‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 31 sur 119 · SYLVIA · texte numérisé non relu

SYLVIA

« Le chevalier de Malte l’aimait peu. Elle lui avait d’abord déplu. Il se disait : « C’est une coquette! » tant qu elle ne se donna pas. Il la foulait aux pieds.

Frère hospitalier; — pieux, rêveur. — Méprisant le plaisir et la mort. — Ne craignant ni le pouvoir ni la misère. — Prêtre militaire.

Tout à coup il la possède. Il s’attache à elle et entre dans sa vie.

La vie du théâtre. — Les tortures de ce jeune gentilhomme.

L'amour des périls de cette femme, Yamour de son malheur, de ses humiliations et de ses fautes même.

La candeur de l’actrice. — Désespoir attachant, gaieté enivrante, folie d’enfant, pleurs d’enfant.

Il voudrait n’être qu’un ami pour elle et se séparer de l’amour pour que l’infidélité, quand elle viendra, ne la force pas à l’abandonner1. »

Puisque la destinée plaça Sylvia sur la route du poète dont nous suivons la trace, nous ne pouvons détourner encore les yeux de cette figure si changeante et si

1. Projet d’un poème, par Alfred de Vigny. (Voir Journal d'un poète.)

ALFRED DE VIGNY

insaisissable qu’une femme illustre a peinte « souffreteuse et forte, jolie et fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange ».

C’est un violent contraste qui lia le mélancolique chevalier de Malte à la folle comédienne, bonne fille qui appelait un célèbre auteur dramatique « grand chien », et qui était assez mal préparée au rôle grave et sacré que le poète voulut lui destiner.

Elle qui parlait des « grandes dames » avec un naïf étonnement, avait plus de génie dramatique dans l’âme que de bon ton dans ses manières; et l’inspiration, en cessant d’animer ce corps frêle et à demi brisé, lui laissait plutôt l’attrait de la souffrance que celui de la grâce et de la dignité. Parfois Vigny dut trouver que sa dame était un peu bien rieuse et que la langue des coulisses, que la comédienne parlait dans toute sa richesse pittoresque, convenait peu à l’expression des plus saintes choses du cœur.

Il dut comprendre aussi, mais plus difficilement et plus lentement, que son immuable solennité lassait cette femme naturelle. Vigny disait un jour :

— Je ne sais pas si l’apprêt qu’il exige n’est pas un des germes de mort de l’amour.

Peut-être Vigny songeait-il trop aux apprêts; peut-être les multipliait-il jusqu’à les rendre gênants.

« Je ne l’ai jamais vu manger », disait madame Dorval avec un peu de mauvaise humeur1.

1. Il l’aima pourtant; il l’aima avec une ardeur, un emportement, une frénésie qu’on ne découvre pas tout de suite parce qu’ils ont leur origine dans le fond caché de la nature humaine. Il y a une dizaine d’années, peu après la mort de M. Cheramy,

ALFRED DE VIGNY

On lit cette note dans le journal d’Alfred de Vigny :

« Amour de 1 âme, amour passionné, tu ne peux rien pardonner! »

La douleur du poète s’exhala dans un cri sublime qui,

par une généralisation propre au génie,

on me montra, parmi les papiers de ce carieux très averti, une lettre adressée par Alfred de Vigny à Marie Dorval, au temps de leurs amours. Cette lettre n’avait que trois ou quatre lignes, dont je n’ai retenu que le sens, et elle était abondamment tachée. Le poète y fait l’aveu et y envoie la preuve honteuse que, cédant aux tortures du désir, il a frustré son amie de ce qui lui était dû.

On dit que M. Arthur Meyer acheta cette lettre pour la détruire.

Sachez, par cet exemple, que notre poète, comme le Cyclope de Théocrite, aimait non avec des pommes et des roses, mais avec de vraies fureurs.

Ce grand amour finit. C’est le destin de tout ce qui commença de finir. Et si vous voulez en savoir un peu plus, il expira quand Alfred ne suffit plus à Marie, ce qui ne tarda guère. Le poète vit avec horreur sa maîtresse nouer une amitié ardente et tendre avec une femme à qui la gloire et la beauté permettaient tout. Ces sujets de jalousie ne sont, ne furent et ne seront pas rares en. tout temps. A l’époque où Vigny les connut, ils n’étaient pas pour étonner, particulièrement au théâtre, où naguère Maillard et Raucourt avaient étalé publiquement leurs mâles ardeurs avec plus de liberté que ne fit jamais la touchante Dorval.

Mais Vigny, avant d’être amant, était poète : Vates, divinator, sacerdos et propheta. Dans les jeux de deux fricatrices, il discerna la fin prochaine des temps, et il écrivit la Colère de Samson.

Je donnerai, pour le contraste, quelques lignes de Bayle sur les amours à la mode de Mitylène et de tous les pays où il y a des femmes. Bayle, qui n’était ni amoureux ni poète, s’en trouble moins que Vigny. Il doute si un époux peut se croire trompé de cette façon et il s’en rapporte, sur ce point, au jugement des casuistes. « Je laisse à décider à quelque nouveau père Sanchez, si une femme mariée qui aurait répondu à la passion de Sappho, aurait commis adultère et enrôlé son époux dans la grande Confrairie proprement parlant. »

Le poète a d’autres sujets encore de haïr celle qu’il a tant aimée, et on les trouve exposés dans le procès en vers qu’il lui intente devant la postérité. Il l’incrimine de trahison; il 1 accuse de se plaire à détruire les plus forts et les plus grands de ceux qui se sont fiés à elle. Vitupères qui ne tirent pas à conséquence, mais nécessaires pour qu elle fût Dalila et qu’il tût Samson. Il lui trouve aussi des torts plus réels qu’il ne lui pardonne pas. Il croit, et il a peut-être raison de le croire, que Marie Dorval ne cachait pas que son amant de la veille était maladroit en amour et prenait du plaisir sans en donner, que, par sa faute, elle restait de glace quand il était tout de feu. Elle s en ouvrit à la belle amie qui le mit en fuite. Voilà, à n’en point douter, de tous les torts de Marie Dorval, celui qu’Alfred de Vigny pardonna le moins. Que

ment la plainte d’un homme, mais la plainte de l’homme même.

Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,

Se livre sur la terre, en présence de Dieu,

Entre la bonté d Homme et la ruse de Femme.

Car la femme est un être impur de corps et d’âme.

Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,

Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante De ne rien éprouver des atteintes du feu.

A sa plus belle amie elle en a fait l’aveu.

Donc, ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas!

Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,

Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.

La Femme est, à présent, pire que dans ces temps Où voyant les humains, Dieu dit : « Je me repens! »

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome;

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Celui qui écrivait cela avait senti « la terre lui manquer sous les pas » ; son âme, profondément tendre, était profondément abîmée. Sur une des pages du journal écrit pour lui seul, on lit ces deux lignes :

« O mystérieuse ressemblance des mots ! Oui, amour, tu

n’a-t-il médité, à ce sujet, un certain passage de Diderot, où il eût appris que c’est la plainte la plus fréquente des femmes et que leur triste sort est de voir bien souvent le plaisir leur échapper quand elles croyaient le tenir? Peut-être Alfred eût-il pensé, comme beaucoup d’hommes, que Diderot faisait la part trop grande, dans l’amour, à cette disgrâce des amants. Et d’ailleurs toutes les méditations du monde n’y eussent rien fait. On ne pardonne jamais les plaintes de la nature de celles que Marie Dorval faisait de son mélancolique amant, et l’on ne croit jamais les avoir méritées. (1923.)

ALFRED DE VIGNY

es une passion, mais passion d’un martyr, passion comme celle du Christ! Passion couronnée d’épines, où nulle pointe ne manque. »

Samson, trahi par Dalila, avait subi sa longue et cruelle passion. Mais s’il avait relu alors le même registre sur lequel il notait son supplice, il eût trouvé cette pensée sage, écrite quelques années auparavant :

« Quand on se sent pris d’amour pour une femme, avant de s’engager, on devrait se dire : « Comment est-elle » entourée? quelle est sa vie? » Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus. » Il se fût souvenu que « toute faute venant de la faiblesse mérite la pitié », et que les pieds d’airain des Destinées, ainsi qu’il l’a chanté,

Pèsent sur chaque tête et sur toute action.

Vigny a dit son mal en vers admirables; il l’a murmuré en une prose secrète; mais il n’en a dit nulle part la P cause. Que reprochait-il si amèrement à madame Dorval? Les contemporains en ont chuchoté quelque chose. Je ne crois pas qu’il soit temps encore de tout dire1.

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