‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 15 sur 119 · Lamartine · texte numérisé non relu

Lamartine

2. Lamartine. J ai vu deux ou trois fois Vigny, dans la dernière année de sa vie, s’attardant au fond du beau cabinet de lecture de M. Nottet. Son visage était alors très épaissi, \ictor Hugo lui donne, dans Choses vues, un profil d’oiseau. (1923.)

ALFRED DE VIGNY

Or, voici ce que la mère de Delphine, madame Sophie Gay, écrivait, en août 1823, à son amie, madame Desbordes- Valmore, qui était alors à Bordeaux où M. de Vigny venait d’entrer en garnison :

« Je présume que M. D... vous a déjà amené le poèteguerrier. Je vous le dis bien bas, c’est le plus aimable de tous, et malheureusement un jeune cœur qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup s’est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu’une rêverie si douce lui coûterait des larmes; mais cette rêverie s’emparait de sa vie. Je l’ai vu, j’en ai tremblé, et après m’être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j’ai hâté le réveil. — Pourquoi? me direz-vous. Hélas! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté : de l’un, assez d’ambition, une mère ultra-vaine de son titre, de son fils, et l’ayant déjà promis à une parente riche, en voilà plus qu’il ne faut pour triompher d’une admiration plus vive que tendre; de l’autre, un sentiment si pudique qu’il ne s’est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse.

» Gomment, pensais-je, n’est-on pas ravi d’animer, de troubler une personne semblable? Comment ne devinet-on pas, ne partage-t-on pas ce trouble? Et malgré moi j’éprouvais une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute il ignore l’excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d’avoir

sacrifié le plus divin sentiment qu’on puisse inspirer aux méprisables intérêts du grand monde1. »

Rêve vague de jeune fille, tiédeur d’hermine, le jeune homme put-il n’en rien deviner? — S etait-il repris a y songer, vingt-six ans plus tard, quand il adressa, comme une sorte de réparation, ces vers à Delphine, qui était devenue madame de Girardin et qui était devenue pâle?

Lorsque sur ton beau front riait l’adolescence,

Lorsqu’elle rougissait sur tes lèvres de feu.

Lorsque ta joue en fleur célébrait ta croissance,

Quand la vie et l’amour ne te semblaient qu’un jeu;

Lorsqu’on voyait encor grandir ta svelte taille,

Et la muse germer dans tes regards d’azur;

Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écaille Dans la blonde forêt de tes cheveux d’or pur;

Quand des rires d’enfant vibraient dans ta poitrine Et soulevaient ton sein sans agiter ton cœur,

Tu n’étais pas si belle en ce temps-là, Delphine,

Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur!

Pendant les quatre années qui suivirent, le capitaine de Vigny resta sans avancement loin de Paris, dans le midi de la France, en pleine paix. 11 s’était marié. Le duel de l’action et de la pensée était fini en lui; le poète avait tué le soldat. Le soldat restait encore debout, maintenu « par cette sorte d’aimant qu’il y a dans l’acier d’une épée2 ». Mais l’homme se lassait : il était faible, souffrant,

1. Cette lettre a été citée dans la Revue des Deux Mondes par Sainte-Beuve, qui en avait l’original entre les mains.

ALFRED DE VIGNY

peu en état de supporter les longues marches à pied qu’il faisait en crachant le sang, et se cachant pour boire du lait dans les fermes, à chaque étape.

Le 22 avril 1827, le capitaine de Vigny se fît réformer pour raison de santé. Ainsi se termina cette carrière militaire de quatorze années obscures, mais qui ne fut pas suivie en vain, car elle aboutit à un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur l’armée : Servitude et grandeur militaires .

Incipe, Mopse, prior.

Page 1