Alfred de Vigny
2. Alfred de Vigny. — Nous tirons de son Journal l’entretien qui suit.
ALFRED DE VIGNY
ROYER-COLLARD
Monsieur, si c’est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite.
ALFRED DE VIGNY
Et moi, monsieur, comme reçue, si vous voulez; mais j aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.
ROYER-COLLARD
Mon opinion est que vous n’avez pas de chances... (Avec
un certain air qu’il veut rendre ironique et insolent.) Chances ! n’est-Ce pas
comme cela qu’on parle à présent?
ALFRED DE VIGNY
Je ne sais pas comment on parle à présent; je sais seulement comment je parle, et comment vous parlez dans ce moment-ci.
ROYER-COLLARD
D’ailleurs, j’aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages.
ALFRED DE VIGNY
Vous ne le saurez jamais de moi-même, si vous ne le savez déjà par la voix publique. — Ne vous est-il jamais arrivé de lire les journaux?
ROYER-COLLARD
Jamais.
ALFRED DE VIGNY
Et comme vous n’allez jamais au théâtre, les pièces
ALFRED DE VIGNY
jouées un an ou deux ans de suite aux Français et les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus?
ROYER-COLLARD
Oui, monsieur; je ne lis rien de ce qui s’écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre, (il voulait parier de Victor Hugo.)
ALFRED DE VIGNY, prenant son manteau pour sortir et le jetant négligemment sur son épaule.
Dès lors, monsieur, comment pouvez-vous donner votre voix, si ce n’est d’après l’opinion d’un autre?
ROYER-COLLARD, interdit et s’enveloppant dans sa robe de malade imaginaire.
Je la donne, je la donne... Je vais aux élections; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin.
ALFRED DE VIGNY
L’Académie doit être surprise qu’on donne sa voix sur des œuvres qu’on n’a pas lues.
ROYER-COLLARD
Oh! l’Académie, elle est bonne personne, elle, très bonne, très bonne. Je l’ai déjà dit à d’autres, je suis dans un âge où l’on ne lit plus, mais où l’on relit les anciens ouvrages.
ALFRED DE VIGNY
Puisque vous ne lisez pas, vous écrivez sans doute beaucoup?
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ALFRED DE VIGNY
ROYER-COLLARD
Je n’écris pas non plus, je relis.
J’en suis fâché, je pourrais vous lire.
ROYER-COLLARD
Je relis, je relis.
ALFRED DE VIGNY
Mais vous ne savez pas s’il n’y a pas des ouvrages modernes bons à relire, ayant pris cette coutume de ne rien lire.
ROYER-COLLARD, assez mal à l’aise.
Oh! c’est possible, monsieur, c’est vraiment très possible.
ALFRED DE VIGNY, marchant vers la porte et mettant son manteau.
Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambre pour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps; j’ai peu l’habitude de cette chambre-là.
ROYER-COLLARD
Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir.
ALFRED DE VIGNY
N’importe, monsieur, c’est une fois pour toutes. Vous n’attendrez pas, je pense, que je vous fasse connaître mes œuvres : vous les découvrirez dans votre quartier, ou en Russie, dans les traductions russes ou allemandes, sans
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ALFRED DE VIGNY
que je vous dise : « Mes enfants sont charmants », comme le hibou de La Fontaine.
(Ici, Alfred de Vigny ouvre la porte, Royer-Collard le suivant toujours.)
ROYER-COLLARD, pour revenir sur ses paroles :
Eh! mais je crois qu'il y aura deux élections.
ALFRED DE VIGNY
Monsieur, je n'en sais absolument rien.
ROYER-COLLARD
Si vous ne le savez pas, comment le saurais-je?
ALFRED DE VIGNY
Parce que vous êtes de l’Académie et que je n’en suis pas; je sais seulement que je me présente au fauteuil de M. Frayssinous.
ROYER-COLLARD
Et quelles autres personnes?
ALFRED DE VIGNY
Je n’en sais rien, monsieur, et ne dois pas le savoir.
(Ici, il lui tourne le dos. remet son chapeau et sort sans le saluer, tandis que Royer-Collard reste tenant la porte et disant :)
Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.
— Vieillard aigri de se voir oublié après avoir eu son jour de célébrité, murmura le poète au sortir de ce tête-àtête.
Pendant deux ans encore, il se donna des comédies de ce genre; enfin, le 8 mai 4845, le comte Alfred de Vigny
fut nommé membre de l’Académie française, en remplacement de M. Etienne. Le récipiendaire dut composer le discours obligé, et, selon l’usage, le lire devant une commission à M. Molé qui se trouvait directeur de l’Académie, et qui, en cette qualité, devait répondre à M. de Vigny.
Jusque-là le discours du directeur avait été soigneusement caché à M. de Vigny; devant la commission, il fut escamoté par les amis de M. Molé, qui y aida en interrompant celui que ce discours intéressait le plus, en couvrant sa voix, en hâtant le rapport des conclusions à l’ Académie qui attendait1.
Le 29 janvier 1846, M. de Vigny prit place à la séance solennelle, revêtu du costume académique, mais ayant gardé la cravate noire « par un reste d’habitude militaire2 ».
11 lut, avec une gravité un peu lente, un discours qui, pour être assurément la moindre page qu’il ait jamais livrée au public, ne comptait pas moins parmi les meilleures harangues académiques qui eussent été prononcées depuis l’Empire. Seulement le discours était d’une longueur inusitée; prolongé encore par la lenteur du débit, il fatigua une assemblée qui n’était pas, comme la foule athénienne, composée de grands écouteurs.
1. J’ai rapporté ces choses sur la foi de Vigny. Je soupçonne fort aujourd’hui qu’elles n’existèrent que dans l’imagination du poète.
Dans ce très maigre travail, j’ai cité très abondamment le Journal posthume. 11 faudrait m’en louer, si j’avais cité avec discernement. Mais je n’avais point de critique. Et tout n’est pas à accueillir dans les dires de Vigny, qui avait l’esprit haut et droit, mais non pas très juste ni très clairvoyant. Le lecteur pourtant me saura gré d’être grand citateur de mon poète, quand il trouvera parmi les miennes des pages d’une aimable gravité et d’une candeur charmante, qu’on a trop oubliées. (1923.)
2. C’est Vigny qui le dit avec une affectation peut-être un peu ridicule. Les grands hommes ont quelquefois de ces petitesses. (1923.)
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Aussitôt que M. de Vigny se fut assis, M. Mole « d’un ton net et vibrant1 » prononça un discours qui plut davantage2. M. Mole n’était pas poète; il n’aimait guère la poésie et croyait que les romantiques étaient un peu malades. Il loua modérément le récipiendaire, et sa parfaite politesse lit ressortir les sévérités d’une critique sans amour. Serviteur de l’Empereur et des Bourbons, il était rompu aux affaires. Il ne lui échappa pas que M. de Vigny avait l’esprit chimérique et il le lui dit d’une manière qui ne l'était pas du tout.
Le récipiendaire fut d’autant plus sensible aux sévérités du directeur, qu’il crut s’apercevoir que le discours de M. Molé n avait pas été prononcé en séance publique tel qu il avait été soumis à la commission. Ce n’est pas ce que croiront volontiers ceux qui connaissent la maison. Ils penseront plutôt qu un discours qui paraissait innocent