‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 19 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

abstraits qui leur prissent leurs noms et leurs vêtements. Sous le nom de Richelieu, l’auteur fait mouvoir l’Ambition, sans s’inquiéter de creuser les raisons qui firent agir le cardinal-ministre. L’Amitié se nomme de Tliou, et c’est un personnage symbolique. Le défaut du système éclate dans l’œuvre. Les personnages, jetés dans un pays étranger, sous des habits d’emprunt, se meuvent gauchement et parlent faux. Le roman est manqué dans son ensemble, et c’est seulement dans quelques détails qu’il faut chercher Alfred de Vigny avec son beau ton, son charme descriptif et sa poésie.

Ce livre, le seul médiocre qu’Alfred de Vigny ait jamais publié, fut nécessairement le mieux accueilli de la foule, dont les jugements sont infaillibles à qui sait les comprendre. Les femmes pleuraient et disaient à l’auteur :

— Ah! faites-nous des Cinq-Mars : c’est votre véritable talent.

Quatre éditions furent épuisées en moins de deux ans, et des traductions en italien, en anglais, en russe même, allèrent tirer des larmes à tous les beaux yeux de l’Europe.

Le poète avait prévu ce succès : « J’ai donné Cinq-Mars, a-t-il dit, pour faire lire mes vers. »

VIÏ

« Elle garda la maison. »

( Epitaphe d’une femme antique.)

Alfred de Vigny rencontra à Pau une jeune Anglaise, mademoiselle Lydia Bunbury, qu’il épousa en 1829. Le père de la jeune fille, vieil homme trois ou quatre fois millionnaire, n avait pas cru pouvoir s opposer à un mariage que sa fille voulait sérieusement. Les parents anglais, bien différents en ceci des nôtres, ont ce préjugé singulier de ne pas oser substituer leur volonté à celle de leurs enfants quand ceux-ci se marient. Ils donnent pour motif de cette compromettante condescendance qu on se marie pour soi et non pour son père. M. Bunbury avait donc consenti à

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ce que M. de Vigny devînt son gendre; mais il ne put trouver la force d’estimer un gendre qui faisait des vers. Peu lui importait l’homme, il ne voyait que le poète, monstre hideux. L’idée qu’un poète était entré dans sa famille lui tournait le sang. Ses rêves lui faisaient voir un animal épouvantable assis à son foyer. M. Bunbury était Anglais : il voyagea pour chasser cette odieuse obsession; il cessa d’être père, et ne fut plus que touriste. Le ciel d’Italie lui versa le repos avec l’oubli de son gendre poétique, tellement qu’un jour, se trouvant à Florence assis, dans un banquet, à côté de M. de Lamartine, alors en ambassade, il adressa ces paroles à son illustre voisin :

— Monsieur, vous qui êtes poète, vous devez connaître les poètes de votre pays?

M. de Lamartine lui ayant répondu qu’en effet il croyait en connaître beaucoup :

— C’est, ajouta M. Bunbury, que ma fille a épousé l’un d’eux.

Mais quand il fallut nommer ce gendre, le beau-père fit quelques efforts de mémoire, et ne put trouver une syllabe du nom qu’il cherchait.

Le poete cita quelques-uns de ses plus illustres confrères, et le nom d’Alfred de Vigny lui monta vite aux lèvres.

Vigny!... c’est précisément celui-là qui a épousé ma fille, interrompit M. Bunbury.

Il s’était souvenu de son gendre. Plus tard, il se souvint encore de lui pour le déshériter.

Madame Alfred de \igny, faible et maladive, coûta à son mari des saciifices continuels de temps et de pensée. Il

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veilla assidûment sur elle; il fut presque continuellement son garde-malade, et ne quitta ce pénible soin qu’au lit de mort de sa femme, promis lui-même à la mort sans délai.

Madame de Vigny mérite cette louange : elle n’a jamais fait parler d’elle.

L’histoire est la véritable épopée des peuples modernes, et nous voyons qu’elle a déjà produit la plupart de leurs plus grandes œuvres poétiques.

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