‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 5)Chapitre 5 sur 17 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

la Bonne Foi. Quel ne fut pas mon étonnement d’y trouver mon bon maître qui, devant le comptoir, tirant d’un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je reconnus bien pour ceux que M. d’Astarac nous avait montrés, demanda à l’orfèvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres!

L’orfèvre les examina, puis, observant l’abbé par-dessus ses besicles :

— Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d’un grand prix si elles étaient véritables. Mais elles sont fausses; et il n’est pas besoin de la pierre de touche pour s’en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes seulement pour donner à jouer aux enfants, à moins qu’on ne les applique à la couronne d’une Notre-Dame de village, où elles feront un bel effet.

Sur cette réponse, M. Goignard reprit ses diamants et tourna le dos à l’orfèvre. Dans ce mouvement il m’aperçut et sembla assez confus de la rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon bon maître au seuil de la porte, je lui représentai le tort qu’il risquait de faire à ses compagnons et à lui-même en dérobant des pierres qui, pour son malheur, eussent pu être véritables.

— Mon fils, me répondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu’elles ne fussent qu apparence et fauxsemblant. Je vous avoue que j’eus tort de les dérober. Vous m en voyez au regret, et c’est une page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculés qu’il conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, à cet endroit, de répréhensible. Mais

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l’homme ne doit pas trop s’abattre quand il tombe en quelque faute; et c’est ici le moment de me dire à moimême avec un illustre docteur : « Considérez votre grande fragilité, dont vous ne faites que trop souvent l’épreuve dans les moindres rencontres; et néanmoins c’est pour votre salut que ces choses ou autres semblables vous arrivent. Tout n est pas perdu pour vous, si vous vous trouvez souvent affligé et tenté rudement, et si même vous succombez à la tentation. Vous êtes homme et non pas Dieu; vous êtes de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer en un même état de vertu, puisque cette fidélité a manqué aux anges dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis? » Voilà, Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais soliloques qui conviennent à l’état présent de mon âme. Mais ne serait-il point temps, après cette malheureuse démarche, sur laquelle je n’insiste pas, de retourner à notre auberge, pour y boire, en compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile, une ou deux bouteilles de vin du cru?

Je me rangeai à cet avis et nous regagnâmes l’hôtellerie de la poste où nous trouvâmes M. d’Anquetil, qui, revenant comme nous de la ville, en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon maître et, quand nous nous remîmes en route, ils continuèrent tous deux de jouer dans la voiture. Cette fureur de jeu, qui emportait mon rival, me rendit quelque liberté auprès de Jahel, qui m’entretenait plus volontiers depuis qu’elle était délaissée. Je trouvais à ces entretiens une amère douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infidélité, je

soulageais mon chagrin par des plaintes, tantôt faibles, tantôt violentes.

— Hélas! Jahel! disais-je, le souvenir et l’image de nos tendresses, qui faisaient naguère mes plus chères délices, me sont devenus un cruel tourment, par l’idée que j’ai que vous êtes aujourd’hui avec un autre ce que vous fûtes avec moi.

Elle répondait :

— Une femme n’est pas la même avec tout le monde.

Et, quand je prolongeais excessivement les lamentations

et les reproches, elle disait :

— Je conçois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n’est pas une raison pour m’assassiner vingt fois le jour de vos gémissements inutiles.

M. d’Anquetil, quand il perdait, était d’une humeur fâcheuse. Il molestait à tout propos Jahel qui, n’étânt point patiente, le menaçait d’écrire à son oncle Mosaïde qu’il vînt la reprendre. Ces querelles me donnaient d'abord quelque lueur de joie et d’espérance; mais, après qu’elles se furent plusieurs fois renouvelées, je les vis naître, au contraire, avec inquiétude, ayant reconnu qu’elles étaient suivies de réconciliations impétueuses, qui éclataient soudainement à mes oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M. d’Anquetil ne me souffrait qu’avec peine. Il avait, au contraire, une vive tendresse pour mon bon maître, qui la méritait par son humeur égale et riante et par 1 incomparable élégance de son esprit. Ils jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque jour. Les genoux rapprochés pour soutenir la tablette sur laquelle ils abattaient leurs cartes, ils riaient,

plaisantaient, se faisaient des agaceries, et, bien qu’il leur arrivât quelquefois de se jeter les cartes à la tête, en échangeant des injures qui eussent fait rougir les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M. d'Anquetil jurât Dieu, la Vierge et les Saints qu’il n avait vu de sa vie, même au bout d’une corde, plus vilain larron que l’abbé Coignard, on sentait qu’il aimait chèrement mon bon maître, et c’était plaisir de l’entendre un moment après s’écrier en riant :

L abbé, vous serez mon aumônier et vous ferez mon piquet. 11 faudra aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu’au fond du Perche un cheval assez gros pour vous porter et l’on vous fera un équipement de vénerie pareil à celui que j’ai vu à l’évêque d’Uzès. Il est grand temps, au reste, de vous habiller à neuf : car, sans reproche, l’abbé, votre culotte ne vous tient plus au derrière.

Jahel aussi cédait au penchant irrésistible qui inclinait les âmes vers mon bon maître. Elle résolut de réparer, autant qu’il était possible, le désordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en pièces pour raccommoder l’habit et les chausses de notre vénérable ami, et lui fît cadeau d’un mouchoir de dentelle pour en faire un rabat. Mon bon maître recevait ces petits présents avec une dignité pleine de grâce. J’eus lieu plusieurs fois de le remarquer : il se montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur témoignait un intérêt qui n’était jamais indiscret, les louait avec la science d’un connaisseur, leur donnait les conseils d’une longue expérience, répandait sur elles l’indulgence infinie d’un cœur prêt à pardonner toutes les faiblesses,

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et ne négligeait cependant aucune occasion de leur faire entendre de grandes et utiles vérités.

Parvenus le quatrième jour à Montbard, nous nous arrêtâmes sur une hauteur d’où l’on découvrait toute la ville, dans un petit espace, comme si elle était peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux d’en marquer tous les détails.

— Voyez, nous dit mon bon maître, ces murailles, ces tours, ces clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C’est une ville, et, sans même chercher son histoire et son nom, il nous convient d’y réfléchir, comme au plus digne sujet de méditation qui puisse nous être offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu elle soit, donne matière aux spéculations de l’esprit. Les postillons nous disent que voici Montbard. Ce lieu m’est inconnu. Néanmoins je ne crains pas d’affirmer, par analogie, que les gens qui vivent là, nos semblables, sont égoïstes, lâches, perfides, gourmands, libidineux; autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient pas de cet Adam, à la fois misérable et vénérable, en qui tous nos instincts, jusqu’aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul point sur lequel on pourrait hésiter est de savoir si ces gens-là sont plus portés sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute n’est-il guère permis : un philosophe jugera sainement que la faim est, pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l’amour. Dans ma verte jeunesse, je croyais que l’animal humain était surtout enclin à la conjonction des sexes. J’en jugeais par moi. Mais, à les considérer en masse, nous voyons que les hommes sont plus intéressés encore à conserver la vie qu’à

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la donner. G est la faim qui les gouverne; au reste, comme il est inutile d’en disputer ici, je dirai, si l’on veut, que la vie des mortels a deux pôles, la faim et l’amour. Et cest ici qu’il faut ouvrir l’oreille et l’âme! Ces créatures féroces, qui ne sont tendues qu’à s’entre-dévorer ou à s entr embrasser, vivent ensemble, soumises à des lois qui les gênent dans la satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Elles leur interdisent de prendre le bien d autrui par force ou par ruse, ce qui est une contrainte insupportable, et de jouir de toutes les femmes, en dépit de la naturelle envie qu’ils en éprouvent, surtout s ils ne les ont pas encore possédées, car la curiosité excite le désir plus encore que le souvenir du plaisir. D’où vient donc que, réunis dans les villes, ils subissent des lois contraires à leurs instincts? On ne voit pas comment de telles lois ont pu s imposer. On dit que les hommes primitifs les acceptèrent pour ne pas être inquiétés dans la possession de leurs femmes et de leurs biens. Mais ils trouvaient sans doute plus d’attrait aux biens et à la femme d’autrui et l’idée de les prendre par violence n’était pas pour les effrayer; ils avaient du courage, n’ayant pas de réflexion. On n’imagine pas des sauvages édictant des lois justes. C’est pourquoi j’en cherche la source et l’origine non point dans l’homme, mais hors de l’homme, et je crois qu elles viennent de Dieu, qui a formé de ses mains mystérieuses non seulement la terre et l’eau, la plante et 1 animal, mais encore les peuples et les sociétés. Les hommes n ont fait que les altérer et les gâter. Ne craignons pas de le reconnaître : la cité est d’institution divine. D’où il résulte que tout gouvernement doit être théocratique. Il

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serait nécessaire de rétablir les lois humaines dans leur pureté primitive.

» Un évêque fameux pour la part qu’il prit dans la déclaration de 4682, monsieur Bossuet, n’avait point tort de vouloir tracer les règles de la politique d’après les maximes de l’Écriture, et, s’il y a échoué misérablement, il n’en faut accuser que la faiblesse de son génie, qui s’attacha platement à des exemples tirés des Juges et des Rois, sans voir que Dieu, quand il travaille en ce monde, se proportionne au temps et à l’espace et sait faire la différence des Français et des Israélites. La cité, rétablie sous son autorité véritable et seule légitime, ne sera pas la cité de Josué, de Saiil et de David; ce sera plutôt la cité de Y Evangile, la cité du pauvre, où l’artisan et la prostituée ne seront plus humiliés par le pharisien. Oh ! messieurs ! qu’il conviendrait de tirer de l’Écriture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en fut extraite péniblement par ce rocailleux et stérile monsieur Bossuet! Quelle cité, plus harmonieuse que celle qu’Amphion éleva aux accords de sa lyre, se construira sur les maximes de Jésus-Christ, le jour où ses prêtres, n’étant plus vendus à l’Empereur et aux rois, se manifesteront comme les vrais princes du peuple! »

A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cassé et les postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de la route est éloigné de toute habitation, nous demeurâmes en détresse. Mon bon maître et M. d’Anquetil tuèrent l’ennui de ce repos forcé en jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s étaient fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur

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s’étonnait que son partenaire retournât le roi plus souvent que ne le veut le calcul des probabilités, Jahel, assez émue, me tira à part, et me demanda si je ne voyais pas une voiture arrêtée derrière nous à un lacet de la route. En regardant vers le point qu elle m’indiquait, j’aperçus en effet une espèce de calèche gothique, d’une forme ridicule et bizarre.

— Cette voiture, ajouta Jahel, s’est arrêtée en même temps que nous. C’est donc qu’elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les visages qui voyagent dans cette machine. J en ai de 1 inquiétude. N’est-elle point coiffée d’une capote étroite et haute? Elle ressemble à la voiture dans laquelle mon oncle m’emmena, toute petite, à Paris, après avoir tué le Portugais. Elle était restée, autant que je crois, dans une remise du château des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout à fait, et c’est une horrible image, car j’y vis mon oncle écumant de rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques, à quel point il est violent. J’ai moi-même éprouvé sa fureur le jour de mon départ. Il m’enferma dans ma chambre en vomissant contre monsieur l’abbé Coignard des injures épouvantables. Je frémis en pensant à l’état où il dut être quand il trouva ma chambre vide et mes draps encore attachés à la fenêtre par où je m’échappai pour vous joindre et fuir avec vous.

— Jahel, vous voulez dire avec monsieur d'Anquetil.

— Que vous êtes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais cette calèche me donne de l’inquiétude, tant elle ressemble à celle de mon oncle.

— Soyez assurée, Jahel, que c’est la voiture de quelque bon Bourguignon qui va à ses affaires sans songer à nous.

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— Vous n’en savez rien, dit Jahel. J’ai peur.

— Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle, dans l’état de décrépitude où il est réduit, coure les routes à votre poursuite. Il n’est occupé que de cabbale et rêveries hébraïques.

— Vous ne le connaissez pas, me répondit-elle en soupirant. Il n’est occupé que de moi. Il m’aime autant qu’il exècre le reste de l’univers. Il m’aime d’une manière...

— D’une manière?

— De toutes les manières... Enfin il m’aime.

— Jahel, je frémis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosaïde vous aimerait sans ce désintéressement qui est si beau chez un vieillard et si convenable à un oncle? Dites tout, Jahel !

— Oh! vous le dites mieux que je ne saurais faire, Jacques.

— J’en demeure stupide. A son âge, cela se peut-il?

— Mon ami, vous avez la peau blanche et l’âme à l’avenant. Tout vous étonne. C’est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour peu qu’on s’en donne la peine. On vous fait croire que Mosaïde est âgé de cent trente ans, quand il n’en a pas beaucoup plus de soixante, qu’il a vécu dans la grande pyramide, tandis qu’en réalité il faisait la banque à Lisbonne. Et il ne tenait qu’à moi de passer à vos yeux pour une Salamandre.

— Quoi, Jahel, dites-vous la vérité? Votre oncle...

Oui, et c est le secret de sa jalousie. Il croit que l’abbé Coignard est son rival. Il le détesta d’instinct, à première vue. Mais c est bien autre chose depuis qu’ayant surpris quelques mots de l’entretien que ce bon abbé eut

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avec moi dans les épines, il le doit haïr comme la cause de ma fuite et de mon enlèvement. Car, enfin, j’ai été enlevée, mon ami, et cela ne saurait manquer de me donnei quelque prix à vos yeux. Oh! j’ai été bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus endurer 1 esclavage où il me retenait. Et puis j’avais une ardente envie de devenir riche, et il est bien naturel, n’est-ce pas? de désirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n’avons qu’une vie, et elle est courte. On ne m’a

pas appris, à moi, de beaux mensonges sur l’immortalité de l’âme.

Helas! Jahel, m ecriai-je dans une ardeur d’amour que me donnait sa durete même, hélas! il ne me manquait rien près de vous au château des Sablons. Que vous y manquait-il, à vous, pour être heureuse?

Elle me fit signe que M. d’Anquetil nous écoutait. Le trait était raccommode et la berline prête à rouler entre les coteaux de vignes.

Nous nous arrêtâmes à Nuits pour le souper et la couchée. Mon bon maître but une demi-douzaine de bouteilles de vin du cru, qui échauffa merveilleusement son éloquence. M. d’Anquetil lui rendit raison, le verre à la main; mais, quant à lui tenir tête dans la conversation, c’est ce dont ce gentilhomme était bien incapable.

La chère avait été bonne; le gîte fut mauvais. M. l’abbé Coignard coucha dans la chambre basse, sous l’escalier, en un lit de plume qu il partagea avec l’aubergiste et sa femme, et où ils pensèrent tous trois étouffer. M. d’Anquetil prit avec Jahel la chambre haute où le lard et les oignons pendaient aux solives. .Je montai par une échelle

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au grenier, et je m’étendis sur la paille. Ayant passé le fort de mon sommeil, la lune, dont la lumière traversait les fentes du toit, glissa un rayon entre mes cils et les écarta à propos pour que je visse Jahel, en bonnet de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que je poussai, elle mit un doigt sur sa bouche.

— Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un marquis. Il dort ci-dessous du sommeil de Noé.

— Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux.

— C’est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit?

— Personne. Mais je ne savais pas qu’il s’appelât Maurice.

— Il n’y a pas longtemps que je le sais moi-même. Mais il n’importe.

— Vous avez raison, Jahel, cela n’importe pas.

Elle était en chemise et cette clarté de la lune s’égouttait comme du lait sur ses épaules nues. Elle se coula à mon côté, m’appela des noms les plus tendres et des noms les plus effroyablement grossiers qui glissaient sur ses lèvres en suaves murmures. Puis elle se tut et commença à me donner ces baisers qu elle savait et auprès desquels tous les embrassements des autres femmes semblent insipides.

La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes nerfs. La surprise, la joie d’une revanche et, peut-être, une jalousie perverse, attisaient mes désirs. L élastique fermeté de sa chair et la souple violence des mouvements dont elle m’enveloppait, demandaient, promettaient et méritaient les plus ardentes caresses. Nous

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connûmes, cette nuit-là, des voluptés qui, par leur excès, confinaient à la douleur.

En descendant, le matin, dans la cour de l’hôtellerie, j y trouvai M. d’Anquetil qui me parut moins odieux, maintenant que je le trompais. De son côté, il semblait plus attiré vers moi qu’il ne l’avait été depuis le commencement du voyage. Il me parla avec familiarité, sympathie, confiance, me reprochant seulement de montrer à Jahel peu d égards et d empressement, et de ne pas lui rendre

ces soins qu un honnête homme doit avoir pour toute femme.

Elle se plaint, dit-il, de votre incivilité. Prenez-y garde, cher Tournebroche ; je serais fâché qu’il y eût des difficultés entre elle et vous. C’est une jolie fille, et qui m’aime à la folie.

La berline roulait depuis une heure quand Jahel, ayant mis la tête à la portière, me dit :

La calèche a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux hommes qui y sont. Mais je n’y puis parvenir.

Je lui répondis que, si loin, et dans la brume du matin, l’on ne pouvait rien voir.

Elle me répondit que sa vue était si perçante, qu elle les distinguerait bien, maigre le brouillard etl espace, si c’était vraiment des visages.

Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages.

Que voulez-vous donc que ce soit? lui demandai-je, en éclatant de rire.

Elle me demanda a son tour quelle idée saugrenue m était venue à l’esprit pour rire si sottement, et dit :

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— Ce n’est pas des visages, c’est des masques. Ces deux hommes nous poursuivent, et ils sont masqués.

J’avertis M. d’Anquetil qu’il semblait qu’on nous suivît dans une vilaine calèche. Mais il me pria de le laisser tranquille.

— Quand les cent mille diables seraient à nos trousses, s’écria-t-il, je ne m’en inquiéterais pas, ayant assez à faire à surveiller ce gros pendard d’abbé, qui fait sauter la carte de façon subtile et me vole tout mon argent. Même je ne serais pas surpris qu’en me jetant cette vilaine calèche au travers de mon jeu, Tournebroche, vous ne fussiez d’intelligence avec ce vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer sur la route sans vous donner d’émoi?

Jahel me dit tout bas :

— Je vous prédis, Jacques, que de cette calèche il nous arrivera malheur. J’en ai le pressentiment et mes pressentiments ne m’ont jamais trompée.

— Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de prophétie?

Elle me répondit gravement :

— Je l’ai.

— Quoi, vous êtes prophétesse! m’écriai-je en souriant. Voilà qui est étrange !

— Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n’avez jamais vu une prophétesse de si près. Gomment vouliez-vous qu’elles fussent faites?

— Je croyais qu’il fallait qu elles fussent vierges.

— Ce n’est pas nécessaire, répondit-elle avec assurance.

La calèche ennemie avait disparu au tournant de la route.

Mais l’inquiétude de Jahel avait, sans qu’il l’avouât, gagné

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M. d’Anquetil qui donna l’ordre aux postillons d’allonger le galop, promettant de leur payer de bonnes guides.

Par un excès de soin, il fit passer à chacun d’eux une des bouteilles que l’abbé avait mises en réserve au fond de la voiture.

Les postillons communiquèrent aux chevaux l’ardeur que ce vin leur donnait.

— Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons, cette antique calèche, traînée par les chevaux de l’Apocalypse, ne nous rattrapera pas.

— Nous allons comme chats sur braise, dit l’abbé.

— Pourvu que cela dure! dit Jahel.

Nous voyions à notre droite fuir les vignes en joualles sur les coteaux. A gauche, la Saône coulait mollement. Nous passâmes, comme un ouragan, devant le pont de Tournus. La ville s’élevait de l’autre côté du fleuve, sur une colline couronnée par les murs d’une abbaye fîère comme une forteresse.

— G est, dit l’abbé, une de ces innombrables abbayes bénédictines qui sont semées comme des joyaux sur la robe de la Gaule chrétienne. S’il avait plu à Dieu que ma destinée fût conforme à mon caractère, j ’aurais coulé une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces maisons. Il n’est point d’ordre que j’estime, pour la doctrine et pour les moeurs, à l’égal des Bénédictins. Ils ont des bibliothèques admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte règle! Soit par 1 incommodité que j’éprouve présentement d’être rudement secoué par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bientôt dans une des ornières dont cette route est profondément creusée, soit plutôt par l’effet de mon âge,

vin. — 32

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qui est celui de la retraite et des graves pensées, je désire plus ardemment que jamais m’asseoir devant une table, dans quelque vénérable galerie, où des livres nombreux et choisis soient assemblés en silence. Je préfère leur entretien à celui des hommes, et mon vœu le plus cher est d’attendre, dans le travail de l’esprit, l’heure où Dieu me retirera de cette terre. J’écrirais des histoires, et préférablement celle des Romains au déclin de la République. Car elle est pleine de grandes actions et d’enseignements. Je partagerais mon zèle entre Cicéron, saint Jean Chrysostome et Boèce, et ma vie modeste et fructueuse ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente.

» J ai éprouvé diverses manières de vivre et j’estime que la meilleure est, s’adonnant à l’étude, d’assister en paix aux vicissitudes des hommes, et de prolonger, par le spectacle des siècles et des Empires, la brièveté de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la continuité. C’est ce qui m’a le plus manqué dans mon existence. Si, comme je l’espère, je parviens à me tirer du mauvais pas où je suis, je m’efforcerai de trouver un asile honorable et sûr dans quelque docte abbaye, où les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je m’y vois déjà, goûtant la paix illustre de la science. Si je pouvais recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou d’Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom cabbalistique d’AGLA... »

Au moment ou mon bon maître prononçait ce mot, un choc soudain nous abîma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion, que je me sentis tout à coup aveuglé et suffoqué sous les jupes de Jahel, tandis

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que M. Coignard accusait d’une voix étouffée l’épée de M. d’Anquetil de lui avoir cassé le reste de ses dents et que, sur ina tête, Jahel poussait des cris à déchirer tout l’air des vallées bourguignonnes. Cependant M. d’Anquetil promettait, en style de corps de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins à me dégager, il avait déjà sauté à travers une glace brisée. Nous le suivîmes, mon bon maître et moi, par la même voie, puis, tous trois, nous tirâmes Jahel de la caisse renversée. Elle n’avait point de mal et son premier soin fut de rajuster sa coiffure.

— Grâce au ciel! dit mon bon maître, j’en suis quitte pour une dent, encore n’était-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en 1 offensant, en avait préparé la perte.

M. d Anquetil, les jambes écartées et les poings sur la hanche, examinait la berline culbutée.

— Les coquins, dit-il, l’ont mise dans un bel état. Si l’on relève les chevaux, elle tombe en cannelle. L’abbé, elle n est plus bonne qu’à jouer aux jonchets.

Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s’entre-frappaient de leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crinières, de cuisses et de ventres fumants, un des postillons était enseveli, les bottes en l’air. L’autre crachait le sang dans le fossé où il avait été jeté. Et M. d’Anquetil leur criait :

— Drôles ! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon épée à travers le corps !

— Monsieur, dit l’abbé, ne conviendrait-il pas, d’abord, de tirer ce pauvre homme du milieu de ces chevaux où il est enseveli?

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Nous nous mîmes tous à la besogne et, quand les chevaux furent dételés et relevés, nous reconnûmes l’étendue du dommage. Il se trouva un ressort rompu, une roue cassée et un cheval boiteux.

— Faites venir un charron, dit M. d’Anquetil aux postillons, et que tout soit prêt dans une heure!

— Il n’y a pas de charron ici, répondirent les postillons.

— Un maréchal.

— Il n’y a pas de maréchal.

— Un sellier.

— Il n’y a pas de sellier.

Nous regardâmes autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes jetaient jusqu’à l’horizon leurs longs plis paisibles. Sur la hauteur, un toit fumait près d’un clocher. De l’autre côté, la Saône, voilée de brumes légères, effaçait lentement le sillage du coche d’eau qui venait de passer. Les ombres des peupliers s’allongeaient sur la berge. Un cri aigu d’oiseau perçait le vaste silence.

— Où sommes-nous? demanda M. d’Anquetil.

— A deux bonnes lieues de Tournus, répondit, en crachant le sang, le postillon qui était tombé dans le fossé, et, pour le moins, à quatre de Mâcon.

Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau :

— Là-haut, ce village doit être Vallars. Il est de peu de ressource.

— Le tonnerre de Dieu vous crève! dit M. d’Anquetil.

Tandis que les chevaux groupés se mordillaient le cou,

nous nous rapprochâmes de la voiture, tristement couchée sur le flanc.

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Le petit postillon qui avait été retiré des entrailles des chevaux dit :

Pour ce qui est du ressort, on y pourra remédier par une forte pièce de bois appliquée à la soupente. La voiture en sera seulement un peu plus rude. Mais il y a la roue cassée! Et le pis est que mon chapeau est làdessous.

— Je me fous de ton chapeau, dit M. d’Anquetil.

— Votre Seigneurie ne sait peut-être pas qu’il était tout neuf, dit le petit postillon.

— Et les glaces qui sont brisées! soupira Jahel, assise sur son porte-manteau, au bord de la route.

— Si ce n’était que des glaces, dit mon bon maître, on y saurait suppléer en baissant les stores, mais les bouteilles doivent être précisément dans le même état que les glaces. C’est ce dont il faut que je m’assure dès que la berline sera debout. Je suis mêmement en peine de mon Boèce, que j’ai laissé sous les coussins avec quelques autres bons ouvrages.

— Il n’importe! dit M. d’Anquetil. J’ai les cartes dans la poche de ma veste. Mais ne souperons-nous pas?

— J’y songeais, dit l’abbé. Ce n’est pas en vain que Dieu a donné à l’homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et l’eau. Je suis très excellent pêcheur à la ligne, le soin d’épier les poissons convient particulièrement à mon esprit méditatif, et l’Orne m a vu tenant la ligne insidieuse et méditant les vérités éternelles. N’ayez point d’inquiétude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut bien me donner une des épingles qui soutiennent ses ajustements, j’en aurai

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bientôt fait un hameçon, pour pêcher dans la rivière, et je me flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que nous ferons griller sur un feu de broussailles.

— Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes réduits à l’état sauvage. Mais je ne vous puis donner une épingle, l’abbé, sans que vous me donniez quelque chose en échange; autrement notre amitié risquerait d’être rompue. Et c’est ce que je ne veux pas.

— Je ferai donc, dit mon bon maître, un marché avantageux. Je vous payerai votre épingle d’un baiser, mademoiselle.

Et, aussitôt, prenant l’épingle, il posa ses lèvres sur les joues de Jahel, avec une politesse, une grâce et une décence inconcevables.

Après avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus raisonnable.. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le sang, à Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait frais et le vent s’élevait.

Nous avisâmes sur la route, à cent pas en avant du lieu de notre chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied était creusé en plusieurs endroits. C’est dans un de ces creux que nous résolûmes d’attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoyé en courrier à Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui nous restaient, dont un boiteux, au tronc d’un arbre, près de notre caverne. L’abbé, qui avait réussi à faire une ligne avec des branches de saule, une ficelle, un bouchon et

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une épingle, s’en alla pêcher, autant par inclination philosophique et méditative que dans le dessein de nous rapporter du poisson. M. d’Anquetil, demeurant avec Jahel et moi dans la grotte, nous proposa une partie dhombre, qui se joue à trois, et qui, disait-il, étant espagnole, convenait à d’aussi aventureux personnages que nous étions pour lors. Et il est vrai que, dans cette carrière, à la nuit tombante, sur une route déserte, notre petite troupe n’eût pas paru indigne de figurer dans quelqu’une de ces rencontres de Don Quigeot ou Don Quichotte, dont s’amusent les servantes. Nous jouâmes donc à l’hombre. C’est un jeu qui veut de la gravité. J’y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire commençait à se fâcher, quand le visage noble et riant de mon bon maître nous apparut à la clarté du feu. Dénouant son mouchoir, M. l’abbé Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu’il ouvrit avec son couteau orné de 1 image du feu roi, en empereur romain, sur une colonne triomphale, et qu’il vida aussi facilement que s il n avait jamais vécu que parmi les poissardes de la halle, tant il excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus considérables. En arrangeant ce fretin sur la cendre :

Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivière en aval, à la recherche d’une berge favorable à la pêche, j ai aperçu la calèche apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s est arrêtée à quelque distance en arrière de notre berline. Vous l’avez dû voir passer ici, tandis que je pêchais dans la rivière, et l’âme de mademoiselle en dut être bien soulagée.

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• — Nous ne l’avons pas vue, dit Jahel.

— Il faut donc, reprit l’abbé, qu’elle se soit remise en route quand la nuit était déjà noire. Et du moins vous l’avez entendue.

— Nous ne l’avons pas entendue, dit Jahel.

— C’est donc, fit l’abbé, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n’est pas croyable que cette calèche, dont point une roue n’était rompue ni un cheval boiteux, soit restée sur la route. Qu’y ferait-elle?

— Oui, qu’y ferait-elle? dit Jahel.

— Ce souper, dit mon bon maître, rappelle en sa simplicité ces repas de la Bible où le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y sont renfermées et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s’y serait point conservée intacte. Car il est telle occasion où le verre ne se brise point sous le choc qui a rompu l’acier. Tournebroche, mon fils, donnez-moi, s’il vous plaît, votre briquet; et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je reviendrai tout de suite.

Il partit. Son pas un peu lourd s’amortit peu à peu sur la terre de la route, et bientôt nous n’entendîmes plus rien.

Cette nuit, dit M. d’Anquetil, me rappelle celle qui précéda la bataille de Parme. Car vous n ignorez pas que j ai servi sous Villars et fait la guerre de succession. J étais parmi les éclaireurs. Nous ne voyions rien. C’est une des grandes finesses de la guerre. On envoie pour reconnaître 1 ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports,

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après la bataille, et c’est là que triomphent les tacticiens. Donc, à neuf heures du soir, je fus envoyé en éclaireur avec douze maistres...

Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son récit dura bien un quart d’heure, après quoi il s’écria :

— Ce pendard d’abbé ne revient pas. Je gage qu’il boit là-bas tout le vin qui restait dans le coffre.

Songeant alors que mon bon maître pouvait être embarrassé, je me levai pour aller à son aide. La nuit était sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait d’étoiles, la terre restait dans une obscurité que mes yeux, éblouis par l’éclat de la flamme, ne pouvaient percer.

Ayant fait sur la route cinquante pas au plus, j’entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas sortir d’une poitrine humaine, un cri autre que les cris déjà entendus, qui me glaça d horreur. Je courus dans la direction d où venait cette clameur de mortelle détresse. Mais la peur et l’ombre amollissaient mes pas. Parvenu enfin à l’endroit où la voiture gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon maître assis au bord du fossé, plié en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai en tremblant :

— Qu’avez-vous? Pourquoi avez-vous crié?

— Oui, pourquoi ai-je crié? dit-il d’une voix altérée, d’une voix nouvelle. Je ne savais pas que j’eusse crié. Tournebroche, n’avez-vous pas vu un homme? Il m’a heurté dans l’ombre assez rudement. Il m’a donné un coup de poing.

— Venez, lui dis-je, levez-vous., mon bon maître.

S’étant soulevé, il retomba lourdement à terre.

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