‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 21 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XXV · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XXV

Jusqu'à sa mort, j'eus la douceur de continuer cette vie sérieuse et calme dans laquelle mon esprit de femme avait tant à gagner. Beaucoup des meilleurs amis de mon oncle étaient morts : Louis Bouilhet, Jules Duplan, Ernest Lemarié, Théophile Gautier, Jules de Concourt, Ernest Feydeau, Sainte-Beuve ; d'autres s'étaient éloignés. Les relations avec Maxime Du Camp n'étaient plus que fort rares ; dès 1852, les deux amis commencèrent à ne plus suivre les mêmes routes, leur correspondance le témoigne.

En amitié, mon oncle était parfait, d'un dévouement absolu, fidèle, sans envie, plus heureux du succès d'un ami que du sien propre, mais il apportait dans ses relations amicales des exigences que parfois supportaient difficilement ceux qui en étaient l'objet. Le cœur auquel il s'était lié par un amour commun de l'Art (et toutes ses liaisons profondes avaient cette base) devait lui appartenir sans réserve.

Lorsque, cinq ans avant de mourir, il recevait ce court billet en réponse à son envoi des Trois contes :

«Cher ami, je te remercie de ton volume. Je ne t'en dis rien parce que je suis absolument abruti par la fin de mon travail. J'aurai terminé dans huit ou dix jours, et je me récompenserai en te lisant. Tout à toi,

« Maxime Du Camp, »

son cœur souffrit et se replia amèrement. Où était l'ardent désir de connaître bien vite la pensée jaillie du cerveau de l'ami? où étaient les belles années de jeunesse? la foi l'un à l'autre?

Cependant il y avait encore des natures qu'il affectionnait beaucoup. Parmi les jeunes, au premier rang, le neveu d'Alfred lie Poittevin, Guy de Maupassant, «son disciple», comme il aimait à l'appeler. Puis son amitié avec George Sand fut pour son esprit, et au moins autant pour son cœur, une grande douceur. Mais de sa génération proprement dite il ne lui restait qu'Edmond de Concourt et Ivan Tourgueneff ; il goûtait avec eux la pleine jouissance des conversations esthétiques. Elles étaient, hélas ! de plus en plus rares, les heures de causerie intime, car pour s'épancher il fallait trouver des intelligences éprises des mêmes choses, et les séjours à Paris s'éloignaient de plus en plus. La solitude toujours grande devenait farouche quand je n'étais pas là et souvent, pour la fuir, il appelait la vieille bonne de l'enfance. Elle venait se chauffer un instant à la cheminée. Dans une lettre il me dit : «J'ai eu aujourd'hui une conversation exquise avec «Mamz'elle Julie». En parlant du vieux temps elle m'a rappelé une foule de choses, de portraits, d'images qui m'ont dilaté le cœur. C'était comme un coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C'était en parlant d'une dame : «Elle était bien fragile... orageuse même!» Orageuse après fragile est plein de profondeur. Puis nous avons parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. »

Quand il était ainsi seul, il lui prenait parfois des amours de nature qui l'enlevaient un moment à son travail. «Hier,» m'écrivait-il, «pour rafraîchir ma pauvre

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