ALPHONSE DE LAMARTINE
e comte Alfred de Vigny, à partir de 1855, garda le
JLj silence. Il se retira « dans sa tour d’ivoire », et là, sur le plus haut degré, l’œil baigné de ciel, il continuait son œuvre; il écrivait les Destinées , poèmes philosophiques plus graves peut-être encore, plus sévères que les Poèmes antiques et modernes . Le penseur a mûri, il est dans toute la force de sa virilité stoïque, et le poète n’est ni desséché ni refroidi, seulement il a revêtu la sombre parure des jours de bataille; il a mis, sur sa tunique d’or, une cuirasse d’airain pour le grand combat contre les
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destinées et contre les dieux. C’est dans le tranquille accomplissement de ce travail suprême que le poète achevait sa vie et son œuvre.
Montrer l’être humain luttant contre la destinée, tel avait été constamment le but de ce génie triste et pur. Les poèmes des Destinées terminent dignement cette œuvre.
On connaît le Mont des Oliviers , la Mort du Loup , la Maison du Berger et cette merveilleuse Colère de Sarnson qui égale peut-être les plus beaux morceaux de l’auteur. Jamais la pensée poétique d’Alfred de Vigny ne s’accusa avec plus de force et d’originalité.
L auteur ne voulut point que parût, de son vivant, le recueil des Destmees. Il était peu impatient des rapides succès : il avait le temps d attendre; d ailleurs il voulait lui-même assister à sa postérité et voir plusieurs générations se succéder sur son dernier ouvrage, en le renommant. Noble et charmante coquetterie du génie, il voulait voir d’avance si sa lyre serait dorée ou ternie par la poussière des temps.
Alfred de Vigny était patient. Il portait longtemps son idée dans sa tête, sans en précipiter l’enfantement, et il ne la livrait au jour que sous une forme accomplie et parfaite. Cette forme, il en revêtait ses conceptions avec bonheur, mais non sans travail. Il exécutait lentement et laborieusement, non certes par un souci puéril et inintelligent de la forme, mais par un respect profond pour l idée qui veut des vêtements décents et honnêtes. Alfred de Vigny n eut point ce malheur, que M. Taine redoute avec raison pour les artistes, de savoir trop bien son métier. Ce poète
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heureusement ne fut pas un habile; il ne s’absorba pas dans les minutieuses préoccupations du métier : il se garda a 1 inspiration, à la pensée, il demeura poète. En pétrissant 1 argile d’un ongle complaisant, il n’oublia pas, comme plusieurs, d’y souffler une âme.
L’idée habitait longtemps sa tête avant de prendre un corps et de jaillir déesse. Aussi le poète a-t-il laissé, fixées sur le papier, bien des idees cpi il ne formula jamais en poème, sortes d’ombres vagues et sans forme, destinées a la \ îe et cpn ne verront jamais les régions de la lumière. Parmi elles, on distingue vaguement, comme les âmes promises à la terre, des Enfers virgiliens, d’abord, triomphante et glorieuse à côté du Satan qu’elle a sauvé, une seconde Eloa qui n’aurait pas eu, croyons-nous, la beauté de la première; puis une Daphné, l’amante ou plutôt l’âme même de ce grand empereur Julien, philosophe aux camps et César sans crimes. L etude de ces conceptions non réalisées, mais indiquées sur des notes éparses ou dans le Journal intime de sa vie, révèlent un Vigny intérieur plus inquiet et plus spontané, mais toujours d’accord avec le Vigny public que nous connaissons.
Tel l'homme au dehors, tel il était chez lui. Les dernières années de sa vie furent isolées. Malade, il les passait auprès de sa femme malade, dans son appartement de la rue des Ecuries-d’Artois. Alfred de Vigny avait été nourri, eJeve dans le faubourg Saint-Honoré; il y avait perdu sa mère, c’est là qu’il voulait mourir. Ce quartier plein de bruit, mais d’où l'on voit des arbres, ces rues aristocratiques bordées d’hôtels lui plaisaient : il y avait telles pierres grises que le poète ne pouvait voir sans émotion,
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tels coins de murs qu’il regardait abattre avec attendrissement.
L appartement de M. de Vigny, au second étage sur la rue, était vaste et sévère. Le tableau le plus apparent du salon, et qu’une glace répétait à 1 autre extrémité, était un beau portrait du poète Regnard, peint par Largillière. C’était un portrait de famille : Alfred de Vigny descendait de Regnard par sa mère, et il avait longtemps médité une comédie romanesque sur la vie de son comique ancêtre. Le visiteur remarquait aussi, sur une console, une terre cuite représentant une vierge aux grandes ailes, une belle archange assise et rêveuse; celle-là aussi était de la famille : c’était la fille idéale du poète, Eloa, dont une main inconnue avait modelé l’image et que M. de Vigny avait reçue d’Italie sans jamais savoir de qui il la tenait. C’était une œuvre fine et délicate, d’un sentiment exquis, dont le poète faisait le suprême éloge en y reconnaissant sa pensée. Enfin, dans un coin sombre, on apercevait près d’un billot de bronze deux têtes de bronze, les têtes coupées de de Thou et de Cinq-Mars. Dans cet intérieur aristocratique et sévère, le poète, sur une chaise longue, enveloppé dans son manteau de soldat, se regardait tranquillement mourir.
La vieillesse et la souffrance avaient passé légèrement sur son visage et n’avaient ni plié ni épaissi sa taille élégante. Ses cheveux étaient presque blonds encore. Alfred de Vigny ne paraissait point un vieillard : son beau front avait gardé l’âge de son génie, car le génie a un âge immuable et éternel. L’Homère de Y Iliade est un grand vieillard blanc, le Virgile de Y Énéide est un jeune homme
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aux longs cheveux. Qui voudrait reconnaître l’auteur du Moïse et du Jugement dernier dans le portrait exact d’un Michel-Ange à vingt ans? Personne, car Je génie de Michel- Ange n’a jamais eu vingt ans. Nous nous offensons d’un poi trait de Victor Hugo jeune ou de Lamartine vieux, et avec raison, parce que le vrai Victor Hugo, le Hugo idéal, a la solennité savante de la vieillesse, et le véritable, 1 eternel Lamartine, a 1 epanchement poétique et spontané de la jeunesse.
L Alfred de \ igny des Poèmes, de Stello et de Chatterton , apparaît beau, jeune et blond; et, moins l’idéalisation, tel était le Vigny de la réalité. Cette conformité entre l’homme et le poete est assez commune; Racine, tel que le montrent ses tragédies et les portraits contemporains, en est un des exemples les plus frappants. Au reste, Alfred de Vigny avait des rapports moins fortuits avec l’auteur de Mithridate , qu’il jugeait d’ailleurs assez mal et qu’il aimait peu. C était le ton de l’époque.
Alfred de Vigny gardait, dans l’intimité, cette dignité un peu apprêtée dont il ne se dispensait pas même envers lui-même.
11 écrivait ses derniers poèmes de cette même grande écriture royale que nous voyons si fièrement tracée par toutes les mains héraldiques du siècle de Louis XIV.
Il recevait quelques amis qui, tous, ont gardé de lui un souvenir sympathique. D’abord son camarade de jeunesse, son brave et fidèle ami Antoni Deschamps, vrai poète et grande âme qui, par ses vertueuses colères et son enthousiasme candide, étonnait quelquefois le sceptique gentilhomme; ensuite, M. Louis de Ronchaud, Fauteur de
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Phidias , âme sereine et profonde, sévèrement enfermée dans sa conscience d’artiste et de citoyen. Puis M. Guillaume Pauthier, sinologue, fidèle adorateur de la Chine, infatigable compagnon de Marco Polo; puis M. Jules Lacroix, l’honnête et patient traducteur de Sophocle et de Shakespeare, l’auteur de Valeria ; puis M. Louis Katisbonne, littérateur distingué d’ailleurs, qui jugea à propos de donner une nouvelle version poétique de Dante, apres les belles traductions tant en prose qu’en vers de Littré, de Lamennais et d’Antoni Deschamps. Charles Baudelaire se présenta chez Alfred de Vigny vers ce temps et demanda au maître son aide pour entrer à l’Académie, comme il l’avait demandée à Sainte-Beuve. On a des lettres que le poète des Fleurs du Mal envoya à fauteur des Destinées L Elles sont d’une exquise politesse et d’un ton caressant. Seulement il y vante trop de mets délicieux à qui ne pouvait manger.
Ils étaient, avec quelques autres, les amis du poète; il
1. A. de Vigny et Charles Baudelaire, candidats à l'Académie française. Étude par Étienne Charavay. On y trouve cette lettre de Baudelaire à Vigny :
Monsieur,
Je vous ai vu souffrir et j'y pense souvent. Un de mes amis, dont l'estomac est dans un état fort triste, m'a dit que Guerre, le pâtissier anglais, dont la maison fait le coin de la rue Castiglione et de la rue de Rivoli, fait des gelées de viande combinées avec un vin très chaud, Madère ou Xérès sans doute , que les estomacs les plus désolés digèrent facilement et avec plaisir! C’est une espèce de confiture de viande au vin, plus substantielle et nourrissante qu’un repas composé.
J’ai présumé que ce document méritait de vous être transmis. Votre bien dévoué,