Alfred de Vigny
ALFRED DE VIGNY
d’autres qui ouvrirent 1ère violente de la poesie française par des chants calmes et pacifiques. L’hymne du prêtre précédait le bardit du guerrier1.
L’amitié fit de Vigny un prosateur. 11 écrivit, dans la Muse française, revue qui représentait les opinions littéraires de ses amis, quelques articles de critique très sensés, mais d’un style pénible et plein d embarras. La prose n’était nullement sa langue naturelle : il 1 apprit lentement, comme une langue étrangère; après avoir médiocrement écrit son grand roman de Cinq-Mars , il trouva dans Stello une forme un peu artificielle, mais d’une grande beauté, et finit par donner, dans Chatterton , la pièce en prose la mieux écrite de tout notre théâtre moderne.
A l’époque où nous sommes, le poète s’était révélé, le prosateur n’existait encore que pour l’amitié.
Le bon Antoni Deschamps a conservé de ce temps un souvenir qu’il a doré de sa poésie.
Il convient de l'écouter :
C’était là mon bon temps, c’était mon âge d’or.
Où, pour se laire aimer, Pichald vivait encor,
Cygne du Paradis, qui traversa le monde,
Sans s’abattre un moment sur cette fange immonde.
Soumet, Alfred, Victor, Parseval, vous enfin Qui dans ces jours heureux vous teniez par la main, Rappelez-vous comment au fauteuil de mon père Vous veniez le matin, sur les pas de mon frère,
Du feu de poésie échauffer ses vieux ans,
Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blancs.
J. « L’hymne du prêtre précédait le bardit du guerrier. » Comment ai-je pu écrire cela? Quel sens cette phrase avait-elle pour moi? Quelle signification lui donnais-je? Je n étais ni fou ni tout à fait imbécile. Sans doute que j’ai cru que c’était une beauté. (1923.)
Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine,
Et frémissaient d’amour à leur muse divine;
Les autres, avant eux amis de la maison,
Calmaient cette chaleur par leur froide raison,
Et savaient, chaque jour, tirer de leur mémoire,
Sur Voltaire et Lekain, quelque nouvelle histoire.
La vie de garnison ne fut donc pas, pour le poète, une vie d’exil et de solitude intellectuelle. Mais les réunions purement littéraires furent rares et légères; le cénacle n influa guère sur le genie du poète : il avait une vision des choses qui lui était propre. Il soumit toujours son mode d’expression à cette vision même, sans aucune formule préconçue dans laquelle il ployât son idée. Les conversations de ses amis ne purent que l’aider à se développer dans son sens propre. Lui-même, dans une page intime, révèle le secret de sa manière de produire. «Je conçois tout à coup un plan, dit-il, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l’oublie, et quand je me mets à l’œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C’est après de longs intervalles que j’écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie, sans lire ni écrire. »
En cette année 1822, Alfred de Vigny fît imprimer ses poésies. C’est un volume de format in-8°, publié chez Pélissier avec le simple titre de Poèmes.
Héléna, poème en trois chants, occupe la moitié du volume. C’est un poème sur les Grecs modernes, car la Grèce alors s’affranchissait, éveillant l’enthousiasme
De tous les cœurs amis de la forme et des Dieux1.