‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 14 sur 119 · Barbier · texte numérisé non relu

Barbier

ALFRED DE VIGNY

Ce n’est d’ailleurs qu’une histoire d’amour. Héléna, outragée par des soldats turcs, meurt, se jugeant indigne de l’amour de Mora, son amant. Reconnaissant dans une vision l’âme d’Héléna qui, dépouillée d’un corps profané, a retrouvé sa virginité, Mora lui-même songe que leur amour eût été sans honneur, et dit :

Va, j’aime mieux ta cendre encore qu’un tel bonheur.

Dans ce poème d’une conception un peu enfantine et d’une exécution gracieuse parmi bien des inexpériences, on pressent le chantre des âmes chastes et des fronts purs, d’Éloa et de Kitty Bell, le poète des hermines.

La mère de M. de Vigny, avec cette bonté sévère qu’elle avait pour son fils, souligna, sur son exemplaire1, les endroits défectueux du poème, et, au-dessous de ces annotations, le poète a depuis ajouté les siennes qui donnent raison, avec une charmante condescendance, aux critiques de sa mère :

« Ma mère, vous aviez bien raison. C’est fort mauvais, et j’ai supprimé le poème entier. »

En effet, Héléna ne reparut plus dans aucune édition des poèmes d’Alfred de Vigny.

Le reste du volume contient, outre les deux jolies études antiques dont nous avons parlé, la Fille de Jephté , la Prison, la Femme adultère, ce dernier poème plus beau, plus complet que jamais; car nous regrettons, avec Sainte-Beuve, les sévères retranchements que

1. Qui a été entre les mains de M. L. Ratisbonne, à qui l’on doit l’indication de cette particularité.

ALFRED DE VIGNY

M. de Vigny fit depuis à cette poétique composition. Le recueil se termine par YOde au malheur , qui ne reparut plus dans l’œuvre du poète qu’en 1842, sur l’avis de Sainte-Beuve.

Ces commencements étaient dignes d’être remarqués, surtout si l’on se reporte au temps où ils eurent lieu, alors que Victor Hugo lui-même en était encore à sa manière classique et peu originale.

Mais ce volume, d’une poésie fraîche, moderne, pleine de promesses et d’espérances, eut le sort de tous les débuts poétiques : il fut goûté par les poètes amis du poète, qui en savaient d’avance les vers par cœur; il ne fut pas lu du public français, qui n’aime pas les vers et qui ne les a jamais beaucoup aimés.

Ce mépris injuste mais fatal étonna peu M. de Vigny et ne l’empêcha pas de publier, quelques mois après, en cette même année 1822, le Trappiste , brochure in-8°, imprimée chez Guiraudet.

Au mois de juillet 1822, Alfred de Vigny fut promu au grade de lieutenant. La fièvre intermittente de l’action le tenait encore. On n’a pas eu impunément quinze ans aux Cent-Jours. Enfin, une occasion de gloire s’offrait à l’armée française qui s’ennuyait dans l’oisiveté depuis la chute de Napoléon : on allait se battre en Espagne. Alfred de Vigny permuta pour faire campagne, et entra, en mars 1823, au 55e de ligne, avec le grade de capitaine. Son espoir fut déçu : le 55e de ligne ne franchit pas les Pyrénées.

Le capitaine du 55e de ligne n’était pas né pour la guerre; la Poésie l’avait marqué du doigt. C’était un

beau et doux jeune homme de vingt-cinq ans. Ceux qui l’ont connu alors nous ont tracé son portrait.

Ses cheveux fins et luisants, « des cheveux ruisselants d’inspiration1 », se rejetaient en arrière pour découvrir un front poli « légèrement teinté de blanc et de carmin, gracieusement déprimé vers les tempes1 ».

Il avait des yeux bleu-de-mer qui dédaignaient de chercher la pensée d’autrui, le nez droit, et ses lèvres, « rarement fermées, gardaient le pli habituel d’un sourire en songe1 »; son menton solide était de ceux qui appellent le creux de la main pour s’y reposer, menton de rêveur ou de penseur, comme un grand poète le veut. Le visage de M. de Vigny avait cette « blancheur rose1 », cette pureté de teint où transparaît la pureté de l’âme intérieure.

Le timbre de sa voix était « égal et grave2 ».

Sa taille était médiocre et bien prise sous l’uniforme.

Tel était, en 1823, ce capitaine de vingt-cinq ans qui passait dans le monde paré de son nom, de son épée et de sa poésie,

Fier et même un peu farouche,

objet des inquiétudes maternelles.

Il avait rencontré dans des salons littéraires celle qu’on nommait la jeune muse, la belle Delphine Gay, alors blonde et rose enfant.

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