SCÈNE VII
DAPHNÉ, H 1 P P I A S , dans le tombeau ;
THEOGNIS et LB CHŒUR DES FIDÈLES repassant sur la route.
LE CHŒUR DES FIDÈLES
Ils ont fui le siècle pervers,
Et nous gémissons dans l’attente.
Fais-nous monter vers toi, couverts,
Comme eux, d’une pourpre éclatante!
THEOGNIS, à un des diacres du chœur.
A l'heure où le sommeil a vaincu tous les fronts, Une lampe, au tombeau des anciens vignerons, Douteuse, veille encore et dans l’ombre rougie Semble guider le vol, le rapt ou la magie. Dionysos, mon fils, va voir d’un pied furtif Quelle œuvre on accomplit sous le pin noir et l’if. Va, mon fils; car il faut que le gardien épie Les actes ténébreux du fourbe et de l’impie.
Il passe. Le diacre Dionysos se glisse jusqu’au tombeau des vignerons et voit, sans être vu, Hippias et Daphné. Il court rejoindre l’évêque, qui a poursuivi sa route avec le chœur.
On entend encore L E CHŒUR DES FIDÈLES.
Seigneur, accorde à notre sang La seule gloire qui l’attire.
Mets sur nos robes de lin blanc La rose rouge du martyre.
POÉSIES
DAPHNÉ
C’est le chant des chrétiens, l’hymne retentissant Qui monte vers les Saints baptisés par le sang.
Où donc Hotte, ô Martyrs, votre candide armée?
H I P P I AS
Viens. J’étends mon manteau sur ta poitrine aimée.
DAPHNÉ
Reste encore un moment, Hippias; ne crains pas.
Je veux, comme il convient, t’offrir un beau repas, Et nous boirons le vin dans la chambre sacrée. Prends ta place, Hippias; la table est préparée.
Ami, c’est le festin des noces, et voici Le calice, l’aiguière au long coi aminci,
Les coupes, les parfums, le sel et les couronnes,
Et les lys mariés aux frêles anémones.
Car il nous faut, devant les Ombres des aïeux, Célébrer notre hymen par un banquet pieux.
La pâle violette et la molle hyacinthe Parfument doucement ma tête trois fois ceinte. Répands autour de nous les flacons odorants ; Attache sur ton front les belles fleurs, et prends La coupe où j’ai mêlé le vin sombre à l’eau pure.
HIPPIAS
Dans le tombeau désert et sous la nuit obscure Des roses du festin j’ornerai mes cheveux,
0 Daphné. Je consens à tout ce que tu veux,
LES NOCES CORINTHIENNES
Et comme toi j’estime en mon cœur qu’il est juste De fêter saintement notre union auguste.
Je t offre donc le vin, Héré, chère aux époux. Cypris marine, et toi, la Chasseresse, et vous,
Eros, qui rayonnez dans la nuit étoilée,
Protégez avec moi l’épouse encor voilée,
Si vous favorisez la pudeur et l’amour.
DAPHNÉ
Je tendrai vers le ciel une coupe à mon tour.
Dieu qui sous l’olivier craignis l’amer calice, Regarde. Je ne peux, sans que mon cœur faiblisse, Hélas! je ne peux pas goûter ce vin encor;
Mes lèvres n’osent pas toucher la coupe d’or.
HIPPIAS
Bois, et tu me tendras la coupe à moitié pleine, Pour que je trouve au vin le goût de ton haleine.
DAPHNÉ
Hippias! je boirai le vin noir; je le dois,
Je le veux. Vois, je tiens la coupe entre mes doigts.
HIPPIAS
Bois à notre union, amie.
0 destinée!
C’est donc fait, j’ai vidé la coupe d’hyménée.
POÉSIES
II ne faut plus, ami, qu’elle serve au repas.
Je la consacre au Dieu que tu ne connais pas.
Ma part n’est point d’aimer sur des tapis de roses, Dans un sourire clair, parmi de douces choses;
Moi, j’aime avec mes nerfs, mes moelles et mon sang, Offerte tout entière et la mort dans le flanc.
La clarté de tes yeux m’inonde de délices.
Tes cheveux sont brillants et tes tempes sont lisses.
Hippias, sur ta joue un duvet incertain
Est répandu, semblable aux vapeurs du matin.
HIPPIAS
Sur tes lèvres en fleurs d’invisibles abeilles,
Daphné, font un- murmure agréable aux oreilles;
Et la volupté sainte a doucement gonflé,
Gomme un bouton qui veut fleurir, ton sein voilé.
Mon Hippias, ta taille et ton noble visage
Font songer aux héros dont nous voyons l'image.
HIPPIAS
0 Daphné, tes bras ronds, par l’amour assouplis, S’élancent nus et fiers de la robe aux longs plis.
DAPHNÉ
Hippias, le courage embellit ta poitrine.
HIPPIAS
Daphné, ton âme est pure et ta forme est divine.
LES NOCES CORINTHIENNES
DAPHNÉ
J g m attache a ton cou!
hippias.
Je te tiens sur mon cœur!
0 tendresse !
DAPHNÉ
hippias.
0 désirs! ô flammes!
0 langueur!...
Presse-moi dans tes bras pour que la mort jalouse N’en puisse pas sans lutte arracher ton épouse.
Tout batelier qu il est, le vieux Caron, le soir,
Passe par les chemins sur un grand cheval noir.
Tes mains, quand j’errerai dans la demeure sombre, Ne donneront ni fruits ni lait pur à mon ombre,
Car je serai parmi la troupe des chrétiens,
Et mes mânes jamais n’accueilleront les tiens!
HIPPIAS
Eh bien! quitte ce Dieu qui n’aime pas les noces. L’amour a su dompter jusqu’aux bêtes féroces.
DAPHNÉ
Christ Jésus doit un jour ressusciter les siens :
Voilà ce que du moins enseignent les anciens.
POÉSIES
Homme, tu peux tenter d’éclaircir ce mystère.
Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
Christ est le Dieu des morts : que son nom soit béni Hélas! la vie est brève et l’amour infini.
H I P P I AS
Ris et ne souille plus, enfant, tes lèvres pures De ces noms ennemis des jeunes chevelures. Garde-toi de tenter le sort; vivre est divin. Aimons-nous et vivons, car tout le reste est vain.
DAPHNÉ
Vis longtemps, Hippias, et goûte la lumière,
Te souvenant parfois que je fai la première Fait sentir (tout nous est révélé par l’amour) Combien la vie est belle à la clarté du jour. Recueille, ô mon époux, mes paroles sacrées.
Quand le lit ténébreux, bien connu des orfraies, Hélas! aura reçu ce corps qui te fut cher,
Quand je ne serai plus qu’un fantôme sans chair,
Garde le souvenir de la fille chrétienne
Qui, belle, abandonna cette main à la tienne,
Te chérissant d’un cœur qui n’était pas léger. Parfois, dans la demeure on se met à songer.
(Une autre alors, une autre aura franchi ta porte Et pris à ton foyer la place de la morte.)
Quitte un moment l’épouse au rire clair, le soir,
Et sur le banc mousseux du jardin viens t’asseoir : Tu verras s’élever mon ombre sur la terre;
Et, sans tendre à ton front une bouche adultère,
LES NOCES CORINTHIENNES
Je te caresserai dans le souffle des vents.
C'est ainsi que les morts se mêlent aux vivants.
Ils flottent dans la brise et parlent dans les feuilles. Je reviendrai vers toi pour peu que tu le veuilles.
H I P P I AS
Un don est sur ta bouche, ô vierge, et le parler Qu'une Muse t’inspire est doux à s’envoler Entre tes belles dents, ouvrage des Charités.
Mais que sert de songer aux choses interdites?
Et pourquoi dans l’hymen traîner le chant des pleurs? La jeunesse, la terre aux divines couleurs,
La volupté, l’amour, tout nous rit, et tu pleures! Suivons légèrement le vol léger des Heures.
Que la pieuse joie éclaire ton esprit!
La terre est bonne, enfant, puisqu’elle te nourrit; Tout est bon, tout est doux, puisque tu m’es donnée. Laissons couler la vie et, d’année en année,
Goûtons les biens nouveaux qu’apporte le destin,
Sans méditer jamais l’avenir incertain.
DAPHNÉ
Qu'il sera bon d’aller à midi vers la source !
HIPPIAS
Compagne, il faut partir et tenter notre course.
Vois : les astres au ciel déjà pâlissent. Crains D'être surprise. Allons aux rivages marins,
POÉSIES
Pour que le vieux Glaucos regarde sous les rames lHuir au jour matinal la meilleure des femmes. Viens; la divine nuit s’achève: hâtons-nous.
Daphné, pâle, se' lève et chancelle.
Ma Daphné, ton beau corps fléchit sur tes genoux. 0 Dieux! quelle Lamie a de ses mains secrètes Sur tes tempes semé deux pâles violettes?
Une mortelle odeur s’exhale de ces murs.
Sortons, et viens goûter l’air et les souflles purs.