XXVI SOUVENIRS INTIMES
caboche, j'ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, Monsieur a pris une chope chez Pasquet, oii on récurait tout pour le jour de l'an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle «ce pauvre monsieur Bouilhet» ; et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu'à 10 heures je me suis repromené dans le jardin, (à la lueur de l'astre des nuits». Tu n'imagines pas comme je deviens amant de la nature ; je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n'ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l'herbe. »
Mais il se rasseyait à sa table et laissait s'écouler plusieurs mois sans être repris du même désir.
Au commencement de l'année 1874, il entreprit Bouvard et Pécuchet, sujet qui le préoccupait depuis trente ans. Ce devait être d'abord fort court, une nouvelle d'une quarantaine de pages ; voici comment l'idée lui en \-int.
Assis avec Bouilhet sm- un banc du boulevard à Rouen, en face l'hospice des^ vieillards, ils s'amusaient à rêver ce qu'ils seraient un jour", et après avoir commencé gaiement le roman de leur existence supposée, tout à coup ils s'écrièrent : « Et qui sait? nous finirons peut-être comme ces vieux décrépits qui meurent dans l'asile.» Alors ils avaient imaginé l'amitié de deux commis, leur \\e, une fois retirée des affaires, etc., etc., pom: ensuite les amener à finir leurs jours dans la misère. Ces deux commis sont devenus Bouvard et Pécuchet. Ce roman, d'une exécution si difficile, découragea mon oncle à plus d'une reprise ; il fut même obligé de l'interrompre et, pour se reposer, il alla rejoindre à Concarneau son ami, le naturahste Georges Pouchet.
Là-bas, sur les grèves bretonnes, il commença la Légende de Saint Julien l'Hospitalier, qui fut bientôt suine à! Un cœur simple et d'Hérodias. Il écrivit rapidement ces trois contes et reprit ensuite Bouvard et Pécuchet, lourde besogne sur laquelle il devait mourir.
Peu d'existences témoignent d'une unité aussi complète que la sienne : ses lettres le montrent à neuf ans préoccupé d'Art comme il le sera à cinquante. Sa vie, comme l'ont d'ailleurs observé tous ceux qui ont parlé de lui, ne fut, depuis l'éveil de son intelhgence jusqu'à sa mort, que le long développement d'une même passion, ula httérature >. Il lui sacrifia tout ; ses amours, ses tendresses ne l'enlevèrent jamais à son Art. Dans les dernières années regretta-t-il de ne pas avoir pris la route commune? Quelques paroles émues, sorties de ses lèvres un jour où nous revenions ensemble le long de la Seine, me le feraient croire : nous a\'ions visité une de mes amies que nous axions trouvée au milieu d'enfants charmants. «Ils sont dans le vrai», me dit-il, en faisant allusion à cet intérieur de famille honnête et bon. .Oui», se répétait-il à lui-même gravement. Je ne troublai point ses pensées et restai silencieuse à ses côtés. Cette promenade fut une de nos dernières.
La mort le prit en pleine santé. La veille, sa lettre était toute épanouie et renfermait la joie de voir se confirmer une conjecture qu'il avait faite relativement à une plante. Il m'écrivait ces lignes intéressantes sur son travail, dont il ne lui