Sainte-Beuve
2. J’ai bien été obligé de corriger cet endroit de mon malheureux opuscule de début, bien que je sache mieux que personne la vanité de cette tâche. Mais j’avais commis ici, par une impardonnable légèreté, une faute trop grave pour la laisser subsister. Je vais faire sur cet endroit des aveux complets. Je les fais avec honte; que celui qui les trouve ici me soit indulgent. Les voici ; Au moment regrettable où je faisais mon Vigny, ayant trouvé dans une revue de 1846, dont j’ai oublié fè titre, une étude critique où I on citait une partie du discours prononcé par le comte Molé à la réception d'Alfred de Vigny, je me tins pour satisfait et crus inutile de rechercher le texte authentique et complet de ce discours. C était un tort. J’en commis un plus grave encore. Car, ayant pris mes grands ciseaux et coupé, sans le lire, l’endroit du discours dont je comptais me servir, je retournai, par mégarde, la coupure qui était imprimée sur le \erso et sur le recto, et au moment de composer le chapitre sur Vigny à 1 Academie, je piis étourdiment un coté de la coupure pour l’autre et, croyant lire les paroles du comte Molé, je lus la réponse très verte qu’y faisait le rédacteur de la revue. Et comme j avais le sens droit et un profond respect de la poésie, je me mis fort en colère; je vengeai la Muse et dis au comte Molé son fait sans barguigner.
Je n’ai pas pu laisser dans la belle édition que Claude Aveline m’inflige cruellement ce petit morceau beau de colere, mais qui ine couvrait de ridicule. ^1923.)
devant un auditoire composé de quelques académiciens, sembla assez offensif dans une vaste assemblée avide de divertissements. Ce fut l'avis de Sainte-Beuve, qui l’a fort bien exprimé. Vigny ne s’y rendit pas. Il refusa, comme marque publique de mécontentement, d’aller, selon l’usage, aux Tuileries, présenté par le directeur; il ne commença de siéger aux séances particulières que du jour où M. Molé cessa d’être directeur, c’est-à-dire le 1er juillet 1846 b
Six semaines après, il fut présenté au roi Louis-Philippe par le nouveau directeur, M. de Salvandy. Voici, d’après M. de Vigny lui-même, le récit de cette visite :
« Lundi soir , ii juin. — Le roi, quand on nous annonce, est debout, en habit brun, son chapeau à la main. Il vient à moi sur-le-champ, et me dit :
-h y a seize ans, monsieur de Vigny, que nous ne nous sommes vus. Vous commandiez un bataillon de la garde nationale et les troupes qui gardaient le Palais-Royal. Vous me faites grand plaisir en revenant, je vous en remercie.
— C'est à moi, Sire, de vous remercier d’avoir consenti à ce que je fusse membre de l’Académie.
— Je le désirais au moins autant que vous, monsieur de Vigny, et je suis bien heureux de la position que vous y avez prise.
— J’ai su de quels termes favorables le roi avait bien voulu se servir en approuvant mon élection, et j’en ai été profondément touché.
— Je vous remercie, monsieur de Vigny. Voulez-vous
1. Comme on l’a dit dans la note de la page précédente, ce passage a été remanié dans cette seconde et dernière édition. (1923.)
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ALFRED DE VIGNY
aller revoir la reine? Monsieur de Salvandy vous y conduira.
La reine était assise à une des places d une table ronde autour de laquelle s’assoient toutes les princesses avec elle.
Elle faisait de la tapisserie. A sa droite était assise madame Adélaïde, sœur du roi.
— Je voudrais vous présenter monsieur de Vigny, lui dit Salvandy.
— Gomment! me le présenter? dit la reine. Mais il y a vingt ans que je le connais! — Monsieur de Vigny, je suis charmée de vous revoir... Vous aimez sûrement à voyager : où irez-vous cet été?
— - Peut-être en Angleterre, madame, et ensuite chez moi, dans le midi de la France.
— Dans quelle partie du midi? me dit le roi.
— Entre Angoulême et Bordeaux, Sire.
— Ah ! c’est un pays charmant.
- Oui, Sire, un jardin anglais à présent. C’est un débris qui m’est resté des terres de mes ancêtres, car le nombre est grand des châteaux que je n’ai plus. Il me vient de mon grand-père, le marquis de Baraudin, amiral dans l’ancienne marine de Louis XVI.
- Ah! je connais son nom parfaitement. 11 commandait une escadre à la bataille d'Ouessant, sous les ordres de mon père.
— Oui, Sire, sous les ordres de monsieur le duc d’Orléans et de monsieur d Orvilliers, dont j ai encore beaucoup de lettres.
En disant mon père, la figure du roi devint tout à coup
ALFRED DE VIGNY
triste et douce, son regard pensif et mélancolique, mais pénétrant, comme s'il craignait un mouvement d’horreur sur ma figure.
— Oui, Sire, dis-je encore avec le même ton simple et calme, sous les ordres de monsieur le duc d’Orléans. Je suis encore à comprendre comment ces grandes flottes firent pour ne pas se détruire; c’étaient des A rmada véritables.
Je ne sais pas, mais ce qui vaut mieux que tout cela, c’est la paix.
— J’ai entendu dire la même chose au roi, il y a seize ans; aujourd’hui il a accompli cette grande œuvre.
— Je l’espère, dit le roi avec un air de satisfaction et de bonté. Vous vous êtes retiré sitôt que le danger des émeutes a cesse , tout le monde n agit pas ainsi. Mais vous avez écrit beaucoup, vous avez bien fait.
Le duc de Nemours m’a parlé ensuite assez longtemps, debout au milieu du salon, avec beaucoup de douceur et un ton timide et un peu embarrassé, du temps où je l’avais connu.
— - Vous n’aviez pas encore pris Constantine, lui dis-je. 11 m’a répondu :
« Oh! je l’ai vu prendre! » avec un ton très modeste et très simple...
La duchesse de Nemours est fort belle et m’a entretenu quelque temps enfin en me parlant de l’Angleterre. La duchesse d’Aumale ressemble à ces jeunes princesses espagnoles de la maison d’Autriche peintes par Murillo.
J’aime sa lèvre avancée et ses cheveux d’un blond pâle.
Elle me parla de Venise, où, à son grand regret, on va en chemin de fer.
ALFRED DE VIGNY
La vue des Bourbons me donne toujours un sentiment mélancolique. Toute l’histoire de France semble ressusciter ses portraits et reprendre ses grands rôles, quand on se représente les princes qui ont eu les memes traits sous d'autres costumes. — Leur race ne perd rien de ses profils ii demi espagnols. — Le roi ressemble à Louis XIV à soixante ans.
Il revient à moi vers la fin de la soirée, et me dit:
— Vous verrez demain dans les journaux que c’est moi qui suis l’auteur des désastres du Portugal. MM. les Anglais ne m’épargnent pas à la Chambre. Que pensez-vous de cette affaire portugaise?
— Elle ressemble un peu, dis-je, à la Fronde.
— Oui, pour l’inutilité des résultats.
— Et aussi parce que c’est une guerre de grands seigneurs.
— Oui, il y a bien quelque chose d’aristocratique, mais ce n’est pas commun en Europe.
Et il sourit avec finesse.
— Non, dis-je, ce n’est pas à présent notre défaut.
Il rit encore avec beaucoup de bonne grâce...
Jusqu’à dix heures et demie, la famille royale m’entretint ainsi. »
Depuis, le comte Alfred de Vigny n’a cessé de suivre les séances académiques, avec cette assiduité infatigable qu’il mettait dans l’accomplissement de tout ce qui lui semblait un devoir.
Son inlluence fut sensible quand l’Académie couronna, dans les Poèmes antiques de Leconte de Lisle, une des plus grandes œuvres de la poésie moderne.
Monsieur de Vigny fut doux envers la mort.