‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 23 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

leurs yeux ternes, levés à quinze pas devant eux, un éclair de tendresse humaine. Puis, dans le recueillement et la retraite, il écrivit le testament sacré de ces sublimes grognards : Servitude et grandeur militaires .

Du soldat passons au poète.

La poesie est nationale et populaire chez les peuples primitifs. Elle fait partie de leur organisation même; elle les imbibe, elle les pénètre, elle circule à travers le corps social, comme le sang de ses veines. Alors les peuples aiment leur poésie, parce que c’est eux qui la font. Faite par tous, elle est comprise de tous. Comme elle sort de la bouche populaire, elle est la langue populaire, la langue fatale et nécessaire dans laquelle se formulent les lois divines et humaines. Le poète est un prêtre, un législateur ou un guerrier. Mais quand les fonctions se précisent et que les attributions, en se multipliant, s’excluent les unes les autres, le poète se resserre dans l’enceinte d’airain d’une caste, ses chants 'ne sont plus l’expression complète d’une race ou d’un peuple, mais seulement d’une idée religieuse ou philosophique. Bientôt mêm’e l’enseignement de cette caste est méconnu; le collège sacré est dispersé par la violence. Le poète n’est plus qu’un individu; sa poésie devient toute personnelle. Il se fait sa langue à lui, langue forcément obscure et mal écoutée, qui n’exprime plus que l’hymne ou la plainte d’un être isolé.

Tel est l’état du poète dans les sociétés modernes. Cette déchéance et cette solitude le rendent triste; et sa muse, à qui la Cité ferme ses murailles, est faible et maladive comme une bannie. L’exilée alors se pare de ses douleurs,

ALFRED DE VIGNY

ou bien va chercher dans les souvenirs antiques la joie et la sérénité des temps évanouis.

Cette douleur, vague ou précise, est au fond de toute âme de poète. C’est la maladie du génie : Byron et Lamartine l’ont connue; le grand Goethe y a échappé par la contemplation et le souvenir. Alfred de Vigny l’a analysée dans son beau livre de StelLo.

Le triste Stello est le poète des vieilles sociétés : il est souffrant et seul au milieu des bruits de la rue, et l'implacable docteur Noir lui démontre, avec une désespérante clarté, que toute forme de la société moderne repousse le poète et n'en a que faire. Les monarchies absolues le craignent, les gouvernements constitutionnels le dédaignent, les républiques le haïssent.

« La multitude sans nom est ennemie des noms1. »

Le livre nous apparaît profond et vrai au point de vue où nous nous plaçons, de façon à le découvrir dans son ensemble et à n’y voir que le poète en face de la société moderne.

Alfred de Vigny voulait, dans une seconde consultation, interroger l’implacable docteur Noir sur la destinée de 1 homme; entendre de lui que « tous les crimes venant de la faiblesse ne méritent que pitié ». — Etablir cet axiome :

L espérance est la plus grande de nos folies.

Et analyser profondément tous les genres de suicide.

La troisième consultation devait être sur les hommes politiques, la quatrième sur l’idée de l’amour, « qui s épuise à chercher l’éternité de la volupté ».

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