‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 21 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

de tenter le théâtre pour son propre compte. Il avait essayé quelques tragédies dans son enfance, à une époque où l'on ne pense pas encore; mais aucune de ses idées personnelles ne s’était présentée à lui sous une forme dramatique. Il ne sentait pas en lui le germe d’une conception de ce genre, ou du moins il ne prévoyait pas le temps où elle serait mûre. « Il est possible, écrivait-il, qu’après avoir touché, essayé et bien examiné avec un prélude de Shakespeare cet orgue aux cent voix qu’on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. »

Et pourtant, trois ans après, le 25 juin 1831, Alfred de Vigny faisait représenter, pour la première fois, au théâtre de l’Odéon, la Maréchale d’ Ancre, drame en cinq actes et en prose.

L’auteur de Cinq-Mars se plaçait une seconde fois en face de l’histoire, muse sévère qu’il avait trop peu respectée.

Les ressorts secrets du drame, tels que l’auteur les révèle, ne manquent assurément ni de grandeur ni de profondeur, et semblent de nature à imprimer à l’œuvre nouvelle quelque chose de la majesté terrible des tragédies antiques.

« Au centre du cercle que décrit cette composition, un regard sûr peut entrevoir la Destinée, contre laquelle nous luttons toujours, mais qui l’emporte sur nous dès que le caractère s’affaiblit ou s’altère, et qui, d’un pas très sûr, nous mène à ses fins mystérieuses, et souvent à l’expiation, par des voies impossibles à prévoir. Autour de cette idée, le pouvoir souverain dans les mains d’une femme, l’incapacité d’une cour à manier les affaires publiques,

ALFRED DE VIGNY

la cruauté polie des favoris, les besoins et les afflictions des peuples sous leurs règnes. Ensuite les tortures du remords politique, puis celles de l’adultère frappé, au milieu de ses joies, des mêmes peines qu’il donnait sans scrupule; et, après tout, la pitié que tous méritent1. »

Mais l’écrivain qui a su trouver dans l’histoire les éléments d’un drame imposant et profond, et qui tient ces éléments enveloppés et resserrés dans une idée dramatique, va, par un malheur inconcevable, par la plus incroyable des contradictions, chercher, dans les conceptions arbitraires d’une fable philosophique, les développements que l’histoire lui donnait avec une vérité bien plus fatale et une philosophie, moins symétrique sans doute, mais tout aussi réelle.

La hauteur du drame s’abaisse des sommets de l’histoire aux étroites et basses régions de l’anecdote. Les personnages, au lieu d’être nécessairement vrais, deviennent ingénieux et faux. Voilà ce qu’on gagne à trahir l’histoire. L’imagination né s’exerce pas impunément contre elle. L’imagination ranime les cendres éteintes, ou, si elle donne la vie à l’argile quelle a elle-même pétrie, elle ne peut jeter ses créatures dans un monde réel, dans un milieu précis, car elles n’y trouveraient point d’intelligences, elles n y auraient aucun lien, elles y vivraient inharmonieusement; comme à la statue animée de Pygmalion, il leur manquerait le souvenir maternel.

L ensemble du drame, la Maréchale cl Ancre , péchant contre l’histoire, pèche contre la vérité. Le poète se

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