‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 20 sur 39 · XXIV SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

XXIV SOUVENIRS INTIMES

Parmi les anciens, Homère et Eschyle étaient pour lui des dieux ; Aristophane lui plaisait davantage que Sophocle, Plaute qu'Horace, dont il trouvait le mérite trop vanté. Que de fois lui ai-je entendu dire qu'il eût désiré avant tout être un grand poète comique !

Shakespeare, Byron et Victor Hugo lui causaient des admirations profondes, mais il ne comprit jamais Milton. Il disait : «Vii-gile a fait la femme amoureuse, Shakespeare la jeune iille amoureuse ; toutes les autres amoureuses sont des copies plus ou moins éloignées de Didon et de Juliette. »

Dans la prose française, il relisait sans cesse Rabelais et Montaigne et les conseillait à tous ceux qui voulaient se mêler d'écrire.

Ces enthousiasmes httéraires avaient de tout temps existé chez lui; un de ceux qu'il aimait à se rappeler fut celui qu'il éprouva à la lecture de Faust. Il le lut justement une veiUe de Pâques, en sortant du collège ; au lieu de rentrer chez son père, il se trouva, il ne savait comment, dans un endroit appelé le « Cours-la- Reine». C'est une belle promenade plantée de hauts arbres, sur la rive gauche de la Seine, un peu éloignée de la ville. Il s'assit sur la berge ; les cloches des éghses, sur la rive opposée, résonnaient dans l'air et se mêlaient à la belle poésie de Gœthe : «Christ est ressuscité, paix et joie entière. Annoncez-vous déjà, cloches profondes, la première heure du jour de Pâques?... cantiques célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? » Sa tête tournait, et il rentra comme éperdu, ne sentant plus la terre.

Comment cet homme si admirateur du Beau avait-il tant de bonheur à découvrir les turpitudes humaines, là surtout où régnaient les dehors de la vertu? Ne serait-ce pas de son culte pour le Vrai? cette découverte semblant la confirmation de sa philosophie et le réjouissait par amour de cette vérité qu'il croyait pénétrer.

De nombreux projets de travaux préoccupaient son esprit. Il parlait surtout d'un conte sur les Thermopyles qu'il allait commencer. Il trouvait qu'il avait perdu trop de temps aux recherches préparatives de ses oeuvres et voulait employer le reste de sa vie à l'Art, l'Art pur. La préoccupation de la forme croissait, ce qui lui fit un jour s'écrier, dans une de ses boutades chaudes et spontanées : «Je me fiche bien de l'Idée !« Puis se mettant aussitôt à rire aux éclats : «Pas mal ça, hein? c'est d'un bon lyrisme, je commence à comprendre l'Art.»

Un vrai artiste pour lui ne pouvait être méchant, un artiste est avant tout un observateur ; la première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. S'ils sont troublés par les passions, c'est-à-dire par un intérêt personnel, les choses échappent ; un bon cœur donne tant d'esprit !

Son culte du Beau lui faisait dire : « La morale n'est qu'une partie de l'esthétique, mais sa condition foncière. »

Deux genres d'hommes lui déplaisaient particulièrement, et il était dur à leur égard : le critique, celui qui n'a rien produit et juge tout, il lui préférait un marchand de chandelles, et le monsieur instruit qui se croit artiste, qui a des désillusions, qui s'est figuré Venise autrement qu'elle n'est. Quand il rencontrait un individu de ce genre, c'était une explosion de mépris qui se traduisait, soit par des réparties mordantes (il prétendait, lui, n'avoir aucune imagination, ne s'être jamais rien figuré, ne rien savoir), ou par un silence encore plus hautain.

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