FRANÇOIS COPPÉE
LA PRISE DE VOILE
A Auguste Lacaussade.
Dans l'ombre de la nef, les pâles Augustines A pas silencieux se forment en deux chœurs,
Et l'orgue fait rouler les prières latines
Sur leurs fronts inclinés en de saintes langueurs.
Celle qui vint heurter la dernière à la grille,
Quand le monde eut blessé son cœur d’un trait mortel, L’enfant aux fiers désirs, la belle jeune fille,
Des Heurs dans les cheveux, s’avance vers l’autel,
POÉSIES
Vers l’autel revêtu des Heurs du sacrifice.
Elle a tenu ses yeux baissés pour ne pas voir Son père se dressant du fond de l’édifice,
Devant elle, tranquille et blanc de désespoir.
Puis, belle, relevant sa tête ardente et pure,
Sur le coussin de soie elle a mis ses genoux :
Les ciseaux du Pasteur coupent la chevelure Dont le parfum, la nuit, eût enivré l’époux.
Elle foule à présent ses boucles et ses roses
Sous ses pieds qui jamais ne courront dans les bois;
Et du voile de lin ses tempes sont encloses,
Ses tempes aux baisers promises autrefois.
Et 1 Evêque, debout devant la vierge offerte,
Qui sut faire à son Dieu le plus cher des présents, Montrant le ciel d un doigt où luit la gemme verte, Parle selon la paix de l’Église et des ans :
Mutans Evæ nomen.
« Gerte il est plus léger que les tissus d’Asie,
Ma sœur, le voile blanc de l’Épouse choisie.
Il brille mieux au doigt que le saphir, Panneau Qui destine la Vierge aux noces de l’Agneau.
Plus que la soie et l’or le drap du scapulaire Rejouit 1 œil auquel la chrétienne veut plaire.
En cet âge d orgueil où, comme au siècle ancien,
La femme danse autour du Bœuf ég'yptien,
LA PRISE DE VOILE
Nous avons vu venir la Vierge du Cantique Qui poitait à son Koi 1 Anémone mystique.
Elle a passé devant les sept Taureaux du seuil.
Du haut du trône d'or le Roi lui fait l’accueil. Chérubins, apprêtez la harpe et la couronne !
« Et vous, prudentes sœurs dont l’essaim m’environne, Abeilles que reçut la ruche d’Augustin,
Qui du lys virginal, de mélisse et de thym,
Sous le sceptre leger de la reine ouvrière,
Formez abondamment le miel de la prière,
Guidez la jeune abeille au tranquille vallon Où fleurit en secret la rose de Sarôn.
Elle prendra le suc de la fleur bien-aimée,
Et toujours sa cellule en sera parfumée.
« Vous, Marie-Augustine! ô ma fille et ma sœur!
Soyez chaste avec joie et forte avec douceur :
Ne ralentissez point le zèle qui vous presse,
Gardez dans votre cœur une sainte allégresse.
Vous êtes devenue à la fois la Toison Humide de rosée en l’aride saison,
Le Buisson du Prophète et la Verge fleurie ;
Vous changez le nom d’Eve au saint nom de Marie.
Et la Vierge vous suit d’un regard diligent,
Debout, les pieds sur l’astre aux deux cornes d’argent. Et quand les fils d’Adam sortiront de la tombe,
Votre Epoux vous dira : « Lève-toi, ma colombe!
« Repose sur mon sein, dans mon éternité,
« Tes ailes de candeur et de simplicité. »
Ainsi le doux vieillard assemble les images. Exhalé de sa bouche, un parfum d’Orient, Gomme en un sanctuaire, en ton cœur souriant Répand sa molle odeur avec ses beaux nuages.
Mais du monde, par toi si vite déserté,
Une voix qui ressemble aux bruits de la nature S’élève et chante, et glisse à travers la clôture Qui garde ton extase et ta virginité :
« Puisqu’un charbon sacré brûle en toi le sang d’Ève, Dit-elle, enfant qui meurs d’un mal délicieux,
Dans le ciel entr’ouvert laisse nager tes yeux;
Ne te réveille point de l’ineffable rêve.
« Comme un pollen autour d’un bois de pins, dans l’air, J’ai vu la volupté subtile et vagabonde De sa poussière d’or envelopper le monde Et d’effluves heureux pénétrer toute chair;
« Vierge, j’ai vu tes sœurs nouer sur leurs épaules Le réseau de dentelle, et courir et s’asseoir Près de l’ami furtif dans la brise du soir Où passait par flocons la semence des saules;
LA PRISE DE VOILE
« Dans le trèfle des champs, sous les fleurs du pommier J ai vu 1 humide éclair de leur bouche mi-close,
Et sur leur front tiédi j’ai vu poindre la rose Du désir fleurissant et de l’amour premier;
« J ai vu leur chevelure en torrent déroulée,
Et leurs bras déchaînés, quand, fîères de s’offrir, Goûtant l’âpre douceur d’aimer et de souffrir,
Leur chair frissonnait, d ombre et de pudeur voilée;
« J'ai connu leurs sanglots, leur ardente langueur Et leur souffle orageux exhalé par rafales,
Lorsque aux pieds de l’amant, victimes triomphales, Elles demandaient grâce et mouraient de bonheur;
« J ai deviné l’épouse et la couche bénie Sous les chastes rideaux qu’un crucifix défend,
Et le sein qu ont vu seuls les yeux bleus d’un enfant,
Et l’orgueil de la mère et sa joie infinie.
« Eh bien! ce feu d’amour, ce frisson généreux,
Cette flamme attachée aux plus belles poitrines,
Sache-le donc, ma fille! a gonflé tes narines Et d’un cercle d’azur couronné tes grands yeux.
« C’est cette volupté, cette Vénus, c’est elle Qui consume tes sens de toi-même ignorés,
Et dans l’enchantement des mystères sacrés Revêt pour toi ton Dieu d’une beauté mortelle.
« Epuise donc l’amour que ton cœur a rêvé,
L amour de Catherine et l’amour de Thérèse;
Qu au long de soixante ans, tes deux lèvres de braise Baisent les pieds du Christ sur l’humide pavé!
« Si tu gardes ta foi, qu’importe qu elle mente!
La beauté de l’amant n’est qu’au cœur de l’amante, Et 1 univers entier n’est qu’une vision.
Mais telle qu un poète ou telle qu’une sainte, Embrassant ton cher Dieu d une invincible étreinte, Sauras-tu prolonger ta belle illusion?
« Et puisqu on n est heureux que de l'amour qu on donne, Sais-tu si les yeux bleus de ta blanche Madone 1 échaufferont sans fin d un doux rayonnement?
Sais-tu si ton Jésus imprima ses stigmates A tes pieds, à tes mains, contre tes tempes mates Et jusqu en ta poitrine assez profondément?
« Pourras-tu, comme a fait cette ardente Marie,
Portant un paradis dans ton âme fleurie,
Vivre d’un rêve unique et mourir en rêvant?
Sauras-tu voir, comme elle, au fond des basiliques,
Le tombeau déserté, les témoins angéliques,
Lt sentir près de toi 1 Ami, le Dieu vivant?
LA PRISE DE VOILE
« Si tu perdais un jour ton mystique courage,
Si tes yeux épuisés se fermaient au mirage De ta Jérusalem rose au faite des monts,
Si ton ciel s éteignait dans une heure d’épreuve, Tu te réveillerais plus vide que la veuve,
Toi qui n’as point ta part de ce que nous aimons.
« Il te faudrait alors, ô rivale des anges,
Superbe enfant montée au-dessus de nos fanges!
Du fond de ta misère envier celles-là
Dont l’âme, près de nous, ou lassée ou ravie,
Poursuit naïvement le songe de la vie
Sur ce vieux sol humain d’où ton cœur s’envola.
« L’argile aimante est chère à ces âmes d’argile. Si dans nos bras leur joie est légère et fragile, bien mieux que toi du moins, et plus fidèlement, Elles sauront garder 1 ombre des espérances Et la séduction des chères apparences Jusqu à 1 irréparable évanouissement. »
L’AUTEUR A UN AMI
L’AUTEUR A UN AMI
Lorsque , du ciel léger chassant les hirondelles,
L automne en frissonnant ramène les longs soirs, La grand’ cille reçoit nos deux têtes fidèles,
Que parfuma la fleur des sauvages terroirs.
Un logis nous attend dans quelque rue aimée Des prêtres, des vieillards, des chats et des savants. Vers nos fenêtres monte une jaune ramée.
Nous entendons tinter les cloches des couvents.
POÉSIES
Nos têtes, tout le jour sur la tâche inclinées, S’appliquent en silence à des pensers nouveaux .
Car ta vie et la mienne, en nos jeunes années,
Sont deux lampes brûlant sur de calmes travaux.
Fatigués vers le soir de la plume et du livre,
Dans le proche jardin nous errons bien souvent. Toujours surpris de vivre et de regarder vivre,
Nous jetons de vains mots emportés par le vent.
Un avare soleil de novembre s’incline Et chasse les enfants, et les jeux et les cris.
Seul l’occident revêt une teinte opaline;
Le cygne du bassin vogue sous un ciel gris.
La bise fait rouler les feuilles du platane Au sable de l’allée et fouette également Les cheveux tout blanchis au col d’une soutane Et le tulle qui presse un visage charmant.
Et nous montons, ami, sur les belles terrasses.
Là, des couples troublés viennent s’entretenir Sous le marbre où revit, fleur des anciennes races, Quelque dame de France au plaisant souvenir.
Les mortes, en leur temps jeunes et désirées,
D’un frisson triste et doux troublent nos sens rêveurs ; Et la fuite des jours , le retour des soirées Nous font goûter la vie avec d’âpres saveurs.
L'AUTEUR A UN AMI
La retraite aux tambours nous chasse vers la rue , Et, quand la vague nuit réveille le désir,
Tu me parles , ami, d’une forme apparue,
Blanche et noire, et trop chère, impossible à saisir
Novembre 18...
NOTES