Salamandres.
— Monsieur, ce n’est point encore assez, reprit mon bon maître, pour croire a leur existence, qui est contraire aux enseignements de l’Église. Car on peut être séduit par des illusions. Les yeux et tous nos sens ne sont que des messa-
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gers d’erreurs et des courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu ils ne nous instruisent. Ils ne nous apportent que des images incertaines et fugitives. La vérité leur échappe; participant de son Principe éternel, elle est invisible comme lui.
Ah! dit M. d’Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d’un esprit si subtil.
G est vrai, répondit mon bon maître. Il est des jours où j’ai lame plus pesante et plus attachée au lit et à la table. Mais j ai, cette nuit, cassé une bouteille^sur la tête d un publicain, et mes esprits en sont extraordinairement exaltés. Je me sens capable de dissiper les fantômes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fumée. Car, enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau.
M. d’Astarac l’arrêta par un geste doux et lui dit :
— Pardon! monsieur l’abbé; croyez-vous aux démons?
— Je vous répondrai sans difficulté, dit mon bon maître, que je crois des démons tout ce qui est rapporté d’eux dans les livres saints, et que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortilèges, amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que, quand PÉcriture nous exhorte à résister aux démons, elle entend que nous devons résister à nos passions et à nos appétits déréglés. Rien n’est plus détestable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les bonnes femmes.
— Je vois, dit M. d’Astarac, que vous vous efforcez de penser en honnête homme. Vous haïssez les superstitions grossières des moines autant que je les déteste moi-même. Mais enfin, vous croyez aux démons, et je n’ai pas eu de
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peine à vous en tirer l’aveu. Sachez donc qu ils ne sont v autres que les Sylphes et les Salamandres. L’ignorance et la peur les ont défigurés dans les imaginations timides. Mais, en réalité, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les chemins des Salamandres, n étant pas assez assuré de la pureté de vos mœurs; mais rien n empêche que je vous induise, monsieur l’abbé, à la fréquentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l’air et qui s’approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si affectueux, qu’on a pu les nommer des Génies assistants. Loin de nous pousser à notre perte, comme le croient les théologiens qui en font des diables, ils protègent et gardent de tout péril leurs amis terrestres. Je pourrais vous faire connaître des exemples infinis de l’aide qu’ils leur donnent. Mais, comme il faut se borner, je m’autoriserai seulement d’un récit que je tiens de madame la maréchale de Grancey elle-même. Elle était sur l’âge et veuve déjà depuis plusieurs années, quand elle reçut, une nuit, dans son lit, la visite d’un Sylphe qui lui dit : « Madame, faites fouiller dans la garderobe de feu votre époux. Il se trouve dans la poche d’un de ses hauts -de -chausses une lettre qui, si elle était connue, perdrait monsieur des Roches, mon bon ami et le vôtre. Faites-vous la remettre et ayez soin de la brûler. »
» La maréchale promit de ne point négliger cet avis et elle demanda des nouvelles du défunt maréchal au Sylphe, qui disparut sans lui répondre. A son réveil, elle appela ses femmes et les envoya voir s’il ne restait pas quelques habits du maréchal dans sa garde-robe. Elles répondirent
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qu'il n’en restait aucun et que les laquais les avaient tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu’elles cherchassent s’il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses.
» Ayant fouille dans tous les coins, elles découvrirent enfin une vieille culotte de taffetas noir à œillets, de mode ancienne, qu’elles apportèrent à la maréchale. Celle-ci mit la main dans une des poches et en tira une lettre quelle ouvrit et où elle trouva plus qu’il n’en fallait pour faire mettre monsieur des Roches dans une prison d’État. Elle n’eut rien de si pressé que de jeter cette lettre au feu. Ainsi, ce gentilhomme fut sauvé par ses bons amis, le Sylphe et la maréchale.
» Sont-ce là, je vous prie, monsieur l’abbé, des mœurs de démons? Mais je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et qui, j’en suis sûr, ira au cœur d un savant homme tel que vous. Vous n’ignorez point que l’Académie de Dijon est fertile en beaux esprits. L’un d’eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au siècle dernier, préparait, en de doctes veilles, une édition de Pindare. Une nuit qu’il avait pâli sur cinq vers dont il ne pouvait démêler le sens parce que le texte en était très corrompu, il s’endormit désespéré, au chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l’aimait, le transporta en esprit à Stockholm, l’introduisit dans le palais de la reine Christine, le conduisit dans la bibliothèque et tira d’une des tablettes un manuscrit de Pindare, qu’il lui ouvrit à l’endroit difficile. Les cinq vers s’y trouvaient avec deux ou trois bonnes leçons qui les rendaient tout à fait intelligibles.
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» Dans la violence de son contentement, notre savant se réveilla, battit le briquet et nota tout aussitôt au crayon les vers tels qu’il les avait retenus. Après quoi il se rendormit profondément. Le lendemain, réfléchissant sur son aventure nocturne, il résolut d’en être éclairci. Monsieur Descartes était alors en Suède, auprès de la reine, qu’il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait; mais il était en commerce plus familier avec l’ambassadeur du roi de Suède en France, monsieur Ghanut. C’est à lui qu’il s’adressa pour faire tenir à monsieur Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire s’il se trouvait réellement dans la bibliothèque de la Reine, à Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu’il lui désignait. Monsieur Descartes, qui était d’une extrême civilité, répondit à l’académicien de Dijon que Sa Majesté possédait en effet ce manuscrit et qu’il y avait lu, lui-même, les vers avec la variante contenue dans la lettre.
M. d’Astarac, ayant conté cette histoire en pelant une pomme, regarda l’abbé Goignard pour jouir du succès de son discours.
Mon bon maître souriait.
— Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout à l’heure d’une vaine espérance, et qu’on ne vous fera point renoncer à vos chimères. Je confesse de bonne grâce que vous nous avez fait paraître là un Sylphe ingénieux et que je voudrais avoir un aussi gentil secrétaire. Son secours me serait particulièrement utile en deux ou trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs. Ne pourriez-vous me donner le moyen d’évoquer
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au besoin quelque Sylphe de bibliothèque, aussi habile que celui de Dijon?
M. d Astarac répondit gravement :
— C’est un secret, monsieur l’abbé, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre perte est certaine.
N en ayez aucune inquiétude, dit l’abbé. J’ai grande envie de connaître un si beau secret, bien qu’à ne vous rien cacher, je n en attende nul effet, ne croyant point à vos Sylphes. Instruisez-moi donc, s’il vous plaît.
— Vous l’exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que, quand vous voudrez être assisté d’un Sylphe, vous n’aurez qu’à prononcer ce seul mot : Agla. Aussitôt les fils de l’air voleront vers vous ; mais vous entendez bien, monsieur 1 abbé, que ce mot doit être récité du cœur aussi bien que des lèvres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n’est qu’un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer, sans y mettre dame ni de désir, il n’a, même dans ma bouche, qu’une faible puissance, et c’est tout au plus si quelques enfants du jour, en l’entendant, viennent de glisser dans cette chambre leur légère ombre de lumière. Je les ai plutôt devinés que vus sur ce rideau, et ils se sont évanouis a peine formés. Vous n’avez, ni votre élève ni vous, soupçonné leur présence. Mais, si j’avais prononcé ce mot magique avec un véritable sentiment, vous les eussiez vus paraître dans tout leur éclat. Ils sont d une beaute charmante. Je vous ai appris là, monsieur 1 abbe, un grand et utile secret. Encore une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne méprisez pas 1 exemple de 1 abbe de Villars qui, pour avoir révélé
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leurs secrets, fut assassiné par les Sylphes, sur la route de Lyon.
— Sur la route de Lyon? dit mon bon maître. Voilà qui est étrange !
M. d’Astarac nous quitta de façon soudaine.
— Je vais, dit l’abbé, monter une fois encore dans cette auguste bibliothèque où je goûtai d’austères voluptés et que je ne reverrai plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous, trouver, à la tombée du jour, au rond-point des Bergères.
Je promis de n’y point manquer; j’avais dessein de m’enfermer dans ma chambre pour écrire à M. d’Astarac et à mes bons parents qu’ils voulussent bien m’excuser si je ne prenais point congé d’eux, en fuyant, après une aventure où j’étais plus malheureux que coupable.
Mais j’entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr’ouvrant la porte, M. d’Anquetil endormi dans mon lit avec son épée à son chevet et des cartes à jouer répandues sur ma couverture. J’eus un moment l’envie de le percer de sa propre épée; mais cette idée me quitta sitôt venue, et je le laissai dormir, riant en moi-même, dans mon chagrin, à la pensée que Jahel, enfermée sous de triples verrous, ne pourrait le rejoindre.
J’entrai, pour écrire mes lettres, dans la chambre de mon bon maître où je dérangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Boèce. J’écrivis à M. d’Astarac et à ma mère et je composai pour Jahel l’épître la plus touchante. Je la relus et la mouillai de mes larmes. Peut-être, me dis-je, l’infidèle y mêlera les siennes.
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Puis, accablé de fatigue et de mélancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon maître, et ne tardai pas à tomber dans un demi-sommeil, troublé par des rêves à la fois érotiques et sombres. J’en fus tiré par le muet Griton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat d’argent une papillote à l’iris, où je lus quelques mots tracés au crayon d’une main maladroite. On m’attendait dehors pour affaire pressante. Le billet était signé : Frère Ange, capucin indigne. Je courus à la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frère assis au bord du fossé dans un abattement pitoyable. N’ayant pas la force de se lever à ma venue, il tendit vers moi le regard de ses grands yeux de chien, presque humains, et noyés de larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d’un ton qui faisait peine :
— Hélas! monsieur Jacques, l’heure de l’épreuve est venue en Babylone, selon qu’il est dit dans les Prophètes. Sur la plainte faite par monsieur de la Guéritaude à monsieur le lieutenant de police, mam’selle Catherine a été conduite à 1 hôpital par les exempts, et elle sera envoyée à l’Amérique par le prochain convoi. J’en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse qui, au moment où Catherine entraiten charrette à 1 hôpital, en sortait elle-même, après y avoir été retenue pour un mal dont elle est guérie à et’ heure par l’art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux îles sans rémission.
Et frère Ange, à cet endroit de son discours, se mit à pleurer abondamment. Après avoir tenté d’arrêter ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai s il n’avait rien autre chose à me dire.
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— Hélas! monsieur Jacques, me répondit-il, je vous ai confié l’essentiel, et le reste flotte dans ma tête comme l’esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison. G est un chaos obscur. Le malheur de Catherine m a ôte le sentiment. Il fallait toutefois que j’eusse une nouvelle de conséquence à vous faire savoir pour me hasarder jusqu’au seuil de cette maison maudite, où vous habitez avec toutes sortes de diables, et c’est avec épouvante, après avoir récité l’oraison de saint François, que j’ai osé heurter le marteau pour remettre à un valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant j’ai peu l’habitude de former des lettres. Et le papier n’en était guère bon pour écrire, mais c’est l’honneur de notre saint ordre de ne point donner dans les vanités du siècle. Ah! Catherine à l’hôpital! Catherine à l’Amérique! N’est-ce pas à fendre le cœur le plus dur? Jeannette elle-même en pleurait toutes les larmes de ses yeux, bien qu’elle soit jalouse de Catherine, qui l’emporte autant en jeunesse et en beauté sur elle que saint François passe en sainteté tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine à l’Amérique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hélas ! notre sainte religion est véritable, et le roi David a raison de dire que nous sommes semblables à l’herbe des champs, puisque Catherine est à l’hôpital. Ces pierres où je suis assis sont plus heureuses que moi, bien que je sois revêtu des signes du chrétien et même du religieux. Catherine à l’hôpital !
Il sanglota de nouveau. J’attendis que le torrent de sa douleur se fût écoulé, et je lui demandai s’il n’avait pas de nouvelles de mes chers parents.
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Monsieur Jacques, me répondit-il, c’est eux précisément qui m’envoient à vous, chargé d’une commission pressante. Je vous dirai qu ils ne sont guère heureux, par la faute de maître Léonard, votre père, qui passe à boire et à jouer tous les jours que Dieu lui fait. Et la fumée odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine Pédauque, dont l’image se balance tristement aux vents humides qui la rongent. Où est le temps où la rôtisserie de votre père parfumait la rue Saint- Jacques, du Petit-Bacchus aux Trois-Pucelles ? Mais, depuis que ce sorcier y est entré, tout y dépérit, bêtes et gens, par 1 effet du sort qu il y a jeté. Et la vengeance divine a commence d être manifeste en ce lieu, après que ce gros abbé Coignard y a été reçu, tandis qu’au rebours j’en étais chassé. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que monsieur Coignard s’enorgueillit de la profondeur de sa science et de l’élégance de ses mœurs. Et l’orgueil est la source de tous les péchés. Votre sainte mère eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des leçons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire, et de porter la bannière de la confrérie, après la mort chrétienne de votre père, et son service et obsèques, qui ne peuvent tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement.
Ces nouvelles me jetèrent dans une affliction qu’il est facile de comprendre. Je mêlai mes larmes à celles du petit frère. Cependant, je lui demandai des nouvelles de ma bonne mère.
— Dieu, me répondit-il, qui se plut à affliger Rachel
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dans Rama, a envoyé à votre mère, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son bien et à 1 effet de châtier maître Léonard de son péché quand il chassa méchamment en ma personne Jésus-Christ de la rôtisserie. lia transporte la plupart des acheteurs de volaille et de pâtés à la fille de madame Quoniam, qui tourne la broche à l’autre bout de la rue Saint-Jacques. Madame votre mère voit avec douleur qu’il a béni cette maison aux dépens de la sienne, qui est maintenant si désertée que la mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans ses épreuves premièrement par sa dévotion à saint François; secondement par la considération de votre avancement dans le monde, où vous portez l’épée comme un homme de condition.
» Mais cette seconde consolation a été beaucoup diminuée quand les sergents sont venus ce matin vous chercher à la rôtisserie pour vous conduire à Bicêtre y battre le plâtre pendant un an ou deux. C’est Catherine qui vous avait dénoncé à monsieur de la Guéritaude; mais il ne faut pas l’en blâmer : elle confessa la vérité, comme elle devait le faire, étant chrétienne. Elle vous désigna, avec M. l’abbé Coignard, comme les complices de monsieur d’Anquetil, et fît un rapport fidèle des meurtres et des carnages de cette nuit épouvantable. Hélas! sa franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite à l’hôpital! C’est une chose horrible à penser! »
A cet endroit de son récit, le petit frère se mit la tête dans ses mains et pleura de nouveau.
La nuit était venue. Je craignais de manquer le rendezvous. Tirant le petit frère hors du fossé où il était abîmé, je le mis debout et le priai de poursuivre son récit en
m’accompagnant sur la route de Saint-Germain, jusqu’au rond-point des Bergères. Il m’obéit volontiers, et, marchant tristement à mon côté, il me pria de l’aider à démêler le fil brouille de ses idées. Je le replaçai au point où les sergents me venaient prendre à la rôtisserie.
Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre père à votre place. Maître Léonard prétendait ne point savoir où vous étiez caché. Madame votre mère disait de même, et elle en faisait de grands serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se parjurait évidemment. Les sergents commençaient à se fâcher. Votre père leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se quittèrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre mère m alla queiir aux Trois-Pucelles , où je quêtais selon les saintes réglés de mon ordre. Elle me dépêcha vers vous pour vous avertir de fuir sans retard, de peur que le lieutenant de police ne découvre bientôt la maison où vous logez.
En écoutant ces tristes nouvelles, je hâtais le pas, et nous avions déjà passé le pont de Neuilly.
Sur la côte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions déjà les ormes, le petit frère continua de parler d’une voix expirante.
Madame votre mère, dit-il, m’a expressément recommandé de vous avertir du péril qui vous menace et elle m a remis pour vous un petit sac que j’ai caché sous ma robe. Je ne 1 y retrouve plus, ajouta-t-il après s’être tâté dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que je trouve rien après avoir perdu Catherine? Elle était dévote à saint François, et très aumônière. Et pourtant ils l’ont
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traitée comme une fille perdue, et ils vont lui raser la tête, et c’est une chose affreuse à penser qu elle deviendra semblable aux poupées des modistes et qu’elle sera embarquée dans cet état pour l’Amérique, où elle risquera de mourir de la fièvre et d’être mangée par les sauvages anthropophages .
Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvînmes au rond-point. A notre gauche, l’auberge du Cheval-Rouge élevait au-dessus d’une double rangée d’ormeaux son toit d’ardoises et ses lucarnes armées de poulies, et l’on apercevait sous le feuillage la porte charretière, grande ouverte.
Je ralentis le pas, et le petit frère se laissa choir au pied d’un arbre.
— Frère Ange, lui dis-je, vous me parliez d’un sachet que ma bonne mère vous avait prié de me remettre.
— Elle m’en pria, en effet, répondit le petit frère, et j'ai si bien serré ce sac que je ne sais où je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur Jacques, que je ne l’ai pu perdre que par excès de précautions.
Je l’assurai vivement qu’il ne l’avait point perdu et que, s’il ne le retrouvait tout de suite, je l’aiderais moi-même à le chercher.
Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands soupirs, de dessous son froc, un petit sac d’indienne qu’il me tendit à regret. J’y trouvai un écu de six livres et une médaille de la vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes d’attendrissement et de repentir. Cependant le petit frère faisait sortir de toutes ses poches des paquets d’images coloriées et de prières
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ornées de vignettes grossières. Il en choisit deux ou trois qu’il m'offrit préférablement aux autres, comme les plus utiles, a son avis, pour les pèlerins et voyageurs, et pour toutes les personnes errantes.
Elles sont bénites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort ou de maladie, tant par récitation orale que par attouchement et application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour l’amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumône. N’oubliez pas que je mendie au nom du bon saint François. Il vous protégera sans faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis précisément.
landis qu il parlait de la sorte, je vis, aux clartés mourantes du jour, une berline à quatre chevaux sortir par la porte charretière du Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et piaffements de chevaux sur la chaussée, tout près de l’arbre sous lequel frère Ange était assis. J observai alors que ce n’était pas précisément une berline, mais une grande voiture à quatre places, avec un coupe assez petit sur le devant. Je la considérais depuis une minute ou deux, quand je vis, gravissant la côte, M. d Anquetil accompagné de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau, et suivi de M. Coignard, chargé de cinq ou six bouquins enveloppés dans Une vieille thèse. A leur venue, les postillons abaissèrent les deux marchepieds et ma belle maîtresse, ramassant ses jupes en ballon, se hissa dans le coupé, poussée d’en bas par M. d’Anquetil.
A ce spectacle, je m élançai, je m’écriai :
— Arrêtez, Jahel! Arrêtez, monsieur!
Mais le séducteur n en poussait que plus fort la perfide,
vin. — 29
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dont la rondeur charmante disparut bientôt. Puis, s’apprêtant à la rejoindre, un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise :
Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me
prendre toutes mes maîtresses! Jahel après Catherine! C’est une gageure.
Mais je ne l’entendais pas, et j’appelai encore Jahel, tandis que frère Ang'e, s étant leve de dessous son orme et s’allant planter contre la portière, offrait à M. d’Anquetil des images de saint Roch, 1 oraison à réciter pendant qu’on ferre les chevaux, la prière contre le mal des ardents, et demandait la charité d’une voix lamentable.
Je serais resté là toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon maître ne m’eût tiré à lui, et poussé dans la grande caisse de la voiture, où il entra après moi.
— Laissons-leur le coupé, me dit-il; et faisons route tous deux dans cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherché, et, à ne vous rien déguiser, nous partions sans vous, quand je vous aperçus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder davantage, car monsieur de la Guéritaude nous fait rechercher activement. Et il a le bras long : il prête de l’argent au Roi.
La berline roulait déjà, et frère Ange, attaché à la portière, la main tendue, nous poursuivait en mendiant.
Je m’abîmai dans les coussins.
— Hélas! monsieur, m’écriai-je, vous m’aviez pourtant dit que Jahel était enfermée sous une triple serrure.
— Mon fils, répondit mon bon maître, il ne fallait pas en avoir une confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs cadenas. Et, quand la porte est
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fermée, elles sautent par la fenêtre. Vous n’avez pas l’idée, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des femmes. Les anciens en ont rapporté des exempl es admirables et vous en trouverez plusieurs au livre d’Apulee, où ils sont semés comme du sel dans le récit de la Métamorphose. Mais, où cette ruse se fait mieux entendre, c’est dans un conte arabe que monsieur Galland a fait nouvellement connaître en Europe et que je vais vous dire :
« Schahriar, sultan de Tartarie, et son frère Schahzenan, se promenant un jour au bord de la mer, virent s’élever soudain au-dessus des flots une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Génie de l’espèce la plus féroce, en forme de géant d’une hauteur prodigieuse, et portant sur sa tête une caisse de verre, fermée à quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d’une telle épouvante, qu’ils s'allèrent cacher dans la fourche d’un arbre qui était proche. Cependant le Génie mit pied sur le rivage avec la caisse qu’il alla porter au pied de l’arbre où étaient les deux princes. Puis, s’y étant lui-même couché, il ne tarda pas à s’endormir. Ses jambes s’étendaient jusqu’à la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis qu’il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et il en sortit une dame d’une taille majestueuse et d'une beauté parfaite. Elle leva la tête... »
A cet endroit, j’interrompis ce récit, que j’entendais à peine.
— Ah! monsieur, m’écriai-je, que pensez-vous que Jahel et monsieur d’Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coupé?
— Je ne sais, répondit mon bon maître; c’est leur
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affaire et non la nôtre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous m’avez inconsidérément interrompu, Tournebroche, au moment où cette dame, levant la tête, découvrit tes deux princes dans l’arbre où ils s’étaient cachés. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu’ils hésitaient, partagés entre l’envie de répondre à l’appel d’une si belle personne et la peur d’approcher un géant si terrible, elle leur dit d’un ton de voix bas, mais animé : « Descendez tout de suite, ou j’éveille le Génie! » A son air impérieux et résolu, ils comprirent que ce n’était point là une vaine menace, et que le plus sûr comme le plus agréable était encore de descendre. Ils le firent avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le Génie. Lorsqu’ils furent en bas, la dame les prit par la main et, s’étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fît entendre clairement qu’elle était prête à se donner tout de suite à l’un et à l’autre. Ils se prêtèrent de bonne grâce à cette fantaisie et, comme ils étaient hommes de cœur, la crainte ne gâta pas trop leur plaisir. Après qu’elle eut obtenu d’eux ce qu’elle souhaitait, ayant remarqué qu’ils avaient chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au coffre où elle logeait, elle en tira un chapelet d anneaux qu elle montra aux princes.
* Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfîlees? Ce sont celles de tous les hommes pour qui j ai eu les mêmes bontés que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde en mémoire d eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison et afin d’avoir la centaine accomplie.
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» Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j’ai eus jusqu'à ce jour, malgré la vigilance et les soins de ce vilain Génie, qui ne me quitte pas. 11 a beau m’enfermer dans cette caisse de verre et me tenir cachée au fond de la mer, je le trompe autant qu’il me plaît.
» Cet ingénieux apologue, ajouta mon bon maître, vous montre les femmes aussi rusées en Orient, où elles sont recluses, que parmi les Européens, où elles sont libres. Si l’une d'elles a formé un projet, il n’est mari, amant, père, oncle, tuteur, qui en puissent empêcher l exécution. Vous ne devez donc pas être surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux Mardochée n’ait été qu’un jeu pour cette Jahel qui mêle, en son génie pervers, 1 adresse de nos guilledines à la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au plaisir qu’avide d’or et d’argent, et digne race d'Oollah et d’Oolibah.
» Elle est d’une beauté acide et mordante, dont je sens moi-même quelque peu l’atteinte, bien que l’âge, les méditations sublimes et les misères d’une vie agitée aient beaucoup amorti en moi le sentiment des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succès de son aventure avec monsieur d’Anquetil, je démêle, mon fils, que vous ressentez bien plus vivement que moi la dent acérée du désir, et que vous êtes déchiré de jalousie. C’est pourquoi vous blâmez une action, irrégulière à la vérité, et contraire aux vulgaires convenances, mais indifférente en soi ou du moins qui n’ajoute rien de considérable au mal universel. Vous me condamnez, au dedans de vous, d’y avoir eu part, et vous croyez prendre l’intérêt des mœurs, quand vous ne suivez que le mouvement de vos passions.
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C’est ainsi, mon fils, que nous colorons à nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n’a pas d’autre origine. Confessez pourtant qu’il eût été dommage de laisser plus longtemps une si belle fille à ce vieux lunatique. Concevez que monsieur d’Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti à une si aimable personne, et résignez-vous à ce que vous ne pouvez empêcher. Cette sagesse est difficile. Elle léserait plus encore si on vous avait pris votre maîtresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous labourer la chair et votre esprit s’emplirait d'images odieuses et précises. Cette considération, mon fils, doit adoucir votre souffrance présente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C’est ce qui nous fait concevoir une juste espérance de la béatitude éternelle. »
Ainsi parlait mon bon maître, tandis que les ormes de la route royale fuyaient à nos côtés. Je me gardai de lui répondre qu’il irritait mes chagrins en voulant les adoucir et qu’il mettait, sans le savoir, le doigt sur la plaie.
Notre premier relais fut à Juvisy, où nous arrivâmes le matin par la pluie. En entrant dans l auberge de la poste, je trouvai Jaliel au coin de la cheminée, où cinq ou six poulets tournaient sur trois broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de soie, qui étaient pour moi un grand sujet de trouble, par l'idée de la jambe que je me représentais exactement avec le grain de la peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d Anquetil était accoudé au dossier de la chaise où elle était assise, la joue dans la main. Il l’appelait son âme et sa vie; il lui demandait si elle n’avait pas faim; et, comme elle répondit qu oui, il sortit pour donner
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des ordres. Demeuré seul avec l’infidèle, je la regardai dans les yeux, qui reflétaient la flamme du foyer.
— Ah! Jahel, m’écriai-je, je suis bien malheureux, vous m avez trahi et vous ne m’aimez plus.
— Qui vous dit que je ne vous aime plus? répondit-elle en tournant vers moi un regard de velours et de flamme.
— Hélas! mademoiselle, il y paraît assez à votre conduite.
Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m’envier le trousseau de toile de Hollande et la vaisselle godronnée que ce gentilhomme me doit donner? Je ne vous demande qu’un peu de discrétion jusqu’à l’eflet de ses promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j étais à la Croixdes-Sablons.
Hélas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos faveurs.
— Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n’effacera le souvenir que vous m’avez laissé. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles n’ont de prix que par l’idée que vous vous en faites.
— Oh! m’écriai-je, l’idée que je m’en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre à votre trahison.
Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant :
Croyez-moi, mon ami, nous n’en mourrons ni l’un ni l’autre. Songez, Jacques, qu’il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets de récompenser plus tard votre discrétion.
Cette esperance adoucit un peu mes chagrins cuisants.
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L’hôtesse vint mettre sur la table la nappe parfumée de lavande, les assiettes d’étain, les gobelets et les pots. J ’avais grand-faim, et, quand M. d’Anquetil, rentrant dans l’auberge avec l’abbé, nous invita à manger un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon maître. Dans la peur d’être poursuivis, nous repartîmes après avoir expédié trois omelettes et deux petits poulets. On convint, dans ce péril pressant, de brûler les étapes jusqu’à Sens, où nous décidâmes de passer la nuit.
Je me faisais de cette nuit une idée horrible, pensant qu’elle devait consommer la trahison de Jahel. Et cette appréhension trop légitime me troublait au point que je ne prêtais qu'une oreille distraite aux discours de mon bon maître, à qui les moindres incidents du voyage inspiraient des réflexions admirables.
Mes craintes n’étaient point vaines. Descendus à Sens, dans la méchante hôtellerie de V Homme-Armé, à peine y avions-nous soupé, que M. d’Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine de la mienne, où je ne pus goûter un moment de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette chambre détestée, je m’allai asseoir tristement sous la porte charretière, parmi les postillons qui buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J’y demeurai deux ou trois heures à méditer mes chagrins. Déjà la voiture était attelée, quand Jahel parut sous la voûte, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant soutenir sa vue, je détournai les yeux. Elle s’approcha de moi, s assit sur la borne où j’étais et me dit avec douceur de ne point m’affliger, que ce dont je me faisais un monstre était en réalité peu de chose, qu’il fallait se
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faire une raison, que j’étais trop homme d’esprit pour vouloir une femme à moi tout seul, qu’en ce cas on prenait une ménagère sans esprit et sans beauté, et qu’encore c était une grande chance à courir.
— 11 faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J’entends le pas de monsieur d’Anq.uetil dans l’escalier.
Et elle me donna un baiser sur la bouche, quelle appuya et prolongea avec une volupté irritée par la peur, car les bottes de son galant faisaient, près de nous, craquer les montées de bois, et la joueuse y risquait sa toile de Hollande et son pot à oille d’argent godronné.
Le postillon baissa le marchepied du coupé, mais M. d’Anquetil demanda à Jahel s’il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la grande caisse, et il ne m échappa point que c’était le premier effet de l’intimité qu’il venait d’avoir avec Jahel, et qu’un plein contentement de tous ses désirs lui rendait la solitude avec elle moins agréable. Mon bon maître avait pris soin d’emprunter à la cave de V Homme- Armé cinq ou six bouteilles de vin blanc qu’il aménagea sous les coussins et que nous bûmes pour tromper les ennuis de la route.
Nous arrivâmes à midi à Joigny, qui est une assez jolie ville. Prévoyant que je viendrais à bout de mes deniers avant la fin du voj^age et ne pouvant souffrir l’idée de laisser payer mon écot par M. d’Anquetil sans y être réduit par la plus extrême nécessité, je résolus de vendre une bague et un médaillon que je tenais de ma mère, et je parcourus la ville à la recherche d’un orfèvre. J’en découvris un sur la grand’place, vis-à-vis de l’église, qui tenait boutique de chaînes et de croix, à l’enseigne de