‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 89 sur 119 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

HIPPIAS endormi, DAPHNÉ.

DAPHNE. Elle est venue par une porte intérieure.

Puisque demain, le front voilé, la taille ceinte, Je suivrai le vieillard qui tient la crosse sainte, Jusque dans la demeure où, sous un toit épais, En mon sein refroidi Christ versera sa paix, Puisqu’il me faut vivante abandonner la vie,

Je saluerai ce monde à qui je suis ravie. Pendant que tout cédait au sommeil enchanteur, Sur la tête de buis du verrou protecteur

POÉSIES

Ayant mis en tremblant une main matinale,

Furtive, j’ai quitté la chambre virginale.

Je viens vous saluer, ô terre, ô ciel, ô bois!

Et toi, vieille demeure, ô maison autrefois En rires, en beaux chants, en couronnes fréquente!

0 porte, ô seuil facile où dans la molle acanthe Veille le vieil Hermès de bois de citronnier,

Favorisez mon pas vers vous : c’est le dernier.

Salle qui t’égayas le jour que je suis née!

Toi, l’appui du foyer, colonne où chaque année Mon père mesurait en se réjouissant La récente hauteur de mon front grandissant!

Pavé clair, parfumé d’essence aux jours de fête Et que je vis longtemps si voisin de ma tête,

Lorsque mon scarabée aux élytres d'azur,

Captif au bout d’un fil, grimpait le long du mur,

Et quand, pliant l’osier en une trame égale,

Je faisais une cage à ma brune cigale!

Et toi, lampe prudente, adieu donc pour jamais!

Elle ouvre la porte extérieure.

Dormez silencieux, dormez, vous que j’aimais;

Si je vous ai nourris de gâteaux, beaux molosses,

N aboyez pas, dressés sur vos jarrets véloces; Gardiens, ne faites pas retentir vos colliers Au murmure innocent de mes pas familiers.

Je veux courir au loin, je veux entendre encore Sur 1 humide rocher le feuillage sonore.

Oui, j irai dans la nuit clémente à ma pudeur,

Par le chemin où flotte une divine odeur,

LES NOCES CORINTHIENNES

La chevelure au vent, de myrtes effleurée,

J irai vers la fontaine aux Nymphes consacrée.

Je veux entendre encore au bord des froides eaux Chanter plaintivement les flûtes des roseaux.

Et je sais, pour m asseoir, un tertre sous l’yeuse,

Que baigne avec amour la Nuit mystérieuse...

Non! je suis insensée : il ne m’est plus permis De revoir la fontaine aux feuillages amis.

HIPPIAS, se réveillant.

Artémis, et toi, Reine a la belle couronne,

Quelle est cette voix douce et triste qui frissonne,

Et semble de vos chants un soupir affaibli?

Je veille, et sur le seuil par la lune pâli,

Vague en ses voiles blancs comme une ombre légère,

Je vois, ôNuit! je vois celle-là qui m’est chère.

Ce n est pas son image impossible à saisir;

C’est elle! c’est son corps où flotte le désir.

Il se lève et tend les bras.

Daphné ! Daphné ! Daphné ! Combien cette heure est belle ! Ma Daphné, viens, amie, à l’ami qui t’appelle!

Les Dieux bons ont pris soin de nous rejoindre enfin. Verse-moi tes regards, j’en ai soif, j’en ai faim.

Sous les astres en chœur c’est un Dieu qui t’envoie!

Je t’apporte, ô Daphné, des paroles de joie.

J’annonce ton attente et mes travaux finis.

Ton père m’est facile et nous serons unis.

Mais quoi? Tu ne parais ni me voir ni m’entendre.

Quelle crainte a glacé ton cœur fidèle et tendre?

Parle. Ne me fuis pas; cesse de craindre; vois,

Je suis ton Hippias; tu reconnais ma voix.

DAPHNÉ, se parlant à elle-même.

Oh! qu’un ange du ciel me cache sous son aile! Pourquoi m’avoir soumise à l’épreuve cruelle De me montrer celui que je ne dois pas voir?

Je veux fuir, me glisser sous le portique noir.

Mais comment, malgré lui, gagner la chaste chambre?

HIPPIAS

Ecoute-moi, je vais, ô vierge aux parfums d’ambre!

Te parler doucement et tu me répondras.

Viens, mêlons nos regards, nos paroles, nos bras.

DAPHNÉ

Hôte, tu ne dois pas rester sur mon passage.

HIPPIAS

Le soleil et la mer ont bruni mon visage,

Mais les amis, longtemps disjoints par les destins, Savent se reconnaître à des signes certains.

Oh! crois-en de tes yeux la jumelle lumière Où luit le jour de Zeus en sa clarté première,

Jeune fille; crois-en tes oreilles encor,

Où je suspens mes vœux comme des pendants d’or,

Et crois-en le Démon enclos dans ta poitrine,

Qui donne à ta pensée une grâce divine :

Je suis ton Hippias; je tends vers toi les bras.

3io

LES NOCES CORINTHIENNES

DAPHNÉ

Hôte, retire-toi, je ne te connais pas.

H IP P I AS

Pourquoi parler ainsi, jeune fille? Serait-ce Qu’un Dieu, t’enveloppant d’une nuée épaisse,

Voulût dans sa colère obscurcir ton esprit?

Certes, un Dieu t’aveugle à qui ta main n’offrit Ni vin pur, ni gâteaux de miel et de farine,

Soit Hermès, soit Cypris, Souveraine marine,

Ou la noire Hékaté. Ces grands Démons sont tels :

Ils versent la démence aux cœurs fiers des mortels.

Mais la raison revient sur les pieds prompts des heures. Ecoute, je dirai des paroles meilleures.

DAPHNÉ

Il ne m’est pas permis de t’entendre, étranger.

HIPPIAS

Fille d’Hermas! le cœur des vierges est léger :

Une faible mémoire est- la part de la femme.

Mes paroles auront la douceur du dictame :

Je te rappellerai nos amours, et comment Pour la première fois, ô souvenir charmant!

Je te vis sous le seuil tout doré d’hélichryse,

Ton aiguille à la main, me regarder surprise.

Et j’hésitais. Mais toi : « Va vers cet inconnu, Nourrice, annonce-lui qu’il est le bienvenu. »

POÉSIES

Tu dis. Un grand frisson m’agita jusqu’aux moelles,

Et je connus par toi l’amour, vierge aux beaux voiles, r Mais à cause de moi, bientôt le tiède essaim

Des Eros innocents voltigea sur ton sein.

Souvent tu rougissais et baissais ta paupière;

Souvent, ô ma Daphné, sur le vieux banc de pierre Tes doigts industrieux oubliaient les fuseaux,

A l’heure purpurine où les jeunes oiseaux Vont dormir dans le nid sous la poutre enfumée.

Car je contais alors, ô jeune fille aimée,

Mes voyages lointains, les périls surmontés,

Les prodiges nombreux et les mœurs des cités.

Puis vinrent les désirs et leur chaude fatigue,

Et tes aveux plus doux que le miel et la figue;

Le sourire indulgent de ton père, tes pleurs,

Mon départ, mon retour lorsque la source en fleurs Et la Nymphe invisible et le myrte et l yeuse Reçurent les serments de ta bouche pieuse.

DAPHNÉ

Tais-toi! tais-toi!

H I P P I AS

J’ai vu frémir ton corps si cher :

Ah! tout cela, c’est toi, c’est ton sang et ta chair.

Tu portes mon amour dans tes nerfs, dans tes veines. Viens, sois docile au Dieu. Chasse les craintes vaines. Aimer, c’est vivre. Aimons.

DAPHNÉ

Je ne suis plus. Tais-toi!

LES NOCES CORINTHIENNES

H IP PI AS

Pourquoi dis-tu les mots qui répandent l’effroi?

D une divine horreur ta langue s’est trempée.

Quel mystère profond te tient enveloppée? Réponds-moi, réponds-moi : Quelle fatalité Mit ces troubles obscurs dans ton cœur agité? Devant les astres clairs et Séléné, leur reine,

Je te prie et t’adjure, ô vierge! je me traîne Suppliant à tes pieds, les deux bras étendus.

Et tu m accorderas les dons qui me sont dus,

Jeune fille. Car seul l’impie en sa folie N accorde pas le don à la main qui supplie. J'embrasserai tes pieds, tes mains et tes cheveux, Et tu me répondras : c’est le don que je veux.

DAPHNÉ

Oh! ne me touche pas, car je serais perdue.

HIPPIAS

Non! tu ne me dis pas la parole attendue.

DAPHNÉ

Va-t’en! fuis loin de moi!

HIPPIAS

J’embrasse tes genoux.

DAPHNÉ

Malheur à moi! malheur à toi! malheur sur nous!

POESIES

HIPPIAS

Pourquoi ce cri sinistre où frissonne la crainte?... Oh! que ta joue est pâle et de douleur empreinte! Quel effroi nage encor dans tes yeux agrandis?... Exécrable silence! oh! parle; dis-moi, dis Quelle œuvre d’Iolchos, quelles herbes sauvages, Quels ossements broyés, quels livides breuvages, Quels magiques travaux ont sur ta joue en fleur Épandu sourdement une triste pâleur,

Quel poison a glacé ton sang et ta chair blême, Quel charme t’a rendue absente de toi-même?

DAPHNÉ

Lâche mes mains!

HIPPIAS

Mais non, un Dieu perd ton esprit; La terre n’éteint pas l’amour qui la fleurit.

Je t’adjure, ô Daphné! par ce bras que je presse, Réponds! Quel Dieu jaloux t’enlève à ma tendresse?

DAPHNÉ

Va! je t’aime. Fuis-moi!

HIPPIAS

Je le savais aussi!

Car la nécessité nous mène en tout ceci. Sens-tu ses bras de fer d’une étreinte divine Sur ma poitrine ardente appuyer ta poitrine?

LES NOCES CORINTHIENNES

Je me meurs !

DAPHNÉ

hippias.

Sois docile à la fatalité,

Daphné : c’est là ta grâce et c’est là ta beauté.

Ta langueur me paraît plus belle que toi-même.

Sois faible, ô mon enfant; c’est à ce prix qu’on aime.

DAPHNÉ

Fuis.

HIPPIAS

Je ne fuirai pas, certes. J’attendrai là Que ta bouche m ait dit le mal qui te troubla.

DAPHNÉ

Prêtre à la mitre blanche, innocent victimaire, De quel prix j’ai payé le salut de ma mère!

HIPPIAS

Ne crains pas de m’apprendre un mystère sacré.

DAPHNÉ

Indéliable vœu, filet où je mourrai!

HIPPIAS

De quel vœu parles-tu? Mon angoisse est profonde.

DAPHNÉ

Hippias, adieu, vis! Je suis morte à ce monde.

H I P P I AS

Tais-toi! n’appelle pas Hermès, Dieu souterrain.

DAPHNÉ

0 maître du troupeau, Jésus, pasteur divin,

Qui mènes les agneaux vers la fontaine vive,

Par quels affreux déserts faut-ii que je te suive! Christ, pilote éternel de l’éternelle mer,

Ne vois-tu point ma barque au sein du flot amer?

H I P P I AS

Que parles-tu de Christ et quelle est ta pensée?

DAPHNÉ

C’est lui qui, malgré moi, t’a pris ta fiancée.

HIPPIAS

Christ voudrait t’arracher à mon amour jaloux?

DAPHNÉ

On m’a donnée à lui pour qu’il fût mon époux.

HIPPIAS

Que doit-on faire, étant son épouse mortelle?

DAPHNÉ

Vivre comme un petit enfant, et mourir telle.

LES NOCES CORINTHIENNES

H I P P I AS

Dieu des Galileens ! je ne te cherchais pas.

0 fantôme! tu viens te dresser sur mes pas.

Tu leves contre moi ta droite ensanglantée!

Ecoute, Prince impur d une race infestée :

Je respectais ton nom en mon cœur obscurci,

Et je ne croyais pas, Christ, grâce à celle-ci,

Ce que disent de toi les vieillards et les sages.

Je n ai point écouté la raison, les présages;

Je t’ai cru bon, pareil à ces rois de l’éther

Qui pensent hautement et pour qui l’homme est cher.

Je te connais enfin, Esprit gonflé d’envie,

Spectre qui viens troubler la fête de la vie,

Mauvais Démon, armé contre le genre humain,

Qui fais traîner le chant des pleurs sur ton chemin, Dieu contempteur des lois, puissant par la magie,

0 Prince de la mort, dont la froide énergie Ne vaut que pour glacer nos vierges en nos bras !

Ton savoir est divin; tant mieux! tu m’entendras,

Et certes mon discours va te combler de joie :

Je t’attends et tu peux venir chercher ta proie.

Enlève si tu veux, mais tue auparavant.

Tu n’emporteras pas celle-ci, moi vivant.

DAPHNÉ

Cher Hippias, tais-toi : ta fureur est impie.

Crains le blasphème vain qu’un long tourment expie. Jésus de Nazareth n’est pas tel que tu crois.

C’est pour que nous vivions qu’il est mort sur la croix.

POÉSIES

Il n’a pas demandé que je lui fusse offerte,

Et celle qui me perd n’a pas voulu ma perte.

Ma mère méditait ma gloire et mon bonheur Alors qu elle fît vœu de m’offrir au Seigneur.

Elle m’a pour du miel donné l’absinthe amère.

H I P P 1 AS

Non, Daphné! les Dieux bons n’écoutent pas la mère Qui défend que sa fille à l’époux souhaité Apporte le trésor de sa virginité.

Non, vous n’écoutez pas, Générateurs du monde!

La mère qui voudrait voir sa fille inféconde,

Sans époux, sans enfants, sans amour, sans foyer, Etrangère partout, montrée au doigt, ployer,

Inutile fardeau sur la terre sacrée,

Sur la terre où tout aime, où tout s’enlace et crée; Tendre des bras séchés sans jamais rien saisir,

Et se traîner pareille aux Ombres sans désir.

Et ce serait la vierge entre toutes chérie,

Des dons d’Aphrodité divinement fleurie,

Celle-là qui déjà d’un amoureux dessein Aux discours d’un ami gonfla son chaste sein,

Daphné, fille d’Hermas, honneur de cette terre,

Qu on laisserait vieillir stérile et solitaire!

Ils ne le feront pas, quoi qu’ils puissent oser :

Vierge, crois-en les Dieux et crois-en ce baiser.

DAPHNÉ

Hélas! hélas! ô trouble, ô démence, ô vertige!

Les poisons les plus doux, la racine et la tige

LES NOCES CORINTHIENNES

Dont coule une enivrante et mortelle liqueur

Bien moins qu’un tel baiser feraient fondre mon cœur.

HIPPIAS

Il vient de ton époux, ce baiser qui t’effraie

DAPHNÉ

Redoute-moi : je suis une chose sacrée.

Moi-même je me crains, je suis la part de Dieu.

Pour la dernière fois, va-t’en! Je t’aime. Adieu!

HIPPIAS

Quel Immortel saurait t’aimer comme je t’aime,

Moi qui par la douleur suis semblable à toi-même? Un Dieu ne pourrait pas souffrir, mourir pour toi, Malheureux! Ses baisers te tueraient dans l’effroi.

0 mon âme, il n’est pas de si chère caresse Que les embrassements des mortels en détresse. Rien ne vaut dans l’éther mes baisers, ta langueur, Ton beau corps fléchissant inerte sur mon cœur, Tes larmes!

DAPHNÉ

Ouvre au ciel tes ailes de colombe; Viens, Esprit, verse-moi ta force! Je succombe.

HIPPIAS

Vois, il est doux d’aimer.

POÉSIES

DAPHNÉ

Je t’aime malgré moi.

H I P P I AS

C’est Éros qui le veut : il faut suivre sa loi.

DAPHNÉ

Eh bien, cher Hippias! tu m’as vaincue! Écoute :

Je t aime et suis à toi. Prends-moi donc, prends-moi toute. Emporte-moi. Fuyons, cache-moi dans tes bras.

Je te suis. Je ferai tout ce que tu feras.

Oh! que, couchée au dos d’un cheval par la plaine,

Les yeux clos, dans l’air frais je boive ton haleine!

Je veux brider moi-même un cheval aux pieds prompts. Oh! viens, ne tarde pas; nous irons, nous fuirons Jusqu au golfe où ta nef balance ses antennes.

Je ne crains ni les vents ni les mers incertaines.

Pour notre epithalame, ami, nous entendrons La chanson des marins au bruit des avirons.

La nef, fendant les eaux sous les astres sans nombre,

M emportera plongée à tes pieds dans ton ombre.

Tu seras mon espoir, mon salut et ma foi.

Je m’envelopperai tout entière de toi.

Viens!... Mais non, malheureuse, hélas! qu ai-je pu dire! J ai parlé sans pudeur et j’étais en délire.

hippias.

\ ierge, il est sage et bon d aimer l’époux promis Et de montrer un cœur ardent pour les amis.

LES NOCES CORINTHIENNES

Certes nous tenterons la vaste mer : son onde,

Belle comme l’amour et comme lui féconde,

Portera doucement nos destins innocents Jusqu au seuil protecteur ou fumera 1 encens.

J en atteste, ô Daphné, l’homme excellent, ton père.

DAPHNÉ

0 chef de la maison, ô maître en qui j’espère,

Mon père vénéré, vieillard auguste et doux,

Nous irons tous les deux embrasser tes genoux...

Non, nous faisons un rêve, imprudents que nous sommes. L’espérance déçue accroît les maux des hommes.

Ma mere ne peut pas délier son enfant;

Elle ne fera pas ce que la loi défend.

H IP P I AS

Ta mère n’est pas née insensible, farouche,

Et le lait d’une femme a coulé dans sa bouche.

D un impassible front, les Dieux, les Dieux cruels,

Seuls, peuvent regarder la douleur : les mortels Connaissent la pitié que la souffrance enseigne.

Quelle mère entendrait, sans que tout son cœur saigne, L’enfant que dans l’attente elle a porté neuf mois Lui demander la vie une seconde fois?

Contre les pleurs ta mère est faible : elle est mortelle.

Nous nous tiendrons tous deux prosternés devant elle.

Nos cris, nos bras tendus, nos larmes parleront,

Et la pitié tardive éclaircira son front.

POÉSIES

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