MOLIÈRE
Dès l’année 1842, Alfred de Vigny songea sérieusement à s’asseoir parmi les membres de l’Académie française. Cette ambition était très séante, croyons-nous, au gentilhomme qui avait honorablement tenu l’épée, et qui tenait la plume avec distinction; à l’esprit lettré, décent et poli qui charmait, bien qu’avare de s’y produire, les plus brillants salons de Paris. Tels étaient, ce nous semble, les véritables titres d’Alfred de Vigny à l’Académie française. Il avait bien écrit alors Moïse, Éloa, Stello, Servitude et Chatterton; mais ce sont là des œuvres de génie, et le génie
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n’a rien à démêler avec les sociétés littéraires. Son existence ne s’agite pas dans une urne, au roulement de trente et quelques boules; pour paraître et durer, il n’a pas besoin de procès-verbaux et de jetons de présence.
Le génie est souvent solitaire et ignoré; parfois, il se dresse tout droit contre les choses établies, alors il ne saurait devenir académicien; mais le génie peut hanter aussi un homme tranquille, poli, qui vit courtoisement avec les plus hauts personnages de la société; dans ce cas, le génie peut être académicien.
Il est trop aisé de condamner l’Académie en montrant, couverts de poussière, les noms qu’elle avait promis à une éclatante immortalité, et en accumulant les noms lumineux qu elle n a pas daigne se mettre en frais d’éclairer de ses pâles et classiques flambeaux. On raillerait moins cette respectable compagnie, si 1 on comprenait mieux sa nature et sa destination. L’Académie n’a jamais songé à dresser définitivement les tables de Mémoire où lût toute la postérité : elle réunit une quarantaine de gens honorables et instruits, dont les travaux ou la vie témoignent d un commun souci des choses de l’esprit, et qui, dans leurs relations sociales, s’honorent, à juste titre, de cette distinction sociale.
G est dans cet esprit que l’Académie française choisit generalement ses membres, et c’est à ce point de vue seul qu on a le droit de juger ses élections. Et à ce point de vue, il nous semble que la candidature d’Alfred de Vigny n était ni déplacée ni malséante.
D ailleurs, les luttes académiques d’alors offraient un intéiêt littéraire quelles ont perdu depuis que toutes les
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écoles se sont réconciliées dans une paix faite de lassitude et d indifférence. En 4842, la grande bataille romantique était gagnée depuis longtemps, mais l’Académie marchandait chèrement le triomphe aux vainqueurs et ne leur ouvrait qu a de longs intervalles 1 accès de son capitole. Victor Hugo, en 1844, était plutôt entré en guerrier qu’en triomphateur. Mais, encore une fois, il s’agissait là des mœurs littéraires des candidats et non de leur génie.
M. de Vigny dut se résigner aux visites d’usage. Ces visites eurent des fortunes diverses : le candidat trouva parfois un accueil amical; il fut fort bien reçu de M. Guizot, de M. Casimir Delavigne et du pauvre vieux Baour-Lormian qui, enseveli, les yeux déjà clos, dans son petit logement des Batignolies, souriait, fier du souvenir à'Omasis, son chef-d’œuvre tragique.
M. Thiers, dans son cabinet orné de tableaux et de bronzes1, flatta le candidat dont la nomination était souhaitable pour tirer l’Académie « des nullités et des médiocrités ».
M. de Barante reprocha au solliciteur d’avoir été vanté par le journal des Débats et le rendit responsable d’un article élogieux signé par M. Cuvillier-Fleury, que M. de vi8ny 11 av^it jamais vu de sa vie. 11 trouva, en outre, Chatterton une pièce antisociale, et soutint la thèse de cette impartialité littéraire qu’il a lui-même tour à tour, dans ses travaux historiques, embrassée avec une tranquille fidélité et repoussee avec une ardeur qui va jusqu’à la maladresse et l’injustice.
1. Ces mauvais tableaux et ces mauvais bronzes déshonorent maintenant le Louvre. (1923.)
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M. de Chateaubriand, « juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaire, d’où ses pieds ne touchaient pas à terre et pendaient à quatre pouces de distance1 », affirma à M. de Vigny « qu’il était le plus beau nom actuel », et lui opposa pourtant M. Pasquier, « qui n’avait rien de commun avec les lettres, mais qui voyait souvent madame de Chateaubriand et qui était fort aimable ».
« On n’oublie pas ces services-là », ajouta le vieillard en souriant.
Tous ces entretiens furent courtois. Ce sont de fines scènes de haute comédie. La visite à M. Royer-Collard fut d’un genre un peu plus bouffon.
Le vieux philosophe morose reçut M. de Vigny dans l’antichambre, debout, « enveloppé dans la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel 2 ». Et alors eut lieu, mot pour mot, ce mémorable entretien :
ROYER-COLLARD
(Il était debout et appuyé à demi contre le mur.)
« Monsieur, je vous demande bien pardon, mais je suis en affaire, et ne puis avoir l’honneur de vous recevoir; j’ai là mon médecin.
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Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul, et je reviendrai.