Alfred de Vigny
ALFRED DE VIGNY
c’est là qu’il reçut ces premières et profondes impressions des choses auxquelles on attache l’idée de patrie.
La servitude des grandes villes pèse lourdement sur les enfants : toutes les mères y peuvent dire, comme l’Élisabeth de Shakespeare : « Pitié, vieilles pierres, pour ces tendres bébés ; dur berceau pour ces jolis petits, sombres compagnes de jeu, si vieilles pour ces jeunes enfants. »
Les yeux bleus d’Alfred ne perdaient les mélancolies de la ville que pour s’ouvrir aux mélancolies de la campagne. Son père le menait parfois, à l’automne, chez madame de Vigny, tante de l’enfant, et qui élevait ses six filles près d’Etampes, au Tronchet, dans un vieux manoir triste comme une ruine et triste encore des tristesses de l’automne. L’enfant regardait avec une stupeur charmée « la grande salle de billard où étaient rangés les portraits de famille1 », et les vieilles tapisseries soulevées par les grands vents qui venaient de la plaine.
Alfred était alors un bel enfant qui ressemblait à une fille ; il avait de son père l’amour héréditaire de l’épée, mais sa mère lui avait donné ses beaux cheveux blonds et une grâce un peu féminine que le poète ne perdit jamais.
M. de Vigny, que la Révolution avait ruiné, consacrait le reste de son bien à l’éducation de son fils. Jusqu’à l’âge d’être écolier, Alfred eut des maîtres que sa mère choisit et dirigea. Cette mère avait pour son fils la sévère gravité d’un père, et c’était M. de Vigny, ce vieux soldat courbé en deux par les blessures et les douleurs, qui avait pour lui des tendresses toutes maternelles. Il contait souvent à