‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 7 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

l’enfant les vieilles histoires de la guerre de Sept ans, si bien que celui-ci croyait voir Frédéric avec sa canne et son tricorne. M. Léon de Vigny avait vu de près le roi philosophe sur le champ de bataille, où un de ses oncles avait été enlevé par un boulet de canon. Le petit Alfred entendait souvent aussi l’histoire du chevalier d’Assas, dont son père avait été l’ami, et avec lequel il s’était trouvé au camp la veille de sa mort.

Alfred était grand questionneur, comme le sont tous les enfants intelligents. Il obsédait son père d’interrogations si persistantes, que celui-ci lui disait qu’il ressemblait à V interrogeait bailly de Voltaire.

Un jour — c’était à l’Élysée-Bourbon, où habitait la famille de Vigny1 — Alfred vit son père revenir triste avec une larme dans le creux de ses rides. Et l’enfant sut que le duc d’Enghien venait d’être fusillé.

Ce fut sa première impression d’horreur : elle dura longtemps.

A peu près à cette époque, le jeune Alfred de Vigny fut envoyé chez M. Hix, dont la pension, située dans le faubourg Saint-Honoré, suivait les cours du lycée Bonaparte.

L’écolier avait la première qualité, presque la seule qui fait ce qu’on nomme, au collège, un élève fort : la mémoire. 11 obtenait les premières places et les plus hautes récompenses. Mais il avait toujours l’apparence d’une petite fille blonde et délicate. Ses camarades le battaient, parce qu il était faible. La raison est excellente, et l’enfance a une implacable logique. Les récréations devinrent intolérables

1. L Élysée-Boui bon était alors une habitation louée à de simples particuliers.

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au pauvre écolier : on lui volait son pain dans son panier, et il était obligé de faire les devoirs des voleurs pour racheter la moitié de son déjeuner.

L’enfant devenait triste.

Ce sont les éleves, et. non les maîtres, qui font l’opinion publique dans le petit monde des collèges, et cette opinion se forme bien moins d’après le travail des classes que sur la force ou l’adresse des joueurs dans les récréations. Les maîtres punissent, c’est tout; les élèves flétrissent et mettent hors la loi. Le paria devient craintif, défiant et se retranche, selon sa nature, dans la férocité de son orgueil ou dans la conviction indolente de sa nullité. Il devient sombre ou il devient idiot. Alfred de Vigny s’assombrit et se replia sur lui-même.

Heureusement cette oppression de la force physique et brutale se relâche et s’adoucit dans les hautes classes. D’ailleurs Alfred de Vigny fit sa seconde et sa rhétorique dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, et qui transformèrent absolument l’esprit ordinaire des lycéens.

La France, comme a dit le poète, était alors « vivandière » ; tous ses jeunes fils étaient enfants de troupe.

L’enthousiasme militaire soulevait les écoliers sur leurs bancs tachés d’encre ; le tambour étouffait la voix des maîtres; tous les yeux de quinze ans clignaient dédaigneusement sur les harangues du Conciones et dévoraient les Bulletins de la Grande Armée. Quand un condisciple, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait <c en uniforme de housard et le bras en écharpe1 », tous les

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