GUSTAVE FLAUBERT ERNEST CHEVALIER
individus qui jamais ne se sépareront. J'ai été l'autre jour au spectacle de Nogent,
(1) Edmond et Aniédéc Mignot.
(2) Mère d'Ernest Chevalier.
(3) Département de l'Aube.
les deux premières pièces, quoiqu'assez bonnes, ont été mal jouées. Mais la troisième qui étcdt «Simple Histoire» a été bien jouée (^). C'est une pièce assez bonne ; mon père et ma mère et moi présentons nos respects à tes bons parents. Je ne puis te dire le jour où j'aurai le bonheur de te voir parce que papa, comme tu sais, ne sait jamais ce qu'il fera le lendemain.
Adieu, cher ami, le tien jusqu'à la mort.
* AU MÊME
[1833 (août ou septembre).]
Mon cher Ernest,
Je puis bien t'assurer que c'est avec un vif regret que je ne puis aller chez toi. Depuis à peine trois semaines que je t'ai vu je commence à m'ennuyer de ne point te voir. Je te prie de me dire quand tu pourras venir à Rouen, je désire bien embrasser le meilleur de mes amis.
Nous avons visité le château de Fontainebleau, nous avons vu et la cour où se firent les adieux célèbres et la table où le Grand Homme signa l'acte d'abdication. Nous avons été lundi dernier à la Porte-Saint-Martin où l'on jouait La Chambre ardente {^), drame en cinq actes dans lequel meurent sept personnes, c'est un beau drame que je te raconterai lorsque tu viendras à l'Hôpital. Notre théâtre est toujours en bon ordre, moi et Caroline (ou Caroline et moi pour plus de poUtesse) jouons les pièces, c'est-à-dire faisons des répétitions. J'ai été Parain, mais si tu veux que je te donne des bonbons, il faut que tu \iennes m'embrasser, autrement je dirai comme le proverbe Sans argent, pas de Suisse, mais quant à moi, c'est plutôt «Sans embrassement de mon cher Ernest, pas de bonbons».
Mon cher ami, il faut te dire que la Providence a bien voulu que nous soyons tous en bonne santé car à Chatillon-la-Borde {^) (petit village où les chevaux de poste que nous avions relayèrent) nous avons été emportés et voici comment : à peine le postillon était-il monté sur son cheval que l'homme qui retenait les autres pour ne point qu'ils s'en allassent lâcha les brides et le cheval du milieu et celui de côté partirent au grand galop (ce postillon n'ayant point en mains leurs brides). Heureusement que le postillon lança son cheval au grand galop et rattrapa les brides des deux autres chevaux, c'est ainsi que finit l'aventure grotesque et romantique. Nous avons été dimanche à Versailles où nous vîmes le château royal bâti par Louis XIV ; mardi nous allâmes au Jardin des Plantes où je rencontrai Morin, mon ancien maître de latin, avec son aimable épouse qui était occupée à regarder les bêtes féroces. A Nangis nous vîmes l'ancien château de cette petite ville, c'est le château qui appartenait au Marquis de Nangis dont il est parlé dans Marion Delorme.
(1) Simple Histoire, comédie-vaudeville en un acte, par Scribe et de Courcy (Théâtre de Madame, 26 mai 1826.)
(2) La Chambre ardeiilc, drame en 5 actes de Bayard et Melesville, fut représentée pour la première fois le 4 août 1833, à la Porte-Saint-Martin. M"e Georges y tenait le rôle de la Marquise de Brinvilliers. — Cette date permet de classer approximativement la lettre de Flaubert dont l'autographe ne porte aucune indication. Elle est certainement du temps des vacances scolaires.
(3) Seine-et-Marne, non loin de Melun.
Dans La Chambre ardente j'ai vu jouer la fameuse W^^ Georges ; elle a rempli parfaitement son rôle. Tu me demandes dans ta dernière lettre si j'ai bien déclamé Credo. Je te répondrai qu'on ne m'a point dit de le dire, qu'on nous a dit de dire un Ave et un Pater, tout bas, qu'au reste j'ai assez mal baptisé ma pauvre filleule.
Adieu, mon cher ami, viens, je te prie, voir ton meilleur ami.
Le tien jusqu'à la mort.
Présente mes respects à toute ta bonne famille. Je te prie de me répondre le plus tôt possible.
Cher Ernest,
* AU MÊME
Rouen, ce 11 septembre 1833.
Je ne profite point de la même occasion que toi pour t 'écrire parce que le domestique de ton oncle devait partir aujourd'hui. Ce n'est point là la cause, car en une journée j'aurais eu le temps de t'écrire une lettre, mais c'est qu'il a dit à Pierre qu'il fallait que la réponse fût portée chez l'abbé Motte (^) avant sept heures du matin, et comme je ne suis point matinal je n'aurais pu te faire une réponse honnête avant sept heures du matin.
Voici deux lettres que je t'écris et pour ces deux lettres tu ne m'as fait qu'une réponse, et encore elle n'est point grande. Tu voudras bien dire à tes bons parents qu'il est presque certain que nous n'aurons point le plaisir de les aller voir, parce que maman a reçu des nouvelles de Pont-l'Evêque f) qui ne sont point rassurantes. Tu peux être bien sûr que s'il ne tenait qu'à moi il y aurait déjà longtemps que je serais au sein de ta famille et dans les bras de mon cher Ernest.
Tu m'engages à faire des répétitions, mais je ne puis beaucoup travailler aux pièces toi n'y étant pas, c'est égal, nous vivons, c'est le principal.
Je tâcherai de faire de mon mieux que le théâtre soit soigné. Un des fils de Monsieur Viard m'a donné une fort bonne idée pour les portes de côté, c'est d'y mettre des baguettes et la manière dont elles doivent être mises aura un résultat excellent. Tâche, chez Ernest, de venir me voir. L'homme propose et Dieu dispose (comme dit M. Delamier à la fin de la dernière scène de la pièce intitulée «le Romantisme empêche tout») P).
Louis-Philippe est maintenant avec sa famille dans la viUe qui vit naître Corneille (^). Que les hommes sont bêtes, que le peuple est borné... courir pour un roi, voter 30 mille francs pour les fêtes, faire venir pour 2,500 fr. des musiciens de Paris, se donner du mal pour qui? pour un roi ! Faire queue à la porte du spectacle depuis trois heures jusqu'à huit heures et demie, pour qui? pour un roi ! Ah ! ! ! que le monde est bête. Moi je n'ai rien vu, ni revue, ni arrivée du roi, ni les princesses, ni les princes. Seiilement j'ai sorti hier soir pour voir les illuminations,
(1) Oncle d'Ernest Chevalier, curé de la Cathédrale de Rouen.
(2) M™« Flaubert était originaire de Pont-l'Evcquc.
(3) Je n'ai pas pu identifier cette pièce de théâtre. Delamier était, semble-t-il, un acteur.
(4) Louis-Philippe est arrivé à Rouen le 9 septembre 1833.
encore parce que l'on m'a vexé. Adieu, mon cher Ernest, tâche de venir puisque moi je ne le puis. Adieu.
Embrasse pour moi tout ton monde. Réponds-moi et écris-moi une lettre au moins aussi longue que la mienne. Adieu, mon cher ami, le tien jusqu'à la mort.
* AU MÊME
Rouen, ce mardi 26 [août] 1834.
Reviens, reviens, vie de ma vie, âme de mon âme.
Tu me la rendras, la vie, si tu viens me voir, car je voudrais encore composer avec l'ami Ernest. Je voudrais le voir à mes côtés, l'entendre, lui parler ; la vacance serait du double meilleure. Et ne crois pas que j'exagère, non du tout je ne dis que la stricte vérité. Et je suis dégoûté de la vie si tu ne viens pas.
Maintenant te faut -il parler de mon voyage? Eh bien j'ai vu en passant le célèbre château de Robert le Diable restant là sur le haut de la montagne, immobile, muet et détruit, semblant par lui-même présenter une énigme à tous ceux qui regardent son front ridé par les siècles (c'est vraiment bien digne d'être le sujet des méditations de Dubreuil) P).
Nous avons été à Trouville, j'y ai ramassé beaucoup de coquillages, j'en garde un bon nombre pour l'ami des amis. En les prenant sur la plage que venait à chaque instant mouiller chaque vague, je pensais à toi et me disais : si Ernest était là comme il s'amuserait.
Comme c'est beau, la mer, quand une belle tempête la fait mugir à mes oreilles ou bien quand des nuages brumeux englobent son horizon, quand elle vient se briser sur les rochers, oh ami, c'est un bien beau spectacle.
Nous avons pris quelques bains de mer pendant trois jours. Se baignait alors une dame, oh, une jolie dame, candide quoique mariée, pure quoiqu'à vmgtdeux ans. Oh, qu'elle était belle avec ses jolis yeux bleus ! La veille nous la voyons rire sur le rivage à la lecture que lui faisait son mari, et le lendemain comme nous étions tous revenus à Pont-l'Evêque, nous avons appris... O douleur ! O malédiction... qu'elle était noyée, oui noyée, cher Ernest, en moins d'un quart d'heure, la vague l'avait emportée... Ne sachant point nager elle disparut sous les eaux et son mari resté sur le rivage à la voir baigner la vit disparaître... C'était mourir. Ce qu'il y a de plus singulier c'est qu'elle se baignait avec deux autres jeunes gens qui revinrent à terre, mais elle... y revint, mais avec un filet... elle était morte ! ! Juge du désespoir de son époux. Maintenant faites des projets de plaisir, qui en peut mesurer les conséquences ! témoin cette pauvre dame qui courait à la mer pour s'y amuser et y trouva la tombe. Si c'eût été une dame de notre société, qu'aurions-nous fait?
Je te prie au nom de tout ce que tu as de plus sacré de venir me voir ou bien de m'écrire bien souvent et des lettres bien longues. Fais bien des compliments à toute ta bonne famille de la part de la mienne et de moi aussi. Adieu, cher ami, le tien jusqu'à la mort.
(1) Conservateur du Jardin des Plantes de Rouen.
De retour de mon voyage je vais me mettre à caleuser un peu moins. Je suis arrivé hier soir. Réponds-moi le plus tôt possible.
AU MEME
[29 août 1834.] (')
Cher Ami,
A peine ai-je reçu ta lettre que je m'empresse d'y répondre avec grand plaisir. Quant à moi je travaille, cher Ernest, tous les jours. J'avance dans mon roman d'Isabeau de Bavière dont j'ai fait le double depuis que je suis revenu de mon voyage de Pont-l'Evêque.
Tu connaissais l'histoire de la religieuse qui s'était en allée de l'Hôpital. Eh bien, l'Indiscret (^) l'a mis dans son journal ; mais jamais article ne fut plus bête ni plus pitoyable. D'abord c'est fort mal écrit, sans verve ni esprit, puis les trois quarts ce n'est que mensonge.
Car je n'ai vu qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir divin qu'on nomme face humaine.
C'est ainsi que parle notre ami Victor Hugo.
Tu crois que je m'ennuie de ton absence, oui tu ne te trompes point et si je n'avais dans la tête et au bout de ma plume une reine de France au quinzième siècle, je serais totalement dégoûté de la vie et il y aurait longtemps qu'une balle m'aurait délivré de cette plaisanterie bouffonne qu'on appelle la vie. Tu m'engages, toi le seul de mes amis, à venir te voir. S'il ne tenait qu'à moi !
Compliments à ta bonne famille, ton ami jusqu'à la mort.
* AU même.
Rouen, ce 28 septembre 1834.
Cher Enf.\nt de littér.^ture.
Je vais répondre à ta lettre, et, comme disent certains farceurs, je mets la main à la plume pour vous écrire.
Quand viendras-tu? Quand viendras-tu? Voilà toujours ton éternelle question. Eh, bon Diable ! c'est tout naturel, c'est quelquefois la mienne aussi.
Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho Pança, eh bien, c'est que je me trouve dans une toute autre position ; tu sais quel cul de plomb fait mon père, oui vraiment, car tous les jours je lui disais : Quand irons-nous aux Andelys, quand irons-nous aux Andelys? C'était toujours pour le samedi
(1) L'autographe de cette lettre n'a pas été retrouvé.
(2) Petit journal satirique, très mordant, qui dura du 1«' juin 1834 au 31 décembre 1835. 11 était dirigé par un Rouennais, .'\uguste Lireux, plus tard connu comme directeur de l'Odéon. L'article auquel Flaubert fait allusion est du 24 août 1834, n° 13. Il est intitulé : «La religieuse et les culottes de l'aumônier, conte vrai», signé A. L. (.\uguste Lireux), et porte comme épigraphe : «Désir de fille est un feu qui dévore — désir de nonne est cent fois pire encore. » C'est l'histoire d'une sœur Thérèse, de l'Hôtel-Dieu, amoureuse d'un infirmier qui, pour l'enlever plus facilement avait subtilisé les vêtements de l'aumônier.
prochain, mais oui je t'en f... du samedi ou du dimanche. Voilà la rentrée qui
r' arrive [ ] et nous n'avons pu voir ta bonne famille. Je suis dans un assez bon
moment de travail, j'ai quelques sujets pas trop bêtes et j'espère en tirer bon parti ; mais, cher enfant camarade, c'est que voici la rentrée qui r' arrive avec
son air emm... et guindé [ ] Enfin, m... de chien pour elle. Je te prie de ne pas
tant paresser et de m'écrire le plus tôt possible en me donnant l'adresse du brave Amand, j'écrirai aussi à notre ancien compagnon littéraire Edmond, il ne m'a pas répondu. Adieu, compliments à ta famille. Adieu, mon très cher ami, le tien jusqu'à la mort.
Cher Ernest,
AU MEME
[Rouen], 18 juin 1835.
Pardon du retard, pardon, pardon, oui tu me l'accordes, j'en suis sûr.
Eh bien maintenant je vais te dire le pourquoi de cette longueur, une longueur de huit jours. Huit jours, c'est un sicèle pour des amis et c'est un point dans l'espace.