‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 102 sur 119 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

DAPHNÉ, HIPPIAS. THÉOGNIS. KALLISTA, HERMAS, Esclaves portant des flambeaux.

THÉOGNIS, à Hippias et à Daphné qui sortent de la chambre funéraire.

Ne craignez pas, enfants, et sachez me connaître :

Je suis, au nom du Christ, pasteur d’âmes et prêtre Selon 1 oïdie établi sur nous par le Seigneur. Écoutez-moi sans trouble, et chassez toute peur.

Car je ne te viens pas sacrer diaconesse,

Enfant; Christ ne veut plus la fleur de ta jeunesse.

L homme la respira, l’homme la doit cueillir;

Le Dieu de pureté n’en a plus le désir.

Entends : je suis la main qui lie et qui délie.

Daphné, fille d’Hermas, j’annonce et je publie Que le vœu de ta mère est délié par moi,

Et tu peux dans la chair t’unir selon la loi.

N étant plus agréable à 1 Epoux du mystère,

Suis sans peur, devant tous, cet enfant de la terre. Car le Maître s’assit aux noces et donna Le vin miraculeux aux époux de Cana.

Et toi, fils des païens, que l’esprit de mensonge inspire et fait errer comme un homme qui songe, Ecoute, afin que Dieu daigne bénir ton lit :

Quitte la vieille erreur et crois. L’Apôtre a dit :

« L homme sanctifiera l'épouse qu’il a prise,

Et c’est un sacrement dans la nouvelle Église. »

Vous voulez être unis? Qu’il en soit fait ainsi.

Homme, prends celle-là. Femme, prends celui-ci.

Par le Père incréé, par le Fils, roi du monde,

Par le saint Paraclet en qui la gloire abonde,

Je vous joins. Soyez deux dans une même chair. Femme, suis ton époux. Homme, reste-lui cher, bt sache, ayant reçu cette enfant toute pure,

La rendre un jour à Dieu sans ride et sans souillure. Echangez vos anneaux, car vous êtes unis.

Par l’imposition des mains, je vous bénis.

HIPPIAS

0 saint vieillard, un Dieu t’accompagne. Que dis-je? Tu parais un Dieu même. 0 faveur! ô prodige!

POÉSIES

HERMAS

Il convenait d unir ces enfants, en effet.

Certes, ce que tu fis, ô prêtre, fut bien fait.

Je tuerai le grand bœuf, honneur de mes étables, Et je ferai couler le vin sur douze tables.

Au banquet nuptial, enfants, nous convierons Tous les pasteurs du bourg et tous les vignerons.

DAPHNÉ

Préparez un festin, le festin funéraire.

Prise au filet du Dieu, je n’ai pu m’y soustraire. Hélas! tu fus cruel de me tendre, ô vieillard,

La vie et le bonheur, quand il était trop tard.

HIPPIAS

De quel mal, ô Daphné, te sens-tu menacée?

Ta main est dans la mienne, et ta main est glacée!

DAPHNÉ

Adieu, tous! apprêtez la myrrhe et le linceul. Croyais-tu donc, ami, que, fidèle à toi seul, J’aurais trahi ma mère et le Dieu pour te suivre? Croyais-tu que t’aimant je pouvais encor vivre?

Je suis venue à toi, c’est que j’allais mourir. Hippias, je n’avais que ma mort à t’offrir.

Tu connais le poison que les magiciennes Savent tirer, la nuit, des fleurs thessaliennes?

Je l’ai bu dans ma coupe en livides humeurs.

Il a glacé mon corps, vaincu mes bras. Je meurs.

LES NOCES CORINTHIENNES hippias.

0 deuil! ô désespoir! Tombez, Ileurs et couronnes

DAPHNÉ

Ce que j’ai fait est fait, et ces choses sont bonnes. Sachez par moi combien l’amour a de pouvoir. Retenez ce qu’hélas ! je vous donne de voir,

Et contez mon malheur pour que jamais les mères N obligent leurs enfants à des noces amères...

Et pourtant je vivrais si Dieu l’avait voulu.

La terre me faisait accueil; il m’aurait plu,

Près du foyer, soumise à l’époux, douce et fîère, De nourrir un enfant sous la belle lumière Et de le voir éclore à des souffles d’amour...

Voici l’aube innocente, amis; voici le jour. Menez-moi, menez-moi sur la colline rose,

Vers les blonds tamaris que la fontaine arrose... La nuit, la nuit revient, m’enveloppe et m’emplit. Approche, cher époux. Porte-moi sur le lit Où je reposerai dans ma robe de fête.

Hippias, c’est à toi de me voiler la tête.

Adieu, père et vous tous. Vis, ô toi que j’aimais!

HERMAS

Elle est morte! 0 ma fille, adieu donc pour jamais. C’est toi qui l’as tuée, ô femme! Un Dieu farouche A secoué le mors écumeux dans ta bouche.

C’est pourquoi tu perdis sans pitié, sans raison,

Et ta fille et moi-même et toute la maison.

POÉSIES

Les hommes sont cruels quand un Dieu les agite. Adieu, je veux fuir seul, sans famille et sans gîte, Ton front souillé, ma vigne et la terre d’Hellas!

0 mon enfant, ma fleur! hélas! hélas! hélas!

KALLISTA

Je suis mère, et mon cœur est percé d’une épée. Eclaire-moi, mon Dieu, si je me suis trompée; Punis-moi, mon Seigneur, si j’ai failli. Mais non, J’ai fait ce que j’ai fait pour l’honneur de ton nom, Pour ta gloire ici-bas, pour le salut des âmes, Selon ta charité dont je ressens les flammes. Gomme un riche joyau je t’offrirai mes pleurs,

Et je crierai vers toi, du fond de. mes douleurs,

Et ma bouche louera ta sagesse infinie.

Tu m’as pris mon enfant : que ta main soit bénie!

THÉOGNIS

Ton vœu fut imprudent; ton zèle t’aveugla,

0 femme! mais tu crois, et le salut est là.

Tournez vers l’Orient la face de la morte.

HIPPIAS

Laissez! elle est à moi. Je la prends, je l’emporte. Je veux fuir avec elle un monde dévasté,

Car en elle ont péri l’amour et la beauté.

Puisque au Dieu de la mort la terre est asservie,

Je vais chercher ailleurs la lumière et la vie.

LES NOCES CORINTHIENNES

J abattrai les grands pins et les chênes des bois, Afin qu’un seul bûcher nous consume à la fois;

Et, confiés tous deux à la flamme brillante Dans un meme reseau de fidèle amiante,

Nous nous envolerons, loin d’un monde odieux, Sur l’étincelle auguste, au sein profond des Dieux.

Musique. Le rideau tombe lentement tandis qu’Hippias emporte Daphné et remonte du fond sur le praticable.

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