‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 17 sur 119 · Barbey d’Aurevilly · texte numérisé non relu

Barbey d’Aurevilly

ALFRED DE VIGNY

Toutes ces femmes sont peintes avec une grâce décente, une pureté qui a fait souvent penser aux tableaux de Raphaël. Les types du poète sont purs comme ceux du divin Sanzio, mais ne baignent pas comme eux dans une joyeuse lumière. « Si j’étais peintre, je voudrais être un Raphaël noir», a dit le poète, entendant qu’une ombre triste et mélancolique sied aux créations du poète et du penseur moderne. Alfred de Vigny n’a pas la lumineuse joie d’un André Chénier, il est plus profond et plus sombre : il y a en lui quelque chose d’un Byron résigné.

Les Poèmes antiques et modernes charmèrent les délicats et les poètes; ils n’allèrent guère plus avant; la muse de Vigny entra dans ce demi-jour si doux aux esprits mélancoliques.

Alfred de Vigny sortait parfois de « sa tour d’ivoire » pour traverser la société parisienne; il se mêlait volontiers aux meilleurs d’entre les poètes et les littérateurs. Il était l’ami de Lamartine, et connaissait Victor Hugo et Alexandre Dumas. Les grandes solennités littéraires n’avaient pas lieu sans lui. Après la première représentation de la Christine d’Alexandre Dumas, où jouait Marie Dorval, Alfred de Vigny se livra à un travail littéraire unique dans sa carrière, et qui ne porte guère l’empreinte de sa main.

L’interminable drame où la force énorme et terrible de Dumas s épuisé, empêtrée dans le tissu mou et terne des mauvais vers, Christine , avait été criblée de sifflets en cent endroits : certaines tirades avaient fait chavirer l’œuvre. Il s agissait de les jeter à la mer pour faciliter la traversée du lendemain, suppressions délicates et raccords pénibles; toute la besogne devait être terminée pour le lendemain

ALFRED DE VIGNY

matin. Alexandre Dumas avait, selon l’usage, des convives à recevoir cette nuit-là. Il était fort empêché de corriger son œuvre et d’abreuver son monde dans la même nuit; Alfred de Vigny et Victor Hugo prirent le manuscrit; ils s’enfermèrent dans un cabinet, où ils travaillèrent quatre heures de suite avec un acharnement qui ne fut point ralenti par le bruit voisin des verres et des chansons. Ils sortirent au jour, passèrent gravement par-dessus les convives couchés et endormis, laissèrent le manuscrit sur la cheminée et s’en allèrent sans réveiller personne.

Pour ne s’être pas souvenu...

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