VIII
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
Je m’efforçai de le relever, et mes mains se mouillèrent en touchant sa poitrine.
— Vous saignez?
— Je saigne? Je suis un homme mort. Il m’a assassiné. J’ai cru d’abord que ce n’était qu’un coup fort rude. Mais c’est une blessure dont je sens que je ne reviendrai pas.
— Qui vous a frappé, mon bon maître?
— C’est le juif. Je ne l’ai pas vu, mais je sais que c’est lui. Comment puis-je savoir que c’est lui, puisque je ne l’ai pas vu? Oui, comment cela? Que de choses étranges! C’est incroyable, n’est-ce pas, Tournebroche? J’ai dans la bouche le goût de la mort, qui ne se peut définir... II le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plutôt que là? Voilà le mystère! Acljutorium nostrum in nomine Domini... Domine , exaudi orationem meam...
11 pria quelque temps à voix basse, puis :
— Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que j’ai tirées de la soupente et mises ci-contre. Je n’en puis plus. Tournebroche, où croyez-vous que soit la blessure? C’est dans le dos que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long des mollets. Mes esprits s’en vont.
En murmurant ces mots, il s’évanouit doucement dans mes bras. J’essayai de l’emporter, mais je n’eus que la force de l’étendre sur la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle était à la poitrine, petite et saignant peu. Je déchirai mes manchettes et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j’appelai, je criai' à l’aide. Bientôt je crus entendre qu’on venait à mon secours du côté de Tournus, et je reconnus M. d’Astarac. Si inat¬
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tendue que fût cette rencontre, je n’en eus pas même de surprise, abîmé que j’étais par la douleur de tenir le meilleur des maîtres expirant dans mes bras.
— Qu’est cela, mon fils? demanda l’alchimiste.
— Venez à mon secours, monsieur, lui répondis-je. L’abbé Goignard se meurt. Mosaïde l’a assassiné.
— 11 est vrai, reprit M. d’Astarac, que Mosaïde est venu ici dans une vieille calèche à la poursuite de sa nièce, et que je 1 ai accompagné pour vous exhorter, mon fils, à reprendre votre emploi dans ma maison. Depuis hier nous serrions d’assez près votre berline, que nous avons vue tout à l’heure s’abîmer dans une ornière. A ce moment, Mosaïde est descendu de la calèche, et, soit qu’il ait fait un tour de promenade, soit plutôt qu’il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le pouvoir, je ne l’ai point revu. Il est possible qu’il se soit déjà montré à sa nièce pour la maudire; car tel était son dessein. Mais il n’a pas assassiné l’abbé Goignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui ont tué votre maître, pour le punir d’avoir révélé leurs secrets. Rien n’est plus certain.
— Ah ! monsieur, m’écriai-je, qu’importe que ce soit le juif ou les Elfes; il faut le secourir.
— Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, répliqua M. d’Astarac. Car, s’il avait été frappé d’une main humaine, il me serait facile de le guérir par opération magique, tandis que, s’étant attiré l’inimitié des Elfes, il ne saurait échapper à leur vengeance infaillible.
Gomme il achevait ces mots, M. d’Anquetil et Jahel, attirés par mes cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne.
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— Quoi, dit Jahel, monsieur Coignard se trouve mal?
Et, s’étant agenouillée près de mon bon maître, elle lui
souleva la tête et lui fit respirer des sels.
— Mademoiselle, lui dis-je, vous avez causé sa perte. Sa mort est la vengeance de votre enlèvement. C’est Mosaide qui l’a tué.
Elle leva de dessus mon bon maître son visage pâle d’horreur et brillant de larmes.
— Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d’être jolie fille sans causer de malheurs?
— Hélas! répondis-je, ce que vous dites là n’est que trop vrai. Mais nous avons perdu le meilleur des hommes.
A ce moment, M. l’abbé Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des yeux blancs, demanda son livre de Boèce et retomba en défaillance.
Le postillon fut d’avis de porter le blessé au village de Vallars, situé à une demi-lieue sur la côte.
— Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous restent. Nous y attacherons solidement ce pauvre homme et nous le mènerons au petit pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine d’un courrier qui fut assassiné à la Saint-Michel, sur cette route, à quatre postes d’ici, proche Senecy, où j’ai ma promise. Ce pauvre diable battait de la paupière et faisait l’œil blanc, comme une gueuse, sauf votre respect, messieurs. Et votre abbé a fait de même, quand mademoiselle lui a chatouillé le nez avec son flacon. C’est mauvais signe pour un blessé; quant aux filles, elles n’en meurent pas pour tourner de l'œil de cette façon. Vos Seigneuries le savent bien. Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite mort à la grande. Mais c’est le
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même tour d’œil... Demeurez, messieurs, je vais quérir le cheval.
— Le rustre est plaisant, dit M. d’Anquetil, avec son œil tourné et sa gueuse pâmée. J’ai vu en Italie des soldats qui mouraient le regard fixe et les yeux hors de la tête. Il n'y a pas de règles pour mourir d’une blessure, même dans l’état militaire, où l’exactitude est poussée à ses dernières limites. Mais veuillez, Tournebroche, à défaut d’une personne mieux qualifiée, me présenter à ce gentilhomme noir qui porte des boutons de diamant à son habit et que je devine être monsieur d’Astarac.
— Ah! monsieur, répondis-je, tenez la présentation pour faite. Je n’ai de sentiment que pour assister mon bon maître.
— Soit! dit M. d’Anquetil.
Et, s’approchant de M. d’Astarac :
— Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre maîtresse; je suis prêt à vous en rendre raison.
— Monsieur, répondit M. d’Astarac, je n’ai, grâce au ciel, de liaison avec aucune femme, et je ne sais ce que vous voulez dire.
A ce moment, le postillon revint avec un cheval. Mon bon maître avait un peu repris ses sens. Nous le soulevâmes tous quatre et nous parvînmes à grand’peine à le placer sur le cheval où nous l’attachâmes. Puis nous nous mîmes en marche. Je le soutenais d’un côté; M. d’Anquetil le soutenait de l’autre. Le postillon tirait la bride et portait la lanterne. Jahel suivait en pleurant. M. d’Astarac avait regagné sa calèche. Nous avancions doucement. Tout alla bien tant que nous fûmes sur la route. Mais, quand il nous
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fallut gravir l’étroit sentier des vignes, mon bon maître, glissant à tous les mouvements de la bête, perdit le peu de forces qui lui restaient et s’évanouit de nouveau. Nous jugeâmes expédient de le descendre de sa monture et de le porter à bras. Le postillon l’avait empoigné par les aisselles et je tenais les jambes. La montée fut rude et je pensai m’abattre plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les pierres du chemin. Enfin la pente s’adoucit. Nous nous enfilâmes sur une petite route bordée de haies, qui cheminait sur le coteau, et bientôt nous découvrîmes sur notre gauche les premiers toits de Vallars. A cette vue, nous déposâmes à terre notre malheureux fardeau et nous nous arrêtâmes un moment pour souffler. Puis, reprenant notre faix, nous poussâmes jusqu’au village.
Une lueur rose s’élevait à l’orient au-dessus de l’horizon et l’étoile du matin s’éveillait dans le ciel pâli. Les oiseaux se mirent à chanter; mon bon maître poussa un soupir.
Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en quête d’un lit et d’un chirurgien. Chargés de hottes et de paniers, des vignerons s’en allaient aux vendanges. L'un d’eux dit à Jahel que Gaulard, sur la place, logeait à pied et à cheval.
— Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez là-bas, sous le plat à barbe qui lui sert d’enseigne. Il sort de sa maison pour aller à sa vigne.
C’était un petit homme, très poli. Il nous dit qu’ayant depuis peu marie sa fille, il avait un lit dans sa maison pour y mettre le blessé.
Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiffée d’un bonnet blanc surmonté d’un chapeau de feutre, mit des
draps au lit, dans la chambre basse. Elle nous aida à déshabiller M. l’abbé Coignard et à le coucher. Puis elle s’en alla chercher le curé.
Cependant, M. Coquebert examinait la blessure.
— Vous voyez, lui dis-je, quelle est petite et quelle saigne peu.
— Cela n’est guère bon, répondit-il, et ne me plaît point, mon jeune monsieur. J’aime une blessure large et qui saigne.
- Je vois, lui dit M. d’Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur de village, vous n’avez pas le goût mauvais. Rien n’est pis que ces petites plaies profondes qui n ont 1 air de rien. Parlez-moi d’une belle entaille au visage. Cela fait plaisir à voir et se guérit tout de suite. Mais sachez, bonhomme, que ce blessé est mon chapelain et qu il fait mon piquet. Êtes-vous homme à me le remettre sur pied, en dépit de votre mine qui est plutôt celle d’un donneur de clystères ?
A votre service, répondit en s’inclinant le chirurgienbarbier. Mais je reboute aussi les membres rompus et je panse les plaies. Je vais examiner celle-cir
faites vite, monsieur, lui dis-je.
Patience! fit-il. Il faut d’abord la laver, et j’attends que l’eau chauffe dans la bouilloire.
Mon bon maître, qui s’était un peu ranimé, dit lentement, d’une voix assez forte :
La lampe à la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui était caché dans les ténèbres sera mis au jour.
— Que dites-vous, mon bon maître?
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— Laissez, mon fils, répondit-il, je m’entretiens des sentiments propres à mon état.
— L’eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin près du lit. Je vais laver la plaie.
Tandis qu’il passait sur la poitrine de mon bon maître une éponge imbibée d’eau tiède, le curé entra dans la chambre avec madame Coquebert. 11 tenait à la main un panier et des ciseaux.
— Voilà donc ce pauvre homme, dit-il. J’allais à mes vignes, mais il faut soigner avant tout celles de Jésus- Christ. Mon fils, ajouta-t-il en s’approchant de lui, offrez votre mal à Notre-Seigneur. Peut-être n’est-il pas si grand qu’on croit. Au demeurant, il faut faire la volonté de Dieu.
Puis, se tournant vers le barbier :
— Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse-t-il beaucoup, et puis-je aller à mon clos? Le blanc peut attendre, il n’est pas mauvais qu’il vienne à pourrir, et même un peu de pluie ne ferait que rendre le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le rouge soit cueilli tout de suite.
— Vous dites vrai, monsieur le curé, répondit Coquebert; j’ai dans ma vigne des grappes qui se couvrent de moisissure et qui n’ont échappé au soleil que pour périr à la pluie.
— Hélas! dit le curé, l’humide et le sec sont les deux ennemis du vigneron.
— Rien n’est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la blessure.
Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie.
— Ah! bourreau! s’écria le patient.
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Souvenez-vous, dit le cure, que le Seigneur a pardonné à ses bourreaux.
— Ils n’étaient point barbiers, dit l’abbé.
— Voilà un méchant mot, dit le curé.
Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon bon maître. Mais je souffre cruellement : cet homme m a assassine, et je meurs deux fois. La première fois, c’était de la main d’un juif.
— Que veut-il dire? demanda le curé.
— Le mieux, monsieur le curé, dit le barbier, est de ne point s en inquiéter. Il ne faut jamais vouloir entendre les propos des malades. Ce ne sont que rêveries.
— Coquebert, dit le curé, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre les malades en confession, et tel chrétien, qui n avait rien dit de bon dans sa vie, prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le paradis.
— Je ne parlais qu’au temporel, dit le barbier.
— Monsieur le curé, dis-je à mon tour, monsieur l’abbé Coignard, mon bon maître, ne déraisonne point, et il n’est que trop vrai qu’il a été assassiné par un juif, nommé Mosaïde.
— En ce cas, répondit le curé, il y doit voir une faveur spéciale de Dieu, qui voulut qu’il pérît par la main d’un neveu de ceux qui crucifièrent son Fils. La conduite de la Providence dans le monde est toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je aller à mon clos?
— Vous y pouvez aller, monsieur le curé, répondit le barbier. La plaie n’est pas bonne; mais elle n’est pas non plus telle qu’on en meure tout de suite. C’est, monsieur le curé, une de ces blessures qui jouent avec le malade
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comme le chat avec les souris, et à ce jeu-là on peut gagner du temps.
— Voilà qui est bien, dit M. le curé. Remercions Dieu, mon fils, de ce qu’il vous laisse la vie; mais elle est précaire et transitoire. Il faut être toujours prêt à la quitter.
Mon bon maître répondit gravement :
— Etre sur la terre comme n’y étant pas; posséder comme ne possédant pas, car la figure de ce monde passe.
Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le curé dit :
— Mieux encore qu’à votre habit et à vos chausses, que je vois étendus sur cet escabeau, à vos propos, mon fils, je connais que vous êtes d’église et menant une sainte vie. Reçûtes-vous les ordres sacrés?
— Il est prêtre, dis-je, docteur en théologie et professeur d’éloquence.
— Et de quel diocèse? demanda le curé.
— De Séez, en Normandie, sufïragant de Rouen.
— Insigne province ecclésiastique, dit M. le curé, mais qui le cède de beaucoup en antiquité et illustration au diocèse de Reims, dont je suis prêtre.
Et il sortit. M. Jérôme Goignard passa paisiblement la journée. Jahel voulut rester la nuit auprès du malade. Je quittai, vers onze heures de la soirée, la maison de M. Coquebert et j allai chercher un gîte à l’auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d’Astarac sur la place, dont son ombre, au clair de lune, barrait presque toute la surface. Il me mit la main sur 1 épaule comme il en avait l’habitude et me dit avec sa gravité coutumière :
Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n’ai
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accompagné Mosaïde que pour cela. Je vous vois cruellement tourmenté par les Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abusé par toutes sortes de fantasmagories, séduit par mille mensonges, et finalement poussé à fuir ma maison.
Hélas! monsieur, répondis-je, il est vrai que j’ai quitté votre toit avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais j’étais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon maître est assassiné. Ce n’est pas une fantasmagorie. '
N en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abbé a été frappé mortellement par les Sylphes dont il avait révélé les secrets. 11 a dérobé dans une armoire quelques pierres qui sont l’ouvrage de ces Sylphes et que ceux-ci avaient laissées imparfaites, et bien différentes encore du diamant, quant à l’éclat et à la pureté.
» G est cette avidité et le nom à'Agla indiscrètement prononcé qui les a le plus fâchés. Or sachez, mon fils, qu il est impossible aux philosophes d’arrêter la vengeance de ce peuple irascible. J’ai appris par une voie surnaturelle, et aussi par le rapport de Griton, le larcin sacrilège de monsieur Coignard qui se flattait insolemment de surprendre 1 art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gnomes mûrissent la rosée matinale et la changent insensiblement en cristal et en diamant.
Heias ! monsieur, je vous assure qu’il n’y songeait point, et que c’est cet horrible Mosaïde qui l’a frappé d’un coup de stylet sur la route.
Ges propos déplurent extrêmement à M. d’Astarac qui
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m’invita d’une façon pressante à n’en plus tenir de semblables.
— Mosaïde, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses ennemis sans se donner la peine de courir après eux. Sachez, mon fils, que, s’il avait voulu tuer monsieur Coignard, il l’eût fait aisément de sa chambre, par opération magique. Je vois que vous ignorez encore les premiers éléments de la science. La vérité est que ce savant homme, instruit par le fidèle Criton de la fuite de sa nièce, prit la poste pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu’il eût fait sans faute, pour peu qu’il eût discerné dans l’âme de cette malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant toute corrompue par la débauche, il préféra l’excommunier et la maudire par les Globes, les Roues et les Bêtes d’Élisée. C’est précisément ce qu’il vient de faire à mes yeux, dans la calèche où il vit retiré, pour ne point partager le lit et la table des chrétiens.
Je me taisais, étonné par de telles rêveries; mais cet homme extraordinaire me parla avec une éloquence qui ne laissa point de me troubler.
— Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas éclairer des avis d’un philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous à la mienne? Considérez que la vôtre est moindre en quantité, sans différer en essence. A vous ainsi qu’à moi la nature apparaît comme une infinité de figures, qu’il faut reconnaître et ordonner, et qui forment une suite d’hiéroglyphes. Vous distinguez aisément plusieurs de ces signes auxquels vous attachez un sens; mais vous êtes trop enclin à vous contenter du vulgaire et littéral, et vous
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ne cherchez pas assez l’idéal et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme symbole, et tout ce qui se voit dans l’univers n’est qu’une écriture imagée, que le vulgaire des hommes épelle sans la comprendre. Craignez, mon fils, d’ânonner et de braire cette langue universelle, à la manière des savants qui remplissent les Académies. Mais plutôt recevez de moi la clef de toute science.
Il s’arrêta un moment et reprit son discours d’un ton plus familier.
— Vous êtes poursuivi, mon cher fds, par des ennemis moins terribles que les Sylphes. Et votre Salamandre n'aura pas de peine à vous débarrasser des Lutins, sitôt que vous lui demanderez de s’y employer. Je vous répète que je ne suis venu ici, avec Mosaïde, que pour vous donner ces bons avis et vous presser de revenir chez moi continuer nos travaux. Je conçois que vous veuilliez assister jusqu’au bout votre malheureux maître. Je vous en donne toute licence. Mais ne manquez pas de revenir ensuite dans ma maison. Adieu! Je retourne cette nuit même à Paris, avec ce grand Mosaïde, que vous avez si injustement soupçonné.
Je lui promis tout ce qu’il voulut et me traînai jusqu’à mon méchant lit d’auberge, où je tombai, appesanti par la fatigue et la douleur.
Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirurgien et j y retrouvai Jahel au chevet de mon bon maître, droite sur sa chaise de paille, la tête enveloppée dans sa mante noire, attentive, grave et docile comme une fille de charité. M. Coignard, très rouge, sommeillait.
La nuit, me dit-elle a voix basse, n a pas été bonne. Il a discouru, il a chante, il m a appelée soeur Germaine et il m’a fait des propositions. Je n’en suis pas offensée, mais cela prouve son trouble.
Hélas! m ecriai-je, si vous ne m’aviez pas trahi, Jahel, pour courir les routes avec ce gentilhomme, mon bon maître ne serait pas dans ce lit, la poitrine transpercée! — C’est bien le malheur de notre ami, répondit-elle,
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qui cause mes regrets cuisants. Car, pour ce qui est du reste, ce n’est pas la peine d’y penser, et je ne conçois pas, Jacques, que vous y songiez dans un pareil moment.
— J’y songe toujours, lui répondis-je.
— Moi, dit-elle, je n’y pense guère. Vous faites à vous seul, plus qu’aux trois quarts, les frais de votre malheur.
— Qu’entendez-vous par là, Jahel?
— J’entends, mon ami, que, si j’y fournis l’étoffe, vous y mettez la broderie et que votre imagination enrichit beaucoup trop la simple réalité. Je vous jure qu’à l'heure qu’il est, je ne me rappelle pas moi-même le quart de ce qui vous chagrine; et vous méditez si obstinément sur ce sujet que votre rival vous est plus présent qu’à moi-même. N’y pensez plus et laissez-moi donner de la tisane à l'abbé qui se réveille.
A ce moment, M. Coquebert s’approcha du lit avec sa trousse, fit un nouveau pansement, dit tout haut que la blessure était en bonne voie de guérison. Puis, me tirant à part :
— Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abbé ne mourra pas du coup qu’il a reçu. Mais, à vrai dire, je crains qu’il ne réchappe pas d’une pleurésie assez forte, causée par sa blessure. Il est présentement travaillé d’une grosse fièvre. Mais voici venir monsieur le curé.
Mon bon maître le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment il se portait.
— Mieux que la vigne, répondit le curé. Car elle est toute gâtée de fïeurebers et de vermines contre lesquels le clergé de Dijon fit pourtant, cette année, une belle procession avec croix et bannières. Mais il en faudra faire une plus
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belle, l'année qui vient, et brûler plus de cire. Il sera nécessaire aussi que l’official excommunie à nouveau les mouches qui détruisent les raisins.
— Monsieur le curé, dit mon bon maître, on dit que vous lutinez les filles dans vos vignes. Fi! ce n’est plus de votre âge. En ma jeunesse, j’étais, comme vous, porté sur la créature. Mais le temps m’a beaucoup amendé, et j’ai tantôt laissé passer une nonnain sans lui rien dire. Vous en usez autrement avec les donzelles et les bouteilles, monsieur le curé. Mais vous faites plus mal encore de ne point dire les messes qu on vous a payées et de trafiquer des biens de l'Eglise. Vous êtes bigame et simoniaque.
En entendant ces propos, M. le curé ressentait une surprise douloureuse; sa bouche demeurait ouverte et ses joues tombaient tristement des deux côtés de son large visage :
— Quelles indignes offenses au caractère dont je suis revêtu! soupira-t-il enfin, les yeux au plancher. Quels propos il tient, si près du tribunal de Dieu! Oh! monsieur l’abbé, est-ce à vous de parler de la sorte, vous qui menâtes une sainte vie et étudiâtes dans tant de livres?
Mon bon maître se souleva sur son coude. La fièvre lui rendait tristement et à contre-sens cet air jovial que nous aimions à lui voir naguère.
— Il est vrai, dit-il, que j’ai étudié les anciens auteurs. Mais il s’en faut que j’aie autant de lecture que le deuxième vicaire de monsieur l’évêque de Séez. Bien qu’il eût le dehors et le dedans d’un âne, il fut plus grand liseur que moi, car il était bigle et, guignant de l’œil, il lisait deux pages à la fois. Qu’en dis-tu, vilain fripon de curé, vieux
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galant qui cours la guilledine au clair de lune? Curé, ta bonne amie est faite comme une sorcière. Elle a de la barbe au menton : c’est la femme du chirurgien-barbier. Il est amplement cocu, et c’est bien fait pour cet homunculus dont toute la science médicale se hausse à donner un clystère.
— Seigneur Dieu! que dit-il? s’écria madame Coquebert. Il faut qu’il ait le diable au corps.
— J’ai entendu beaucoup de malades parler dans le délire, dit M. Coquebert, mais aucun ne tenait d’aussi méchants propos.
— Je découvre, dit le curé, que nous aurons plus de peine que je n’avais cru à conduire ce malade vers une bonne fin. Il y a dans sa nature une âcre humeur et des impuretés que je n’y avais pas d’abord remarquées. Il tient des discours malséants à un ecclésiastique et à un malade.
— C’est l’effet de la fièvre, dit le chirurgien-barbier.
— Mais, reprit le curé, cette fièvre, si elle ne s’arrête, le pourrait conduire en enfer. Il vient de manquer gravement à ce qu’on doit à un prêtre. Je reviendrai toutefois l’exhorter demain, car je lui dois, à l’exemple de Notre-Seigneur, une miséricorde infinie. Mais, de ce côté, je conçois de vives inquiétudes. Le malheur veut qu’il y ait une fente à mon pressoir, et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert, ne manquez point de dire un mot au charpentier, et de m’appeler auprès de ce malade, si son état s aggrave soudainement. Ce sont bien des soucis, Coquebert!
Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous
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en conçûmes l’espoir de le conserver. Il prit un consommé et se souleva sur son lit. Il parlait à chacun de nous avec sa grâce et sa douceur coutumières. M. d’Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le vint voir et lui demanda assez indiscrètement de lui faire son piquet. Mon bon maître promit en souriant de le faire la semaine prochaine. Mais la fièvre le reprit à la tombée du jour. Pâle, les yeux nageant dans une terreur indicible, frissonnant et claquant des dents :
— Le voilà, cria-t-il, ce vieux youtre! C’est le fils que Judas Iscariote fit à une diablesse en forme de chèvre. Mais il sera pendu au figuier paternel, et ses entrailles se répandront à terre. Arrêtez-le... Il me tue! J’ai froid!
Un moment après, rejetant ses couvertures, il se plaignit d’avoir trop chaud.
— J’ai grand’soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu’il soit frais. Madame Coquebert, hâtez-vous de l’aller mettre rafraîchir dans la fontaine, car la journée promet d’être brûlante.
Nous étions à la nuit, et il brouillait les heures dans sa tête.
— Faites vite, dit-il encore à madame Coquebert; mais ne soyez pas aussi simple que le sonneur de la cathédrale de Séez, qui, étant allé tirer du puits les bouteilles qu’il y avait mises, aperçut son ombre dans l’eau et se mit à crier : « Holà! messieurs, venez vite m’aider. Car il y a là-bas des antipodes qui boiront notre vin, si nous n’y mettons bon ordre. »
— 11 est jovial, dit madame Coquebert. Mais tantôt il
a tenu sur moi des propos bien indécents. Si j'eusse trompé Coquebert, ce n’aurait point été avec monsieur le curé, en égard à son état et à son âge.
M. le curé entra dans ce même moment :
— Eh bien, monsieur l’abbé, demanda-t-il à mon maître, dans quelles dispositions vous trouvez-vous? Quoi de nouveau?
— Dieu merci, répondit M. Coignard, il n’est rien de nouveau dans mon esprit. Car, ainsi qu’a dit saint Chrysostome, évitez les nouveautés. Ne vous engagez point dans des voies qui n’aient point encore été tentées; on s’égare sans fin, quand une fois on a commencé de s’égarer. J’en ai fait la triste expérience. Et je me suis perdu pour avoir suivi des chemins non frayés. J’ai écouté mes propres conseils et ils m’ont conduit à l’abîme. Monsieur le curé, je suis un pauvre pécheur; le nombre de mes iniquités m’opprime.
— Voilà de belles paroles, dit M. le curé. C’est Dieu lui-même qui vous les dicte. J’y reconnais son style inimitable. Ne voulez-vous point que nous avancions un peu le salut de votre âme?
Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impuretés se lèvent contre moi. J en vois se dresser de grandes et de petites. J en vois de rouges et de noires. J’en vois d’infimes qui chevauchent des chiens et des cochons, et j en vois d autres qui sont grasses et toutes nues, avec des tétons comme des outres, des ventres qui retombent à grands plis et des fesses énormes.
* Est-il possible, dit M. le curé, que vous en ayez une
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vue si distincte? Mais, si vos fautes sont telles que vous dites, mon fds, il vaut mieux ne les point décrire et vous borner à les détester intérieurement.
— Voudriez-vous donc, monsieur le curé, reprit l’abbé, que mes péchés fussent tous faits comme des Adonis? Mais laissons cela. Et vous, barbier, donnezmoi à boire. Connaissez-vous monsieur de la Musardière?
— Non pas, que je sache, dit M. Coquebert.
— Apprenez donc, reprit mon bon maître, qu’il était très porté sur les femmes.
— C’est par cet endroit, dit le curé, que le diable prend de grands avantages sur l’homme. Mais où voulezvous en venir, mon fils?
— Vous le verrez bientôt, dit mon bon maître. Monsieur de la Musardière donna rendez-vous à une pucelle dans une étable. Elle y alla, et il l’en laissa sortir comme elle y était venue. Savez-vous pourquoi?
— Je l’ignore, dit le curé, mais laissons cela.
— Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu’il se garda de l’accointer, de peur d’engendrer un cheval, dont on lui eût fait un procès au criminel.
— Ah! dit le barbier, il devait plutôt avoir peur d’engendrer un âne.
— Sans doute! dit le curé. Mais voilà qui ne nous avance point dans le chemin du paradis. Il conviendrait de reprendre la bonne route. Vous nous teniez tout à l’heure des propos si édifiants!
Au lieu de répondre, mon bon maître se mit à chanter d’une voix assez forte :
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
Pour mettre en goût le roi Louison On a pris quinze mirlitons,
Landerirette,
Qui tous le balai ont rôti,
Landeriri.
— Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le curé, chantez plutôt quelque beau noël bourguignon. Vous y réjouirez votre âme en la sanctifiant.
— Volontiers, répondit mon bon maître. Il en est de Guy Barozai, que je tiens, en leur apparente rusticité, pour plus fins que le diamant et plus précieux que l’or. Celui-ci, par exemple :
Lor qu’au lai saison qu’ai jaule Au monde Jésu-Chri vin,
L’âne et le beu l’échaufin De leu sofle dans l’étaule.
Que d’âne et de beu je sai,
Dans ce royaume de Gaule,
Que d’âne et de beu je sai Qui n’an airein pa tan fai!
Le chirurgien, sa femme et le curé reprirent ensemble :
Que d’âne et de beu je sai,
Dans ce royaume de Gaule,
Que d’âne et de beu je sai Qui n’an airein pa tan fai!
Et mon bon maître reprit d’une voix plus faible :
Mais le pu béo de l’histoire Ce fu que l’âne et le beu Ainsin passire tô deu Lai neu san maingé ni boire.
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Que d’âne et de beu je sai,
Gouvar de pane et de moire,
Que d’âne et de beu je sai Qui n’an airein pa tan fai!
Puis il laissa tomber sa tete sur 1 oreiller et ne chanta plus.
Il y a du bon en ce chrétien, nous dit M. le curé, beaucoup de bon, et tantôt encore il m’édifiait moi-même par de belles sentences. Mais il ne laisse point de m inquiéter, car tout dépend de la fin, et I on ne sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa bonté, veut qu’un seul moment nous sauve; encore faut-il que ce moment soit le dernier, de sdfte que tout dépend d’une seule minute, auprès de laquelle le reste de la vie est comme rien. C est ce qui me fait frémir pour ce malade, que les anges et les diables se disputent furieusement. Mais il ne faut point désespérer de la miséricorde divine.
Deux jours se passèrent en de cruelles alternatives.
Après quoi, mon bon maître tomba dans une faiblesse extrême.
— Il n’y a plus d’espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa tête creuse l’oreiller, et remarquez que son nez est aminci.
En effet, le nez de mon bon maître, naguère gros et rouge, n’était plus qu’une lame recourbée, livide comme du plomb.
1 ournebroche, mon fils, me dit-il d’une voix encore pleine et forte, mais dont je n’avais jamais entendu le son, je sens qu il me reste peu de temps à vivre. Allez me chercher ce bon prêtre, pour qu’il m’entende en confession.
vin. — 36
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M. le curé était à sa vigne, où je courus.
— La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante que je n’espérais; allons assister ce pauvre homme.
Je le ramenai auprès du lit de mon bon maître, et nous le laissâmes seul avec le mourant.
11 sortit au bout d’une heure et nous dit :
— Je puis vous assurer que monsieur Jérôme Coignard meurt dans des sentiments admirables de piété et d'humilité. Je vais à sa demande, et en considération de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant que je revêts l’aube et l’étole, veuillez, madame Coquebert, m’envoyer dans la sacristie l’enfant qui sert chaque matin ma messe basse, et préparer la chambre pour y recevoir le bon Dieu.
Madame Coquebert balaya la chambre, mit une couverture blanche au lit, posa au chevet une petite table qu’elle couvrit d’une nappe; elle y plaça deux chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une jatte de faïence où trempait dans l’eau bénite une branche de buis.
Bientôt nous entendîmes la sonnette agitée dans le chemin par le desservant, et nous vîmes entrer la croix aux mains d’un enfant, et le prêtre vêtu de blanc et portant les saintes espèces. Jahel, M. d’Anquetil, monsieur et madame Coquebert et moi, nous tombâmes à genoux.
— Pax huic domui, dit le prêtre.
Et omnibus habit antibus in ea , répondit le desservant.
Puis M. le curé prit de l’eau bénite dont il aspergea le malade et le lit.
Il se recueillit un moment et dit avec solennité :
Mon fils, n avez-vous point une déclaration à faire?
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Oui, monsieur, dit l’abbé Coignard, d’une voix assurée. Je pardonne à mon assassin.
Alors, l’officiant, tirant l’hostie du ciboire :
Ecce agnus Del , qui tollit peccata mundi.
Mon bon maître répondit en soupirant :
— Parlerai-je à mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que cendre? Gomment oserai-je venir à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien qui m’en puisse donner la hardiesse? Gomment vous introduirai-je chez moi, apres avoir si souvent blessé vos yeux pleins de bonté?
Et M. l’abbé Coignard reçut le saint viatique dans un profond silence, déchiré par nos sanglots et par le grand bruit que madame Coquebert faisait en se mouchant.
Après avoir été administré, mon bon maître me fit signe d’approcher de son lit et me dit d’une voix faible, mais distincte :
— Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les maximes que j’ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, hélas! autant que ma vie. Grains les femmes et les livres pour la mollesse et l’orgueil qu’on y prend. Sois humble de cœur et d’esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n’en peuvent communiquer. C’est lui qui donne toute science. Mon fils, n écoute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beaute et la finesse de leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans la vertu.
Il se tut, épuisé. Je saisis sa main qui reposait sur le
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drap, je la couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu’il était notre maître, notre ami, notre père, et que je ne saurais vivre sans lui.
Et je demeurai de longues heures abîmé de douleur au pied de son lit.
Il passa une nuit si paisible que j’en conçus comme un espoir désespéré. Cet état se soutint encore dans la journée qui suivit. Mais vers le soir il commença à s’agiter et à prononcer des paroles si indistinctes qu’elles restent tout entières un secret entre Dieu et lui.
A minuit il retomba dans un abattement profond et l’on n'entendait plus que le bruit léger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne nous reconnaissait plus.
Vers deux heures il commença de râler; le souffle rauque et précipité qui sortait de sa poitrine était assez fort pour qu’on l’entendît au loin, dans la rue du village, et j’en avais les oreilles si pleines que je crus l’ouïr encore pendant les jours qui suivirent ce malheureux jour. A l’aube, il fit de la main un signe que nous ne pûmes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son visage prit, dans la mort, une majesté digne du génie qui l’avait animé et dont la perte ne sera jamais réparée.
Mle curé de Vallars fît à M. Jérôme Coignard • des obsèques solennelles. Il chanta la messe funèbre et donna l’absoute.
Mon bon maître fut porté dans le cimetière attenant à 1 église. Et M. d’Anquetil donna à souper chez Gaulard à tous les gens qui avaient assisté à la cérémonie. On y but du vin nouveau, et l’on y chanta des chansons bourguignonnes.
Le lendemain j’allai avec M. d’Anquetil remercier M. le curé de ses soins pieux.
— Ah! dit le saint homme, ce prêtre nous a donné une grande consolation par sa fin édifiante. J’ai vu peu de chrétiens mourir dans de si admirables sentiments,
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et il conviendrait d’en fixer le souvenir sur sa tombe en une belle inscription. Vous êtes tous deux, messieurs, assez instruits pour y réussir, et je m’engage à faire graver sur une grande pierre blanche l’épitaphe de ce défunt, dans la manière et dans l’ordre que vous l’aurez composée. Mais souvenez-vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu.
Je le priai de croire que j’y mettrais tout mon zèle, et M. d’Anquetil promit, pour sa part, de donner à la chose un tour galant et gracieux.
— J’y veux, dit-il, m’essayer au vers français, en me guidant sur ceux de monsieur Chapelle.
— A la bonne heure! dit M. le curé. Mais n’êtes-vous pas curieux de voir mon pressoir? Le vin sera bon cette année et j’en ai récolté en suffisante quantité pour mon usage et pour celui de ma servante. Hélas! sans les fïeurebers, nous en aurions bien davantage.
Après souper, M. d’Anquetil demanda l’écritoire et commença de composer des vers français. Puis, impatienté, il jeta en l’air la plume, l’encre et le papier.
— Tournebroche, me dit-il, je n’ai fait que deux vers, et encore ne suis-je pas assuré qu’ils sont bons : les voici tels que je les ai trouvés.
Ci-dessous gît monsieur Coignard.
Il faut bien mourir tôt ou tard.
Je lui répondis qu’ils avaient cela de bon de n’en point vouloir un troisième.
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Et je passai la nuit à tourner une épitaphe latine en la manière que voici :