LOUIS- XAVIER DE RICARD
En 1829, le théâtre français était encore occupé par les Brifaut et les Arnault, qui coulaient la pâte molle et incolore de leurs conceptions dans ce moule qui avait bien servi à Corneille et à Racine, mais que deux siècles de médiocrité avaient usé. Népomucène Lemercier avait bien tenté, depuis longtemps, de briser ce moule gênant et de donner à chacune de ses œuvres dramatiques sa forme propre. Un des meilleurs esprits du xvme siècle, Diderot, avait même, avant lui, essayé de protéger les libres développements de la pensée dramatique.
ALFRED DE VIGNY
Mais Diderot était oublié et Lemercier était sifflé; donc tous deux avaient tort. 11 n’y avait pas bien longtemps que Charles Brifaut, ayant fait une tragédie espagnole, la vit interdire par la censure, à cause de la guerre d’Espagne. Que fît-il? Il remplaça Alvarez par Arsace, transporta la scène de Madrid à Babylone et présenta un Ninus II au public qui l’applaudit1. Victor Hugo avait déjà en portefeuille ou dans les cartons des directeurs de théâtre deux pièces révolutionnaires qui devaient aider à l’affranchissement de l’art. Mais, si puissant que soit un génie, il ne peut produire, d’un coup, une rénovation complète. L’œuvre de délivrance que devait tenter le drame de Hernani n’allait pas beaucoup au delà de la forme scénique. C’était l’enveloppe classique que Hugo déchirait : la dose d’éléments dramatiques qu’on mettait inévitablement dans cette enveloppe, il la conservait, il en usait sans guère y ajouter. Le drame de Hernani, on l’a trop peu remarqué, est à peu près classique par le fond.
Alfred de Vigny, longtemps avant que Hernani eût paru à la scène, avait eu l’idée d’une révolution dramatique plus profonde et, par conséquent, plus féconde. Il avait voulu affirmer la liberté de conception en même temps que la liberté d’exécution.
1. Tout cela est mal pensé et mal dit. Le sujet était au-dessus de mes forces. 11 m’est impossible de me corriger. Je me contenterai de faire une remarque. Ce Charles Brifaut dont je parlais fort à l’aise était un classique et un poète médiocre; c’est entendu. Shakespeare est un homme de génie, et des plus grands. Mais, de bonne foi, s’il avait donné à sa Cléopâtre tout à coup le nom d’Elvire et à Antoine celui d’Antonio et s’il avait transporté la scène de leurs amours aux bords du Tage, quel mal y trouverions-nous? Il n’y a pas plus de couleur locale dans les pièces de Shakespeare que dans celles de Brifaut. Je ne dis pas cela pour blâmer les romantiques d’avoir admiré Shakespeare. (1923.)
« La scène française s’ouvrira-t-elle, ou non, à une tragédie moderne produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d une intrigue; — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées £ des scènes comiques et tragiques; — dans son exécution, un style familier, comique, tragique et parfois épique? »
Pour résoudre la question, il fallait l’autorité d’un chef-d œuvre, 1 exemple d un drame qui, par lui-même, fût hors de question. Alfred de Vigny traduisit Othello pour la scène. Le rythme entrait pour beaucoup dans le débat; il fallut que le traducteur fît sa version en vers. Un travail de ce genre, accompli avec l’intelligence et le respect de l’original, est assurément le plus pénible et le plus ingrat labeur que le talent puisse s’imposer.
L’idée, dans toute tête bien organisée, naît avec sa forme. Elle jaillit tout armée, comme Minerve du cerveau de Jupiter; mais ajuster une panoplie nouvelle à la déesse d’autrui, sans froisser les membres délicats de l’Immortelle, c’est une œuvre à lasser les doigts des meilleurs artistes. A l’époque où Alfred de Vigny traduisit le More de Venise, les translateurs, qui étaient nombreux, étaient bien loin de surmonter les difficultés d’un semblable travail : ils ne les voyaient même pas. Ils plaquaient la cuirasse plate et uniforme de leurs alexandrins sur la pensée étrangère; ils l’étouffaient, l’écrasaient, la mutilaient, la déguisaient honteusement, et avaient coutume d’appeler leur odieuse trahison une conquête du génie français. Alfred de Vigny fit une traduction aussi littérale
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que peut l’être une traduction en vers; depuis, il a été égalé dans cette dure tâche, mais il demeure le premier qui l’ait entreprise. Il y a déployé l’intelligence d'un poète et la patience d’un amoureux.
Enfin, dans un moment « où la politique semblait assoupie par la trêve d’un ministère modéré 1 », la tentative fut faite. Le 24 octobre 1829, le More de Venise fut représenté sur la scène du Théâtre-Français. Othello parut sous les traits de Joanny, et la pâle Desdemona emprunta la beauté superbe de mademoiselle Mars.
Le More de Venise fut respecté, sinon admiré; le mouchoir de Desdemona, terreur et dégoût du bon Ducis, parut enfin digne d’un parterre. La voie dramatique était, sinon entièrement ouverte, du moins un peu déblayée à la conception moderne du drame. On sait quelles œuvres illustres parurent depuis sur la scène française. Othello, Henri III , LIernani, marquent assurément une époque nouvelle du théâtre en France; mais l’ère ouverte par l’intelligente audace d’Alfred de Vigny, par la force impétueuse d’Alexandre Dumas et par la puissance lyrique de Victor Hugo, si imposante qu’elle soit, n’égale assurément pas encore notre théâtre aux théâtres indien, grec, anglais, espagnol et allemand. Nous ne pouvons rechercher ici les causes de cette infériorité, mais l’œuvre de M. de Vigny, que nous allons immédiatement rencontrer sur notre chemin, nous révélera peut-être, en passant, quelqu’une de ces causes.
En 1829, Alfred de Vigny n’avait encore aucune intention