‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 86 sur 119 · HERMAS, HIPPIAS · texte numérisé non relu

HERMAS, HIPPIAS

HIPPIAS

Trois fois salut, Mermas, ô vieillard, ô mon père!

HERMAS

Hippias de Théra, fils de Lakôn, salut,

Mon fils! Certes le Dieu m’est ami, qui voulut

LES NOCES CORINTHIENNES

Ramener êous mon toit ta tête désirée,

Et vers mes yeux que fuit la lumière sacrée,

Ainsi qu’un songe heureux, prit soin de t’envoyer. Marquons d un caillou blanc ce jour à mon foyer.

Fils de Lakôn, pour toi la couronne de lierre Et la coupe d argent et 1 antique salière,

Les viandes et les fruits et les vins noirs, afin Qu’ayant dompté d’abord l’inexorable faim,

Tu m apprennes, ami, cher honneur de ma table,

Quels destins ont comblé ton père irréprochable.

H I P P I AS

Il cultive sa vigne et se souvient de toi,

Mais les ans ont vaincu sa vigueur.

HERMAS

C’est la loi.

Tel je le vis et tel je te vois. Il me semble

Revivre aux jours anciens où nous croissions ensemble.

Il était grand; ton front à son front est pareil.

Les vieillards l’estimaient sage dans le conseil,

Quand un premier duvet dorait encor sa lèvre.

Il portait fermement l’outre de peau de chèvre ;

Car les hommes d’alors étaient plus vigoureux Que ceux du temps présent qui sont conçus par eux.

Je proclame ton père heureux! La vie est bonne,

Car c’est un Dieu puissant, ami, qui nous la donne. L’enfant jette en jouant les oiselets et rit.

Le jeune homme au sang vif médite en son esprit

POÉSIES

De rencontrer, le soir, la vierge sous les saules.

Le blanc vieillard dont l’âge a courbé les épaules,

Assis au banc du seuil, sous les astres en chœur,

A parler sagement réjouit son cher cœur.

Au long des jours de miel et des heures amères,

Suis doucement le fil que te tournent les Moeres. L’homme aux ardents désirs, quand la mort l’a vaincu, A désiré de vivre et n’a jamais vécu.

Craignons les vains souhaits et l’attente chagrine.

H I P P I AS

Un désir invincible a gonflé ma poitrine A cause de ta fille, ô père vénéré,

A cause de ta fdle et du lit désiré.

Mon âme tout entière a passé dans la sienne.

J ai voyagé : j’ai vu la Force ausonienne,

Tibur, Néapolis, Pæstum, Anconia,

Les arcs et les jardins que Cæsar dédia,

Les buissons généreux d’arbouses et de mûres,

Les arbres des vergers rougis de pommes mûres,

Et la plaine et ses blés et le raisin vermeil Qui boit au flanc des monts la liqueur du soleil,

Car la vigne se plaît dans la terre légère Où sous Zeus pluvieux croît l’ingrate fougère.

J ai pris soin d écouter les discours des colons.

Mais les jours ont langui pour moi vides et longs,

Car j aimais une absente... Et la subtile fièvre .Dans la lenteur des nuits me montait à la lèvre,

Et je voyais Daphné, ses bras et ses cheveux.

0 songe, ô belle image, o fièvre! trouble, vœux,

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LES NOCES CORINTHIENNES

Soupirs, Éros! Éros, prince ailé, qui te joues,

Sur le sein de la vierge et sur ses belles joues, Souffrance des vivants, sourire universel !

Hermas, il te souvient que, me tendant le sel,

Dans l’antique foyer, sous Zeus sacré qui brille, Père, tu m’as choisi pour époux à ta fdle,

Et ses jeunes désirs se sont tournés vers moi.

Je viens chercher ta fille et dégager ta foi.

J ai déjà pour Daphné, ma précieuse gloire, Préparé dans ma nef une chambre d ivoire.

Là, sont les colliers d’or, les voiles d’Orient,

Les coupes, les parfums qu’enclôt l’onyx brillant, Et les larges bassins d’airain, richesse due Par l’homme aimé des Dieux à l’épouse attendue. Et je veux, quand enfin tous deux nous partirons, De dociles rameaux ceindre les avirons,

Et de tresses de fleurs, de bouquets par centaines Dans l’air ivre et joyeux couronner les antennes.

HERMAS

Non certes, mon esprit n’était point égaré Quand j’accordai ma fille à l’hôte préféré!

Car tes actes sont bons, tes paroles sont sages.

Tu n’as point méprisé les antiques usages.

Je crois qu’en agissant aussi bien qu’en parlant, Tu deviendras l'égal de ton père excellent.

Daphné, ma fille, est belle et savante aux ouvrages Qui doivent occuper les timides courages De celles qui dans l’ombre et sous le lin jaloux Conservent leur jeunesse en fleur au seul époux.

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POÉSIES

Il est sage d’unir la meilleure au plus digne :

A l’orme jeune et droit nous marions la vigne,

Et la douceur du miel à la force du vin

Se mêle. Mais souvent l’espoir de l’homme est vain,

Et notre âme légère est sans cesse traînée Dans le filet d’airain de l’âpre Destinée.

Certes je ne veux pas troubler ton âme, ami,

Par un discours mauvais et couvert à demi.

Un souffle maladif, des ombres insensées Enveloppent ma fille et voilent ses pensées;

Elle fuit maintenant mes yeux que sa beauté Abreuvait autrefois d’une fraîche clarté;

Elle se tait, se cache et pleure. Et je devine Qu’il est à sa souffrance une cause divine.

Un Démon est en elle et dompte son cher cœur.

Le Dieu galiléen sans doute est son vainqueur;

Et ce Dieu mort, par qui ma fille est entraînée,

N’aime point les époux et les chants d’hyménée;

11 n’aime point la vie et n’a jamais vanté Que la faim et la soif et la stérilité.

Une femme séduit mon enfant et la mène,

Inerte, vers celui qui hait la race humaine.

Les Dieux n’ont point laissé longtemps à ses amis La bonne Pythias, ta mère : ils ont permis Qu’une autre, égale en âge à la vieille corneille,

Vécût pour n’être pas sage autant qu’elle est vieille. Mais veiller convient mal à l’homme chargé d’ans.

Je vais d’un doux sommeil baigner mes yeux prudents; Car le bel Hespéros, cher aux amants, incline Au ciel occidental sa lumière divine.

Repose en ma demeure avec sécurité,

Fils de Lakôn ! étends sur ton lit, abrité Par le portique étroit contre la nuit humide,

Cette épaisse toison d’un grand lion numide;

Un hôte m’en fit don, Libykos de Cirta,

Quand, l’année où naquit ma fille, il apporta Du corail, de l’ivoire et du cuivre aux Hellènes,

Et reçut en retour du vin noir et des laines.

HIPPIAS

Je vais sur le beau lit dormir tranquillement,

0 père, car Daphné m’a fait un grand serment.

HERMAS

Qu’un Dieu regarde, enfant, ton cher sommeil et l’orne D heureux songes venus par la porte de corne.

Il sort par une porte intérieure.

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