‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 12 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

L’action et le rêve, comme deux fées, se disputaient cette belle tête de vingt ans. Mais le corps frêle et délicat du jeune officier était plus propre aux patients travaux de la lampe qu’aux marches et aux veilles du service. Dès 1819, Vigny avait craché le sang; il s’était tenu debout, il avait marché. Personne n’eut plus que lui le respect du devoir. « Il faut continuer le service jusqu’à la mort. » Ce fut sa parole. Aussi bien <x ce n’est que lorsqu’un homme est mort qu’on croit à sa maladie dans un régiment1 ».

Toutefois, nous sommes dans une époque de paix où le service militaire a de longs repos et de pleins loisirs. Le sous-lieutenant, presque toujours en garnison à Courbevoie ou à Vincennes, lit la Bible, médite, ou, assis sur un canon de Louis XIV, « raconte paisiblement des histoires de guerre1 »; et souvent vient à Paris, où le premier cénacle de la renaissance poétique vient de se former.

Alfred de Vigny avait retrouvé, un soir de l’année 1815, au bal, le jeune Émile Deschamps, fils d’un ami de M. Léon de Vigny, et lui-même camarade d’enfance d’Alfred. Il était donc lié avec Émile Deschamps qui traduisait alors l’intraduisible Cloche de Schiller, et avec son frère Antoni qui apprenait dans son Dante la langue forte et profonde des Dernières Paroles. A côté de ces trois poètes, s’asseyaient le bon Pichald, auteur de Guillaume Tell; Soumet, le chantre de cette Divine Épopée, dont Alfred de Vigny reconnaissait l’ampleur et le souffle poétique tout en blâmant l’ambition du titre; Guiraud, Jules Lefebvre et tant

Page 1