‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 103 sur 119 · TIBULLUS · texte numérisé non relu

TIBULLUS

LEUGONOÉ

A Jules Breton.

La mer voluptueuse où chantaient les Sirènes, Bleuissante à travers les fûts rouges des pins,

Traîne le long soupir de ses ondes sereines Au pied de la maison où des mimes sont peints.

Dans les fleurs, sur un lit de pourpre aux pieds d’ivoire, Abandonnant le faix de son beau corps vaincu, Leuconoé médite et voit en sa mémoire Quel lui fut le destin et comme elle a vécu.

POÉSIES

Le triple bandeau blanc, cher à l’épouse austère, N’enclôt pas ses cheveux blonds et de perles ceints; Et le tissu de Gos d’une ombre de mystère La baigne, et se soulève, agité par ses seins.

Le retour des Saisons, les Heures enlacées,

Tandis qu elle riait, accoudée aux festins,

Ont mûri sous son front les profondes pensées Et le doux souvenir des jours déjà lointains.

Elle songe et revoit l’enfant maigre et sauvage Qu’autrefois elle fut, brune fleur du rocher,

Violette de Zanthe éclose au cher rivage,

Qu’un marchand carien vint un jour arracher.

Elle revoit ses pleurs et l’injuste galère,

Et le riche bétail couché, les bras liés,

Puis le marché latin, le lit du Consulaire,

L’ivresse, les parfums, le rire et les colliers;

Les roses sur son seuil, les vœux des jeunes hommes, Sur la couche de fleurs Téléphus aux beaux flancs,

Et i héritage intact des vieillards économes Coulant, fondu pour elle, en flots étincelants;

L amour fatal des fils et les larmes des mères,

Les désirs, les fureurs, les deuils et les tourments Que par elle ont filés les Sœurs trois fois amères,

Par elle, non souillée et chère à ses amants;

LEUCONOÉ

Chevaliers, Sénateurs, et Tétrarques d’Asie Conduits comme un troupeau sous son doigt obéi, Car tu ceignis sa taille, entre toutes choisie,

De ta ceinture d'or, Vénus de Pompéi!

Elle est fîere en son cœur de tes dons, ô Déesse!

Et 1 orgueil d’être belle éclate dans ses yeux.

Mais son front est voile d’une vague tristesse,

Et la vie est pesante à son sein glorieux.

Le mal des jours nouveaux s’allume dans ses veines. Le monde a désappris ce sourire ingénu Que reflétaient si clair les antiques fontaines;

Un âge de langueur et de fièvre est venu.

Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines Le mol embrasement d’un souffle oriental.

Une sainte épouvante a gonflé leurs narines Sous des Dieux apparus loin de leur ciel natal.

Et celle-ci connaît la grande inquiétude;

La chose humaine brille et l’enveloppe en vain.

A ses sens délicats la terre est triste et rude;

Elle médite un monde immuable et divin.

Ses soupirs ont monté dans la sainte lumière.

0 magique pouvoir, vertu d’un cœur pieux!

Tous les Dieux qu’elle aima viennent à sa prière Parfumer son haleine et rafraîchir ses yeux.

POÉSIES

Elle les voit si beaux! Son âme avide et tendre,

Que le siècle brutal fatigua sans retour,

Cherche entre ces Esprits indulgents à qui tendre L ardente et lourde lleur de son dernier amour.

Dans la troupe si douce aux âmes éphémères,

Elle choisit d abord de ses regards en pleurs Les Amantes des Dieux et les augustes Mères Dont le cœur fut comblé d’ineffables douleurs :

La grande Phrygienne en hurlements féconde,

Et la Vénus en deuil près d’un enfant glacé,

Et cette bonne Isis qui cherche par le monde Les membres précieux de l’époux dispersé.

Elles sont là, debout, ces femmes éternelles Qui saignent à jamais des blessures du sort.

Quelle âme ne voudrait se confier en elles?

Elles savent quel goût ont l’amour et la mort.

Mais voici, blanc troupeau dans la pâle prairie, Leurs fils et leurs époux, les Dieux adolescents Qu aux jours mystérieux, sur la couche fleurie,

Les femmes vont pleurer dans la myrrhe et l’encens

L enfant Atys, semblable aux vierges de Phrygie Depuis que sa main blanche a mutilé sa chair,

Lui qui, menant la sainte et frénétique orgie,

Du bruit du tympanon remplit les monts et l’air,

LEUCONOÉ

Et qui, sous les pins noirs de son antique Amante,

D’un délire divin longuement transporté,

Par ses bonds, par les cris de sa bouche écuinante, Célèbre son impure et fîère chasteté;

Et le jeune Barbare, astre clair de la Perse,

Le radieux Mithra, seigneur aux mille noms,

Qui, robuste et charmant, d’un poignard d’or transperce Le céleste Taureau sous ses larges fanons ;

Et l’Adonis fleuri tel qu’une belle plante,

Chasseur qui se plaisait à poursuivre les daims,

Et dont le sang rougit la cuisse étincelante,

Sous la morsure, hélas! d’un monstre aux pieds soudains.

Il repose, baigné de cinname et de larmes;

Sur son corps la blessure ouvre un calice bleu.

Et Leuconoé goûte éperdument les charmes D adorer un enfant et de pleurer un Dieu.

Tout s’éteint! Elle est lasse et n’est point apaisée.

Elle n a pas donné tout l’amour de son cœur,

Et ses regards encor, sous la chaude rosée,

Traînent une inquiète et profonde lueur.

Solitaire, du fond de sa grande détresse,

Tendant au ciel son âme et ses ardentes mains,

Elle cherche, dans l’air du soir qui la caresse,

De plus tendres Esprits et des Dieux plus humains.

POÉSIES

Elle voudrait savoir dans quelle ombre divine,

Sous quel palmier mystique, en quels bras endormi Brille l’Enfant céleste et doux qu elle devine,

Le maître souhaité, l’incomparable ami.

Ce Roi mystérieux qui console et qui pleure,

Ce second Adonis et plus triste et plus pur,

Ce nouveau-né qui doit mourir quand viendra l'heure, Quel lait l’abreuve encor dans la maison d’azur?

Cherche, ô Leuconoé : va d’auberge en auberge Voir si le Mage errant passe et n’apporte rien.

En quête de ton Dieu, visite sur la berge Le Chaldéen obscur et le vil Syrien.

Courbe ta belle tête aux pieds du Juif immonde.

Ces impurs étrangers, humbles agitateurs,

Que travaille en secret la haine du vieux monde,

Sont tes bons conseillers et tes consolateurs.

Va demander ton maître à leur race exécrée.

Oh! ne te lasse pas : désire, espère et crois;

Cours épier, la nuit, quelque lueur sacrée,

Aux bouches des égouts et sous l’ombre des croix.

Tes sœurs et toi, cherchez, saintes aventurières,

La plus noire caverne où se cache un devin.

Des fanges des faubourgs, des sables des carrières, Au milieu des sanglots, monte un souffle divin.

LEUCONOÉ

Un immense frisson passe dans la nuit sombre. Femmes, femmes, hâtez vos anxieux travaux,

Et dans 1 amas confus des visions sans nombre, Pressentez, suscitez le Roi des temps nouveaux.

Vous seules préparez le salut de la terre.

Des femmes comme vous, le dégoût dans le sein, Achèveront un jour la tâche salutaire Et sauront voir Celui que vous cherchez en vain.

Il donnera la grâce et la gloire aux souffrances Et, regardant les cœurs las désespérément,

Il viendra mettre en eux de longues espérances, Avec la paix du deuil et du renoncement.

Mais toi, Leuconoé, mais vous, soyez bénies, Femmes aux longs désirs, pour avoir aspiré,

Du fond des jours d’orgueil, aux douceurs infinies De la sainte tristesse et de l’amour sacré.

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