‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 25 sur 39 · THÉÂTRES · texte numérisé non relu

THÉÂTRES

Tu sais [que] j'ai en tête Frédégonde et Brunehaut, que je m'en occupe (mentalement) depuis environ trois mois, mais surtout depuis 15 jours. Je ne rêve que cela, j'en ai fait une douzaine de lignes, oui ce sera un drame, et autrement fabriqué que les autres. Bref tu verras, c'est la meilleure critique.

Victor Hugo fait un nouveau drame.

Jeanne de Flandre de V. Herbin (^) est décidément bien, je l'ai acheté et lu.

Gustave Drouineau est décidément mort, c'est un fleuron de gloire littéraire enle^■é à notre couronne de réaction (^).

Ambigu-Comique : bientôt Ango de Dieppe P), brillante représentation, décors nouveaux, éclairage au gaz.

Opéra : La Saint-Barthélémy de Meyerbeer.

Vaudeville : Mathilde ou la Jalousie (^).

Une nouvelle comédie au Français.

Pour Rouen, Madame Ponchard, première chanteuse, est engagée, ainsi qur Tilly pour l'Opéra-Comique.

Oui, j'ai bien regretté ton absence à notre charmant petit voyage à Caudebec. Le père Langlois et le petit Alexandre Bourlet (^) y étaient, le premier comme à son habitude était facétieux, le second luxurieux (car il regardait même à l'église

(1) Et Fontan. Drame en 4 actes (Ambigu-Comique, 9 mai 1835.)

(2) C'est une erreur : Drouineau mourut en 1878. Mais en 1835, devenu subitement fou à la suite de l'échec de son Don Juan d'Autriche au Théâtre Français, il fut interné dans un asile près de La Rochelle et y vécut encore 43 ans. (Voir lettre du 12 juillet 1835.)

(3) Anço de Dieppe, drame en 5 actes et 7 tableaux, par Aug. Luchet et Félix P\at (Ambigu-Comique, 29 juin 1835.)

(4) Mathilde ou la Jalousie, comédie en 3 actes par Bavard et Laurencin (Vaudeville, 3 juin 1835 )

(5) Plus tard marquis Bourlet de la Vallée, ami de Flaubert à qui sont adressées plusieurs lettres de la Correspondance. Fils du professeur d'histoire naturelle au collège Royal de Rouen.

[1835] CORRESPONDAN'CE 11

les filles de campagne), le scélérat ! ! Je t'ai regretté dans bien des endroits, bien des moments, bien des pensées. Nous avons ri comme... comme... comme des scélérats.

J'ai acheté Atiiony et les Vieux Péchés (^) et Jeanne de Flandre, tu m'en diras des nouvelles quand tu les auras lus. Adieu, porte-toi bien, embrasse père, mère, tante et oncle.

Réponds-moi, je me mets à l'ouvrage.

Ton vieux intime.

Cher Ernest,

* AU MÊME

Rouen, CoUège Royal, le 2 juillet 1835, 9 h. 30

J'ai pensé depuis que tu es parti à une chose, et cette chose c'est un moyen pour obtenir une réponse de notre individu. Je vais lui écrire tantôt à la maison et le prier d'envoyer sa lettre aux Andelys, chez toi, tu la liras et me la renverras dans une de tes lettres.

Non, je remettrai [à] un peu plus tard cette correspondance, de peur que tu n'y trouves quelqu'obstacle.

Le petit Meulan est entré mardi matin au collège, sa mère est partie cette nuit à quatre heures.

Entr'autres agréables nouvelles, je crois que tu apprendras avec plaisir que l'ami Delhomme a l'œil droit poché, mais d'une drôle de manière, si drôle et si brutale qu'il en a toute cette partie du visage gonflée. Voici l'histoire : hier à 10 heures, Fossé arrive dans la troisième pour parler à Fessard. Dispute des deux côtés, bataille, retraite de Delhomme qui a été obligé d'aller à l'infirmerie ; on lui a posé 10 sangsîtes sur le quinquet fracassé. Ah ! le pauvre Livarot, la bonne sacrée force ! Voilà de quoi rire pendant 2 ou 3 jours pour le moins. J'écrirai à l'ami Edmond et sois tranquille, je l'arrangerai de telle sorte qu'il sera bien obligé de me répondre ou de m'en dire le pourquoi. Quant au vieux Amand, je lui écrirai aussi et je l'appellerai si bien «Cosmoplane», je le haricoterai tellement qu'il sera bien obligé de m'émaner une réponse. J'oubliais de t'apprendre une nouvelle nouvelle, c'est que mon incognito poétique et productif est «Gustave Koclott». Voilà, j'espère, de quoi dérouter le plus habile malin de notre bonne ville de Rouen. Je travaille ferme, je marche au progrès, à nos ancêtres, à la gloire ; à nous l'avenir !

En attendant tout à toi.

Gustave Axtuoskothi [sic] Koclott.

Note : Attendons que ma belle signature sèche.

Voilà du romantique un peu chouette ! Poste pour poste réponse.

(1) Les Vieux Pèches, comédie- vaudeville en 1 acte, par Mélesville et Dumanoir (Gymnase-Dramatique, 5 janvier 1833.)

* AU MÊME

Rouen, ce 12 juillet 1835.

Cher Ami,

Je mets la main à la plume (comme dit l'épicier) pour répondre ponctuellement à ta lettre (comme dit encore l'épicier).

Pour les compositions je ne m'y tue pas, et puisque tu me parles du collège je te dirai que j'ai eu une dispute avec Gerbal, mon honorable pion, et que je lui ai dit que s'il continuait à m'ennuyer, j'allais lui f... une volée et lui ensanglanter les mâchoires, expression littéraire.

Je crois que j'irai t 'embrasser aux journées de Juillet, ma prochaine lettre te donnera une réponse définitive.

Tu me parles de Cotin de Laval, c'est une jeune homme qui l'année dernière était en philosophie au collège. Il a fait un roman historique intitulé Marie de Médicis, que Gourgaud (^) m'a vanté. C'est une de nos célébrités littéraires vivantes, de concert avec Z*** et Corneille qui est mort depuis tantôt deux cents ans.

L'Histoire des ducs de Bourgogne par Barante est un chef-d'œuvre d'histoire et de littérature ; le travail que tu fais est louable.

V. Hugo fait un nouveau drame. A. Dumas idem, intitulé Don Juan ; Véron a quitté la direction de l'Opéra, Duponchel lui a succédé. A la Porte-Saint-Martin, la Berline de l'Emigré (^) ; aux Français encore un Don Jtian de M. Vanderbuck (^). Décidément Gustave Drouineau n'est pas mort.

Adieu, réponds-moi. Mille amitiés aux deux familles. Tout à toi.

* AU MÊME

Rouen, 23 juillet 1835.

Cher Enfant,

J'ai attendu jusques au dernier moment, espérant que les malades de papa le laisseraient un peu en repos, mais c'est en vain. "Avàvxr,- Nous ne pourrons t'aller embrasser qu'aux vacances qui approchent à grands pas, avec les pas du temps, avec ses pas gigantesques d'infernal géant.

J'ai fini ma Frédégonde, je suis encore indécis si je dois la faire imprimer, quoique Panard doive me la porter samedi soir à Elbeuf. J'ai acheté et lu Catherine Howard, drame historique de l'ami A. Dumas. J'ai aussi acheté les Enfants d'Edouard de C. Delavigne, mais je n'en ai lu que le quart.

théâtre :

C[omédie] Fran[çaise] : M. Vanderbuck a fait un drame intitulé Jacques II (ordinaire) {*).

(1) Gonrgaud-Dugazon est, en 1835, professeur de 5* au Collège royal de Rouen ; en 1840 est nommé professeur de 6« (deuxième division) à Versailles. Une lettre du [22 janvier 1842] (voir plus loin) lui est adressée.

(2) La Berline de VEmigré, drame en cinq actes, par d'Aubigny et Mélesville (Porte-Saint-Martin, 27 juillet 1835.)

(3) Sic, pour Vanderbuch.

(4) Représenté le 13 juillet 1835.

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Fac-similé du dernier feuillet de la lettre du 23 juillet 1835.

Victor Hugo fait un nouveau drame ; — Ango de Dieppe a paru. — Nous avons dans notre ville un violoniste Norvégien dans le genre de Paganini (au dire du père Fournier) (^) nommé Old-Buck {^).

On répète en ce moment-ci sur notre gentil théâtre de Rouen Angelo et le Cheval de Bronze (^), encore des perles aux pourceaux. On dit que M^i^ Berthot (*) va revenir ici comme première chanteuse. Lis toujours, je t'y engage.

'Avâvxr,, ne voilà-t-il [pas le] papier qui me manque, je ne puis plus causer avec toi. Pourtant, je veux te dire encore un mot, c'est adieu, à toi et à ta famille jusqu'aux vacances.

L'Intime G. F.

Cher Ernest,

* AU MÊME

Rouen, ce vendredi 14 août 1835.

C'est avec bien du plaisir que je puis te dire maintenant d'une manière bien certaine que nous irons te voir sous peu, paroles de papa. Alors tu nous devras revanche et j'espère aussi que tu suivras la bonne habitude de venir passer une huitaine de jours avec nous. Il y a près de quinze jours que j'ai fini ma Frédégonde, j'en ai même recopié un acte et demi. J'ai un autre drame dans la tête. Gourgaud me donne des narrations à composer.

J'ai lu depuis que tu ne m'as vu Catherine Howard et la Tour de Nesle. J'ai lu aussi les œuvres de Beaumarchais, c'est là qu'il faut trouver des idées neuves. Maintenant je suis occupé au théâtre du vieux Shakespeare, je suis en train de lire Othello, et puis je vais emporter pour mon voyage l'Histoire d'Ecosse en trois volumes par W. Scott, puis je lirai Voltaire. Je travaille comme un démon, me levant à trois heures et demie du matin.

Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétablie et la hberté de la presse abolie ! Oui, cette loi passera, car les représentants du peuple ne sont autres qu'un tas immonde de vendus. Leur vue c'est l'intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur est un orgueil stupide, leur âme un tas de boue ; mais un jour, jour qui arrivera avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution ; gare aux têtes, gare aux ruisseaux de sang. Maintenant on retire à l'homme de lettres sa conscience, sa conscience d'artiste. Oui, notre siècle est fécond en sanglantes péripéties. Adieu, au revoir, et occupons-nous toujours de l'Art qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là, suspendu dans l'enthousiasme, avec son diadème de Dieu.

Mille amitiés.

(1) Fournier, second violon de l'orchestre du Théâtre des Arts à Rouen.

(2) Ole Bull, que Flaubert orthographie Old Buck, né à Christiania, joua au Théâtre des Arts les 18 et 23 juillet 1835.

(3) Le Cheval de Bronze, opéra-féerie en 3 actes par Scribe (Opéra-Comique, 23 mars 1835.)

(4) Sic, pour Julie Berthault, première chanteuse au Théâtre des Arts.

* AU MÊME

Paris, ce 24 août 1835.

Cher Ernest,

Voilà au moins une bonne nouvelle à l'annoncer : nous arriverons jeudi soir chez tes bons parents, nous ne pouvons te dire l'heure précise, seulement nous partirons jeudi matin vers 6 ou 7 heures. Oui morbleu, nous arrivons jeudi soir chez vous et avec toute la famille, et Achille (^) encore, Achille encore, oui, lui en personne, oui, Achille, oui, tu as bien lu, tu ne t'es pas trompé, mais je vais te dire toute l'histoire. Tu sais que nous devions le laisser à Paris ; ce matin, en allant faire une visite à un médecin de Paris (M. Jules Cloquet) papa qui savait qu'il allait faire un voyage en Ecosse lui proposa en riant de prendre Achille pour compagnon. L'autre le prit au mot et voilà mes gens qui vont s'embarquer au Havre le 3 ou le 4, pour courir l'étendue des trois royaumes. Achille revient avec nous à Rouen et nous allons avec lui mettre le complément à notre voyage en vous allant embrasser ; nous aurons mangé notre pain blanc en dernier lieu.

J'étais à Nogent quand les accusés d'avril {^) sont passés : oui, j'ai vu Caussidière avec ses formes athlétites [sic], l'homme à la figure mâle et terrible ; j'ai vu Lagrange. Lagrange, c'est l'œil de César, le nez de François l^^, la coiffure du Christ, la barbe de .Shakespeare, le gilet à la Républicaine ; Lagrange est un de ces hommes à la haute pensée, Lagrange c'est le fils du siècle comme Napoléon et V. Hugo. C'est l'homme de la poésie, de la réaction, l'homme du siècle, c'està-dire l'objet de la haine, de la malédiction et de l'envie. Il est proscrit dans ce monde, il sera Dieu dans l'autre.

A toi de cœur.

* AU même.

[Rouen, 24 mars 1837.]

Cher Ami,

Je ne connais guère de gars qui ait un Byron. Il est vrai que je pourrais prendre celui d'Alfred (^), mais par malheur il n'y est point et sa bibliothèque est fermée. Elle était encore ouverte hier, mais tu penses bien que son père, qui est parti aujourd'hui pour Fécamp, a serré cette clef ainsi que celle des autres compartiments de son logis ; ainsi, Amen.

J'ai été hier chez Degouve-Denuncques, mon «Commis» (*) sera inséré jeudi prochain et mercredi je corrigerai avec lui les épreuves.

Le père Langlois et Orlowski (^) ont dîné hier à la maison et ils ont passable-

(1) Achille Flaubert, frère aîné de Gustave.

(2) Complot républicain d'avril 1834, dont le procès, mettant en jugement 132 accusés, s'ouvrit le 5 mai 1835.

(3) Alfred Le Poittevin.

(4) Une leçon d'histoire naturelle : genre Commis {Le Colibri, 30 mars 1837). (Voir Bouvard et Pécuchet) — Dogouvo-Denuncques était rédacteur au Journal de Rouen, à cette époque où le Colibri était imprimé chez D. Brière, propriétaire du Journal de Rouen.

(5) Musicien de talent, né à Varsovie en 1811 et fixé à Rouen, était le professeur de piano de Caroline Flaubert.

ment bu, mâqué, blagué. Achille, moi et Bizet sommes invités pour dimanche à aller riboter, fumer et entendre de la musique chez Orlovvski. Tous les réfugiés Polonais y seront. Ils sont 30. C'est une fête nationale, tous les dimanches de Pâques, il en est ainsi chez l'un d'eux. On mange des saucisses, des boudins, des œufs durs, de la cochonnaille et il n'est permis d'en sortir que saouls et après avoir vomi 5 ou 6 fois.

J'ai une nouvelle agréable à t'apprendre, je puis t'en garantir l'authenticité, elle vient du sieur Ducoudray, pion de M^ Mainot (^), et élève en médecine. Il porte un chapeau, une redingote et une chemise. Il m'a donc dit ce matin à l'amphithéâtre que... que... eh bien, que le censeur des études M. C*** qui [a] une chemise sale, des bas sales, une âme sale, et qui enfin est un salop, il m'a dit bref qu'il avait été surpris dans un b... et qu'il allait être traduit devant le conseil Académique ; voilà qui est [une bonne] blague. Voilà qui me réjouit, me récrée, me délecte, me fait du bien à la poitrine, au ventre, au cœur, aux entrailles, aux viscères, au diaphragme, etc. Quand je pense à la mine du censeur surpris sur le fait et limant, je me récris, je ris, je bois, je chante, ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! et je fais entendre le rire du «Garçon» {^), je tape sur la table, je m'arrache les cheveux, je me roule

par terre, voilà qui est bon. Ah ! Ah ! voilà qui est une blague [ ], adieu, car

je suis fou de cette nouvelle.

Réponds-moi et à toi.

* AU MÊME

Samedi soir 24 [juin] 1837.

(Saint Jean, jour le plus long de l'année, et dans lequel il arrive par hasard que ce farceur de soleil, parmi toutes ses bêtises, endosse l'habit du dimanche, se rougit comme une carotte, fait suer les épiciers, les chiens de chasse, les gardes nationaux, et sèche les étrons déposés au coin des bornes.)

J'espère que maintenant ta fureur de places s'est passée et ta lettre de vendredi m'a rassuré, car il me semblait voir bientôt entrer dans ma chambre un régiment de bulletins et de places retenues, tous et toutes sautant, dansant, tourbillonnant en nues épaisses autour de mon chevet, sur mes tables et dans mes rideaux. Nous avons eu 5 jours de vacances pendant lesquelles j'ai fait le métier que je fais depuis bientôt 16 ans, j'ai vécu, c'est-à-dire je me suis ennuyé, exceptons pourtant les jours que j'ai passés avec Alfred Le Poittevin qui sont : l^le dimanche où nous avons été à Radepont ; 2° mardi dont j'ai bu et mangé la soirée à table chez lui. Quant aux autres jours, çà été comme les autres, l'eau a passé de même dans la rivière, mon chien a mangé sa soupe comme de coutume, les hommes ont couru, bu, mangé, dormi, et la civilisation, cet avorton ridé des efforts de l'homme, a marché, trottiné sur ses trottoirs, du port eUe a regardé les bateaux à vapeur, le pont suspendu, les murailles bien blanches, les bordeaux protégés par la police, et chemin faisant, ivre et gaie, elle a déposé au coin des murs, avec les écailles

^l) Maître de pension.

(2) Type grotesque et symbolique de tous les ridicules «Bourgeois», conçu par Flaubert et ses amis, et dont ils s'amusaient entre eux à jouer le personnage et à mimer le rôle.

d'huîtres et les tronçons de choux, quelques-unes de ses croyances, quelque lambeau bien fané de poésie ; et puis, détournant ses regards de la cathédrale et crachant sur ses contours gracieux, la pauvre petite fille déjà foUe et glacée a pris la nature, l'a égratignée de ses ongles et s'est mise à rire et à crier tout haut, mais bien haut, avec une voix aigre et perçante : « J'avance ! » — Pardon de t'avoir insultée, ô pardon, car tu es une bonne grosse fille qui marches tête baissée à travers le sang et les cadavres, qui ris quand tu écrases, qui livres tes grosses et sales mamelles à tous tes enfants, et qui as encore la gorge toute cuivrée et toute rougie des baisers que tu leur vends à prix d'or. Oh ! cette bonne civilisation, cette bonne pâte de garce qui a inventé les chemins de fer, les prisons, les clysopompes, les tartes à la crème, la royauté et la guillotine ! — Tu me vois en bonne veine de délire et d'exaltation. Eh ! bon Dieu ! pourquoi, quand la plume court sur le papier, l'arrêter dans sa course, la faire passer subitement de la chaleur de la passion au froid de l'écritoire et lui faire gagner une fluxion de poitrine à cause de la sueur qu'elle a gagnée, cette pauvre plume.

Maintenant que je n'écris plus, que je me suis fait historien (soi-disant), que je lis des livres, que j'affecte des formes sérieuses et qu'au milieu de tout cela j'ai assez de sang-froid et de gravité pour me regarder dans une glace sans rire, je suis trop heureux lorsque je puis, sous le prétexte d'une lettre, me donner carrière, abréger l'heure du travail et ajourner mes notes, voire même celles de M. Michelet ; car la plus belle femme n'est guère belle sur la table d'un amphithéâtre avec les boyaux sur le nez, une jambe écorchée, et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied. O non ! C'est une triste chose que la critique, que l'étude, que de descendre au fond de la science pour n'y trouver que la vanité, d'analyser le cœur humain pour y trouver égoïsme, et de comprendre le monde que pour n'y voir que malheur. O que j'aime bien mieux la poésie pure, les cris de l'âme, les élans soudains et puis les profonds soupirs, les voix de l'âme, les pensées du cœur. Il y a des jours où je donnerais toute la science des bavards passés, présents, futurs, toute la sotte érudition des éplucheurs, équarrisseurs, philosophes, romanciers, chimistes, épiciers, académiciens, pour deux vers de Lamartine ou de Victor Hugo ; me voilà devenu bien anti-prose, anti-raison, anti-vérité, car qu'est-ce que le beau sinon l'impossible, la poésie si ce n'est la barbarie, le cœur de l'homme, et où retrouver ce cœur quand il est sans cesse partagé chez la plupart entre deux vastes pensées qui remplissent souvent la vie d'un homme : faire sa fortune et vivre pour soi, c'est-à-dire rétrécir son cœur entre sa boutique et sa digestion [ ]

* AU MÊME

[Rouen], vendredi 22 septembre [1837.]

Je désirerais bien savoir, maître sot, pourquoi depuis si longtemps on n'a pas eu de vos nouvelles? si c'est une farce, mâtin, elle n'est guère bonne et moi, en revanche, je vais te donner des miennes. Or donc, il est huit heures [du] matin et il y a deux heures que je suis débarqué de Paris. J'ai d'abord été à Trouville,

puis de là à Nogent, et de Nogent me voici t'écrivant sur mon tapis vert. Tu me feras penser la première fois à te donner une relation très détaillée de mon voyage au Paraclet (^), ancienne demeure de la grosse Héloïse et de maître Abailardespèce de bourru et d'imbécile qui n'a gagné à tous ses amours que d'avoir un testicule de moins. Or notre cher philosophe du 12« siècle n'était plus c... Aies soin de me faire souvenir de ma promesse ; il ne nous reste plus que peu de jours pour arriver au capout des vacances. Je vais les employer à travailler \dgoureusement, pour en finir avec deux choses dont l'une m'embête et la deuxième m'amuse, c'est mon esquisse très longue sur la Lutte du sacerdoce et de l'empire (^). Chéruel (^) en partant m'avait dit : avec le plan que vous avez formé il vous faudra au moins deux mois, et je n'ai presque rien fait. En 8 jours cependant la besogne sera bâclée.

Adieu, vieux, tout à toi et à ceux qui t'entourent.

* AU MÊME (^)

Rouen, jeudi 13 septembre 1838.

Tes réflexions sur V. Hugo sont aussi vraies qu'elles sont peu tiennes. C'est maintenant une opinion généralement reçue dans la critique moderne que cette antithèse du corps et de l'âme qu'expose si savamment dans toutes ses œuvres le grand auteur de Notre-Dame. On a bien attaqué cet homme parce qu'il est grand et qu'il a fait des envieux. On fut étonné d'abord et l'on rougit ensuite de trouver devant soi un génie de la taille de ceux qu'on admire depuis des siècles ; car l'orgueil humain n'aime pas à respecter les lauriers verts encore. V. Hugo n'est-il pas aussi grand homme que Racine, Calderon, Lope de Vega et tant d'autres admirés depuis longtemps.

Je lis toujours Rabelais et j'y ai adjoint Montaigne. Je me propose même de faire plus tard sur ces deux hommes une étude spéciale de philosophie et de littérature. C'est, selon moi, un point d'où est parti la littérature et l'esprit français.

Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense position que celle d'un homme ainsi placé devant le monde !

Non, le spectacle de la mer n'est pas fait pour égayer et inspirer des pointes, quoique j'y aie considérablement fumé et pantagruéliquement mangé de la matelote, barbue, laitue, saucissons, oignons, durillons, raves, betteraves, moutons, cochons, gigots, aloyaux.

J'en suis venu maintenant à regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Que me fait à moi le monde? Je m'en importunerai peu, je me laisserai aller

(1) Ancienne abbaye de bénédictines, près de Nogent-sur- Seine.

(2) Voir Œuvres de jeunesse.

(3) Adolphe Chéruel, «l'homme aux études historiques», était professeur au collège.

(4) Une lettre datée [Rouen, 24 août 1838], vendredi, au même, reste inédite.

au courant du cœur et de l'imagination, et si l'on crie trop fort je me retournerai peut-être, comme Phocion, pour dire : quel est ce bruit de corneilles !

Tout à toi.

* AU MEME

Rouen, jeudi 11 octobre 1838.

Non, mon cher Ernest, je ne t'ai point oublié et c'est dans l'incertitude de savoir où toi-même tu étais que je me suis abstenu de t'écrire ; en effet, en allant il y a environ une dizaine de jours avec mon père au Vaudreuil, nous nous sommes arrêtés aux Authieux, où le fils Bureau m'a dit qu'il t'avait vu à Elbeuf, et je ne savais pas si tu y étais encore ou bien si tu étais parti dans quelqu'autre contrée porter tes pas et la douce amie qui ne doit jamais te quitter.

Puisque tu seras assez bon garçon pour venir me voir, tâche de venir vers la Toussaint, nous serons plus ensemble et je n'aurai pas le collège pour m'embêter ; il est vrai que je suis maintenant externe libre, ce qui est on ne peut mieux, en attendant que je sois tout à fait parti de cette sacrée n... d... D... de pétaudière de m... de collège, mais dès maintenant adieu pour toujours aux pions et aux arrêts, je ferai du «Mont Dori» (^) tout à mon aise, fumant le matin mon brûle-gueule sur les boulevards et le soir mon cigare sur la place Saint-Ouen, et piété à attendre l'heure de la classe au café National. Je n'en travaillerai pas moins bien, même plus, mais je serai moins tiraillé, moins embêté.

J'ai vu, ce matin, le jeune Paul Malheux à qui j'ai demandé toutes les traductions qu'il possédait pour la classe de rhétorique et ses copies de mathématiques.

Je n'ai rien écrit de neuf depuis que tu m'as vu, j'ai médité, j'ai fait des plans, mais tout cela si vaguement et avec des formes si peu arrêtées que ce n'est pas la peine de t'en parler.

T'ai-je annoncé le mariage, consommé maintenant, de Chéruel avec Madame B***? J'espère que cette dernière ne s'est pas fait attendre longtemps

[ ] Chéruel n'a pas voulu que la femme de son ami mourût [ ] solitaire [ ]

O que Molière a eu raison de comparer la femme à un potage, mon cher Ernest : bien des gens désirent en manger, ils s'y brûlent la gueule, et d'autres viennent après.

J'ai assez caleusé ces vacances et j'ai peu lu d'histoire, pour mieux dire pas du tout, j'avais même emprunté à «l'homme aux études» le théâtre suédois et italien modernes, dont je n'ai pas ouvert une page. J'ai lu dernièrement l'L^sco^we de G. Sand ; tâche de te procurer ce roman et tu verras que cet Uscoque est un homme qui mérite ton estime. Je suis à moitié des Confessions de J.-J- Rousseau ; c'est admirable. Voilà la vraie école de style.

J'apprends l'anglais, j'y travaille, et dans trois ou quatre mois on m'assure que je pourrai hre Shakespeare et au bout d'un an Byron, qui est tout ce qu'il [y] a de plus difficile en anglais.

Adieu, tout à toi et à ta famille.

Réponds-moi, pense à moi,

(1) Sic. Peut être uue allusion au Comte Orry, L'opéra que l'on jouait alors à Rouen?

J'ai vu hier Orlowski festoyant chez lui avec des Polonais et des acteurs, et ensuite sur le port Jules Delamarre P) fumant son cigare en gants blancs ! toujours la barbe et le rire à la coupe de là-bas — toujours ! — hein !

* AU MÊME

Rouen, dimanche [28 octobre 1838.]

Me voilà enfin remis sur pattes et à table, à cette table que j'avais été forcé de quitter pendant quelque temps, et vers laquelle je reviens plus affamé et plus amoureux que jamais. Demain j'irai au collège en fumant «la vieille» comme à mon ordinaire ; tu sais que je n'ai rien perdu — que le temps, — chose précieuse quand il aurait dû être passé en ribotes, puisque tu avais eu la bonté de te déranger pour nous dire adieu. Enfin tant pis, ce sera pour une autre fois et je te jure que je me vengerai de la raillerie du ciel qui m'avait rendu si c...

Orlowski est venu tout à l'heure me voir, il est toujours aussi facétieux. Pour M^ Le Poittevin, il me dédaigne, il ne vient plus me voir que tous les deux jours, tellement il est empêtré dans ses projets d'ameublement, et tu sais qu'il ne faut rien pour lui donner un embarras du diable.

J'ai presque fini les Confessions de Rousseau et je t'engage fort à lire cette œuvre admirable, c'est là la vraie école de style.

A peine sorti du lit, j'ai repris la lecture de ce bon Rabelais que j'avais un peu négligé depuis quelque temps, mais j'ai continué avec un nouveau plaisir et je touche à la fin. Je te recommande le chapitre où il est question de M^ Gaster. Mon Rabelais est tout bourré de notes et commentaires philosophiques, philologiques, bacchiques, etc....

Ecris-moi dans ta prochaine lettre quelque bonne blague, car pour moi j'ai l'esprit à sec.

Adieu, je vais déjeuner puis fumer une pipe.

Tout à toi. Embrasse toute ta famille [ ]

* AU MÊME

[Rouen, 19 novembre 1838.]

Chaque jour je remets au lendemain à t'écrire, mais enfin ce matin je te réponds, je suis en effet fort occupé maintenant, non point parce que le père Magnier p) me donne beaucoup de devoirs, mais les études historiques et beaucoup de lectures commencées me prennent un temps infini. Dans quelques jours, je serai plus à l'aise et je te répondrai plus amplement.

Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que tu penses, ce que tu fais, tu me donneras un tableau complet de ton être physique et moral. Je t'engage toujours à fréquenter

(1) Eugène-Benoît-Jules Delamarre, officier de santé depuis le 18 septembre 1834, qui sera le futur Charles Bovary. Il avait un frère Ernest, dont il est question plus loin.

(2) Professeur de rhétorique au collège.

Alfred, les relations que tu auras avec lui te seront agréables et utiles, c'est le meilleur rhum que je connaisse après celui de la Jamaïque.

Fume toujours [ ] festoie avec les amis et vive la bouteille et les commères.

Tout à toi.

Je ^'^is taire ma copie pour le père Magnier, puis je vais m'abouler deux ou trois tasses de thé par le bec.

As-tu parfois vu Narcisse (^) à Paris, sais-tu ce qu'il devient? Je crois que Condor est toujours en bonne santé.

J'ai vu récemment Duguernay.

* AU MÊME. ■--

Rouen, 11 h. du matin, 30 novembre 1838

Tu vois que je te réponds assez promptement et c'est encore plus un plaisir que je me fais, qu'un devoir que je rends à ta bonne amitié. Ta lettre, comme toutes celles des gens qu'on aime, m'a fait bien du plaisir, depuis longtemps je pensais à toi et je me figurais ta mine se promenant dans Paris le cigare au bec, etc. ; j'ai donc aimé avoir des détails sur ta vie matérielle, je t'assure qu'ils n'ont pas été trop nombreux pour moi.

Tu fais bien de fréquenter Alfred ; plus tu iras avec cet homme et plus tu découvriras en lui de trésors. C'est une mine inépuisable de bons sentiments, de choses généreuses, et de grandeur. Au reste il te reporte bien l'amitié que tu as pour lui. Que ne suis-je avec vous, mes chers amis, quelle belle trinité nous ferions ! comme j'aspire au moment où j'irai vous rejoindre. Nous passerons de bons moments, ainsi tous trois à philosopher et à Pantagrueliser.

Tu me dis que tu t'es arrêté à la croyance définitive d'une force créatrice (Dieu, fatalité, etc.) et que ce point posé te fera passer des moments bien agréables ; je ne conçois pas, à te dire vrai, l'agréable. Quand tu auras vu le poignard qui doit te percer le cœur, la corde qui doit t'étrangler, quand tu es malade et qu'on dit le nom de ta maladie, je ne conçois pas ce que cela peut avoir de consolant. Tâche d'arriver à la croyance du plan de l'univers, de la moralité, des devoirs de l'homme, de la vie future et du chou colossal, tâche de croire à l'intégrité des ministres, à la chasteté des p..., à la bonté de l'homme, au bonheur de la vie, à la véracité de tous les mensonges possibles, alors tu seras heureux, et tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile ; mais en attendant reste homme d'esprit, sceptique et buveur.

Tu as lu Rousseau, dis-tu? quel homme ! Je te recommande spécialement ses Confessions. C'est là dedans que son âme s'est montrée à nu. Pauvre Rousseau, qu'on a tant calomnié, parce que ton cœur était plus élevé que celui des autres, il est de tes pages où je me suis senti fondre en déUces et en amoureuses rêveries !

(1) Ancien domestique du docteur Flaubert, devint plus tard celui de Gustave. — Voir en tête de ce volume Souvenirs intimes, de M"" Commanville.

Continue ton genre de vie, mon cher Ernest, il ne saurait être meilleur. Et moi, que fais-je? Je suis toujours le même, plus bouffon que gai, plus enflé que grand. Je fais des discours pour le père Magnier, des études historiques pour Chéruel, et je fume des pipes pour mon intérêt particulier. Jamais je n'avais joui d'autant de bonheur matériel que cette année, je n'ai plus aucune tracasserie de collège, je suis tranquille et calme.

Pour écrire, je n'écris pas ou presque point, je me contente de bâtir des plans de créer des scènes, de rêver à des situations décousues, imaginaires, dans lesquelles je me porte et plonge. Drôle de monde que ma tête !

J'ai lu Ruy Blas ; en somme, c'est une belle œuvre à part quelques taches et le 4^ acte qui, quoique comique et drôle, n'est pas d'un haut et vrai comique, non que je veuille attaquer l'élément grotesque dans le drame. Il y a deux ou trois scènes et le dernier acte de sublimes ; as-tu vu Frederick dans cette pièce? qu'en dis-tu?

Dis à Alfred de se dépêcher à m'écrire et que je lui répondrai aussitôt !

Adieu, mon cher Ernest, porte-toi bien. Donne des poignées de main pour moi à Pagnerre (^) et à Alfred [ ]

Je me dispute depuis 3 ou 4 jours, sous le père Magnier, avec un élève de chez Eudes (2). J'ai eu surtout deux disputes où j'ai été magnifique. Tous les élèves de mon banc étaient émus du boucan que je faisais. J'ai commencé par dire que je me distinguais par ma haine des prêtres et, à chaque classe, c'est une nouvelle répétition. J'invente sur le compte de l'abbé Eudes et de Julien les plus grosses et absurdes cochonneries, le pauvre dévot en a la gueule bouleversée, l'autre jour il en suait.

* AU MEME

[Rouen], mercredi, 26 décembre 1838.

Je t'ai dit, je crois, que j'étais fort occupé et tu m'as fait là-dessus des demandes, auxquelles je serais bien embarrassé de répondre. Ce qu'il [y] a de sûr, maintenant, et aujourd'hui principalement, c'est que je m'em... dans la perfection. Depuis 7 à 8 jours, je n'ai le cœur de travailler à quoi que ce soit. Tu sais que l'homme a ainsi parfois des moments étranges de lassitude, la vie est si pesante que ceux-mêmes pour qui le fardeau doit être le moins lourd en sont souvent accablés ! Il y a bientôt une semaine que j'ai laissé de côté les études historiques, et pour quoi faire? Que sais-je, rien du tout. A peine si j'ai le courage de fumer. J'ai le cœur rempli d'un grand ennui. Chose étrange ! et il y a quinze jours j'étais dans le meilleur état du monde.

Ce changement tient peut-être au genre d'œuvre dont je m'occupais il y a quelque temps. Je ne sais si je t'ai dit que je faisais un mystère : c'est quelque chose d'inouï, de gigantesque, d'absurde, d'inintelligible, pour moi et pour les autres. Il fallait sortir de ce travail de fou, où mon esprit était tendu dans toute sa longueur,

(1) Edmond Pagnene, fils du grand éditeur Pagnerre, avait été camarade de classe de Flaubert.

(2) Institution dirigée par des prêtres.

pour m'appliquer aux Essais de M. Guizot, capables de faire sécher sur pied tout rOiympe. Juge de la brusque transition et de la torture d'un malheureux homme qui descend des plus hautes régions du ciel pour s'appliquer à des choses abstraites, exactes, mathématiques, pour ainsi dire. Maintenant je ne sais s'il faut continuer mon travail, qui ne m'offre que difficultés insurmontables et chutes, dès que j'avance. O l'Art, l'Art, déception amère, fantôme sans nom qui brille et qui vous perd ! ou bien continuer à m'em... dans les faits ou des considérations sur l'histoire, les hommes, le plan de la Providence, mille choses dont on ne se doute guère... Passons à un autre chapitre, car si je t'ennuie autant que moi-même, c'est assez [ ]

Diras-tu encore, mon cher Ernest, que je t'écrase de ma supériorité? J'ai la supériorité d'un fameux imbécile, tu peux au reste en juger par ma lettre, je sens moi-même toutes les choses qui sont faibles en moi, tout ce qui me manque tant pour le cœur que pour l'esprit ; — encore plus peut-être (si la vanité ne m'abuse) pour ce dernier. Il y a des endroits où je m'arrête tout court : cela me fut bien pénible récemment encore, dans la composition de mon mystère, où je me trouvais toujours face à face devant l'infini ; je ne savais comment exprimer ce qui me bouleversait l'àme.

Encore moins que tout cela, toutes mes actions sont empreintes de poésie, de libéralité et d'intelligence (quand tu m'en donneras une explication, tu auras fait une riche découverte). Ainsi, 1°, poésie pour uriner ; 2°, libérahté pour f... ; 3°, intelligence pour dormir ! — Non, non, non, et mille fois non ; au contraire, c'est l'amitié qui t'abuse et qui te fait voir dans mes actions une haute grandeur où il n'y a qu'un intarissable orgueil. Car, depuis que vous n'êtes plus avec moi, toi et Alfred, je m'analyse davantage moi et les autres. Je dissèque sans cesse, cela m'amuse, et quand enfin j'ai découvert la corruption dans quelque chose qu'on croit pur, et la gangrène aux beaux endroits, je lève la tête et je ris. Eh bien donc, je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu'on appelle conscience n'est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l'aumône, il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais, plus que tout cela, tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m'estime plus que les autres, pour pouvoir te regarder comme supérieur par le cœur, pour avoir enfin ta propre estime, celle que tu préfères à toutes les autres. S'il y a là dedans quelque chose qui te paraisse obscur, je te l'expliquerai plus au long. Cette théorie te semble cruelle, et moi-même elle me gêne. D'abord elle paraît fausse, mais avec plus d'attention je sens qu'elle est vraie.

N'oublie pas de dire à Alfred qu'il me réponde au plus vite et que j'attends à coup sûr sa lettre avant son arrivée à Rouen.

Orlowski est à Paris.

* AU MEME

[Rouen], dùnancbe matin, 24 février 1839.

Bonne et joyeuse existence que la tienne ! Vivre au jour le jour, sans souci du lendemain, sans préoccupations pour l'avenir, sans doutes, sans craintes, sans

espoir, sans rêves ; vivre d'une vie de folâtres amours et de verres de kirchenvvasser, une vie dévergondée, fantastique, artistique, qui se remue, qui bondit, qui saute, une vie qui se fume elle-même et qui s'enivre, bals masqués, restaurants, Champagne, petits verres, filles de joie, larges nuées de tabac ! C'est là dedans que tu marches, que tu fouilles, que tu uses tes jours. Tant mieux, morbleu ! Le vent te pousse, le caprice te guide, une femme passe et tu la suis, tu entends de la musique et tu te mets à sauter... Et puis l'orgie ! l'orgie échevelée ! hurlante ! beuglante ! mugissante ! (Ici un poème sur l'orgie échevelée ; je passe outre.) Tu vas vivre ainsi pendant trois ans et ce sera là, sans doute, tes plus belles années, celles qu'on regrette même quand on est devenu sobre et vieux, qu'on loge au premier, qu'on paie ses contributions et qu'on en est venu à croire à la vertu d'une femme légitime et aux sociétés de tempérance. Mais que feras-tu? Que comptes-tu devenir? où est l'avenir? Te demandes-tu cela quelquefois? non, que t'importe? et tu fais bien. L'avenir est ce qu'il y a de pire dans le présent. Cette question, que seras-tîi? jetée devant l'homme, est un gouffre ouvert devant lui et qui s'avance toujours à mesure qu'il marche. Outre l'avenir métaphysique (dont je me f...

parce que je ne puis croire que notre corps de boue [ ] dont les instincts sont

plus bas que ceux du pourceau [ ] renferme quelque chose de pur et d'immatériel

quand tout ce qui l'entoure est .si impur et si ignoble), oiatre cet avenir-là, il y a l'avenir de la vie. Ne crois pas cependant que je sois irrésolu sur le choix d'un état, je suis bien décidé à n'en faire aucun, car je méprise trop les hommes pour leur faire du bien ou du mal. En tout cas je ferais mon droit, je me ferai recevoir avocat, même docteur, pour fainéantiser un an de plus. Il est fort probable que je ne plaiderai jamais, à moins qu'il ne s'agisse de défendre quelque criminel fameux, à moins que ce ne soit dans une cause horrible. Quant à écrire? je parierais bien que je ne me ferai jamais imprimer ni représenter. Ce n'est point la crainte d'une chute, mais les tracasseries du libraire et du théâtre qui me dégoûteraient ; cependant, si jamais je prends une part active au monde, ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité, mais elle sera horrible, cruelle et nue. Mais qu'en sais-je, mon Dieu ! car je suis de ceux qui sont toujours dégoûtés le jour du lendemain, auquel l'avenir se présente sans cesse, de ceux qui rêvent ou plutôt rêvassent, hargneux et pestiférés, sans savoir ce qu'ils veulent, ennuyés

d'eux-mêmes et ennuyants [ ] Magnier me ronge, l'histoire me tanne ; la tabac?

j'en ai la gorge brûlée [ ] Autrefois je pensais, je méditais, j'écrivais, je jetais

tant bien que mal sur le papier la verve que j'avais dans le cœur ; maintenant je ne pense plus, je ne médite plus, j'écris encore moins. La poésie s'est peut-être retirée d'ennui et m'a quitté. Pauvre ange, tu ne reviendras donc pas ! Et je sens pourtant, mais confusément, quelque chose s'agiter en moi, je suis maintenant dans une époque transitoire et je suis curieux de voir ce qui en résultera, comment ] en sortirai. Mon poil mue (au sens intellectuel) ; resterai-je pelé ou superbe? J en doute. Nous verrons. Mes pensées sont confuses, je ne peux faire aucun travail d imagination, tout ce que je produis est sec, pénible, efforcé, arraché avec douleur. J'ai commencé un mystère (^) il y a bien deux mois, ce que j'en ai fait est absurde,

(1) Smarh. (Voir Tentation de Saint-Antoine.)

Portrait de Flaubert enfant, par une dame inconnue. (Communiqué par M. G.- A. Le Roy, Conservateur du Musée de Croisset.)

sans la moindre idée, je m'arrêterai peut-être là ! Tant pis, j'aurai entrevu du moins l'horizon sublime, mais les nuages sont venus et m'ont replongé dans l'obscurité du vulgaire. Mon existence que j'avais rêvée si belle, si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres, monotone, sensée, bête, je ferai mon droit, je me ferai recevoir, et puis j'irai, pour finir dignement, vivre dans une petite ville de province comme Yvetot ou Dieppe, avec une place de substitut au procureur du roi. Pauvre fou, qui avait rêvé la gloire, l'amour, les lauriers, les voyages, l'Orient, que sais-je? Ce que le monde a de plus beau, modestement, je me l'étais donné d'avance. Mais tu n'auras comme les autres que de l'ennui pendant ta vie, et une tombe après la mort, et la pourriture pour éternité [ ].

* AU 'MÊME

Lundi matin [Rouen ,1S mais 1839.]

Je suis d'abord (ébloui par les feux du génie), resté dans l'admiration la plus complète de ta description de Palmyre. Ca vaut vraiment les honneurs de l'impression et du concours académique ; que dis-je, la collection complète du Colibri pâlirait devant, et Condor avec ses deux pâtés, et Orlowski avec ses douze cafés, se prosterneraient la tête dans la poussière à la façon orientale.

Quant à ton horreur pour ces dames, qui sont au reste de fort bonnes personnes sans préjugés, je confie à Alfred le soin de la changer logiquement en un amour philosophique et conforme au reste de tes opinions morales. Oui, et cent mille fois oui. j'aime mieux une p... qu'une grisette, parce que de tous les genres celui que j'ai le plus en horreur est le genre grisette. C'est ainsi je crois qu'on appelle ce quelque chose de frétillant, de propre, de coquet, de minaudé, de contourné, de dégagé et de bête, qui vous em... perpétuellement et veut faire de la passion comme elle en voit dans les drames-vaudevilles. Non, j'aime bien mieux l'ignoble pour l'ignoble, c'est une pose tout comme une autre et que je sens mieux que qui ce soit. J'aimerais de tout mon cœur une femme belle et ardente et p... dans l'âme

[ ]. Voilà où j'en suis arrivé. Quels goûts purs et innocents ! Vivent les plaisirs

champêtres !

Tu me dis que tu as de l'admiration pour G. Sand ; je la partage bien et avec la même réticence. J'ai lu peu de choses aussi belles que Jacques. Parles-en à Alfred.

Maintenant je ne Hs guère, j'ai repris un travail depuis longtemps abandonné, un mystère, un salmigondis dont je crois t'avoir déjà parlé. Voici en deux mots ce que c'est : Satan conduit un homme (Smar) [sic] dans l'infini, ils s'élèvent tous deux dans les airs à des distances immenses. Alors, en découvrant tant de choses, Smar est plein d'orgueil. Il croit que tous les mystères de la création et de l'infini lui sont révélés, mais Satan le conduit encore plus haut. Alors il a peur, il tremble, tout cet abîme semble le dévorer, il est faible dans le vide. Ils redescendent sur la terre. Là c'est son sol, il dit qu'il est fait pour y vivre et que tout lui est soumis dans la nature. Alors survient une tempête, la mer va l'engloutir. Il avoue encore sa faiblesse et son néant. Satan va le mener parmi les hommes ; 1" le sauvage chante

son bonheur, sa vie nomade, mais tout à coup un désir d'aller vers la cité le prend, il ne peut y résister, il part. Voilà donc les races barbares qui se civilisent. 2^ ils entrent dans la ville, chez le roi accablé de douleurs, en proie aux sept péchés capitaux, chez le pauvre, chez les gens mariés, dans l'éghse qui est déserte. Toutes les parties de l'édifice prennent une voix pour se plaindre, depuis la nef jusqu'aux dalles, tout parle et maudit Dieu. Alors l'éghse devenue impie s'écroule. Il y a dans tout cela un personnage qui prend part à tous les événements et les tourne en charge. C'est Yuk, le dieu du grotesque. Ainsi à la première scène, pendant que Satan débauchait Smar par l'orgueil, Yuk engageait une femme mariée à se li\Ter à tous les hommes venus sans distinction. C'est le rire à côté des pleurs et des angoisses, la boue à côté du sang. Voilà donc Smar dégoûté du monde, il voudrait que tout fût fini là, mais Satan va au contraire lui faire éprouver toutes les passions et toutes les misères qu'il a vues. Il le mène sur des chevaux ailés sur les bords du Gange. Là, orgies monstrueuses et fantastiques, la volupté tant que je pourrai la concevoir, mais la volupté le lasse. Il éprouve donc encore l'ambition. Il devient poète ; après ses illusions perdues, son désespoir devient immense, la cause du ciel va être perdue. Smar n'a point encore éprouvé d'amour. Se présente une femme... une femme... il l'aime, il est redevenu beau, mais Satan en devient amoureux aussi. Alors ils la séduisent chacun de leur côté. A qui sera la victoire? à Satan, comme tu penses? Non, à Yuk, le grotesque. Cette femme, c'est la Vérité et le tout finit par un accouplement monstrueux. Yo'ûk un plan chouette et quelque peu rocailleux. Montre-le à Alfred ainsi que ma dernière lettre... comme cela je ne raconterai pas deux fois 1;. même chose.

Je fais des ouvrages qui n'auront pas le prix Montyon et dont la mère ne permettra pas la lecture à sa fille ; j'aurai soin de mettre cette belle phrase en épigraphe (^). Adieu, tout à toi.

Ma célébrité doit te faire honte. Ecris-moi donc plus vite et longuement.

* AU MÊME

Lundi soir, 15. [Rouen, 15 avril 1S,S9.] Classe du sire Amyot (^), théorie des éclipses, lequel a l'esprit bougrement éclipsé.

Tu me plains, mon cher Ernest, et pourtant suis-je à plaindre, ai-je aucun sujet de maudire Dieu? Quand je regarde au contraire autour de moi dans le passé, dans le présent, dans ma famille, mes amis, mes affections, à peu de chose près je devrais le bénir. Les circonstances qui m'entourent sont plutôt favorables que nuisibles, et avec tout cela je ne suis pas content ; nous faisons des jérémiades sans fin, nous nous créons des maux imaginaires (hélas ! ceux-là sont les pires) ; nous nous bâtissons des illusions qui se trouvent emportées ; nous semons nous-mêmes des ronces

(1) Elle sert déjà d'épigraphe au roman libertin du Marquis de Sade La Philosophie dans le boudoir, à qui Flaubert l'a certainement empruntée. Le texte exact est : «La mère efi prescrira la lecture à sa fille »

(2) Amiot, professeur de mathématiques élémentaires au collège.

[1839] CORRESPOND ANXE 29

sur notre route, et puis les jours se passent, les maux réels arrivent, et puis nous mourons sans avoir eu dans notre âme un seul rayon de soleil pur, un seul jour calme, un ciel sans nuage. Non, je suis heureux. Et pourquoi pas? qui est-ce qui m'afflige? l'avenir sera noir peut-être, buvons avant l'orage, tant pis si la tempête nous brise, la mer est calme maintenant.

Et toi aussi ! je te croyais pourtant plus de bon sens qu'à moi, cher ami ; toi aussi tu brailles des sanglots ; eh mon Dieu ! qu'as-tu donc? Sais-tu que la jeune génération des écoles est furieusement bête, autrefois elle avait plus d'esprit ; elle s'occupait de femmes, de coups d'épée, d'orgies ; maintenant elle se drape sur Byron, rêve de désespoir et se cadenasse le cœur à plaisir. C'est à qui aura le visage le plus pâle et dira le mieux je suis blasé ; blasé ! quelle pitié ! blasé à dix-huit ans ! Est-ce qu'il n'y a plus d'amour, de gloire, de travaux? Est-ce que tout est éteint? Plus de nature, plus de fleurs pour le jeune homme? Laissons donc cela. Faisons de la tristesse dans l'Art puisque nous sentons mieux ce côté-là, mais faisons de la gaieté dans la vie, que le bouchon saute, que la pipe se bourre, que la p... se déshabille, morbleu ! et si un soir, au crépuscule, pendant une heure de brouillard et de neige, nous avons le spleen, laissons-le venir, mais pas souvent, il faut se gratter le cœur de temps en temps avec un peu de souffrance pour que toute la gale en tombe. Voilà ce que je te conseille de faire, ce que je m'efforce de mettre en pratique.

Autre conseil : écris-moi souvent, b... de brave homme sans éducation, sans

bonnes manières. Dis-moi ce que tu fais en tout point, au moral, au physique [ ].

J'ai fini hier un mystère qui demande 3 heures de lecture. Il n'y a guère que le sujet d'estimable. La mère en permettra la lecture à sa fille.

Achille est à Paris, il passe sa thèse et se meuble. Il va devenir un homme rangé et ressemblera à un polypier fixé sur les rochers [ ].

* AU MÊME

31 mai 1839, onze heures, vendredi.

C'est demain qu'on se marie (^). [ ]

Je suis dans une atmosphère de dîners ; mercredi dernier, Achille nous a payé son dîner d'adieu chez Jay (^). Le grand homme d'Orlowski l'avait commandé d'ime façon pas trop canaille. Le frappé, c'était l'ordinaire ; à 5 nous avons bu 7 [bouteilles] de Champagne, 1 de Madère, 1 de Chambertin. Hier, chez la mère Lormier, je me suis f... une culotte, demain j'y déjeune, j'y dîne, je recommence à m'empiffrer. Dimanche, c'est à la maison itenim ; le dimanche suivant, iterum. Ter quaterque beatus qui sic dinare possit !

Et avec tout cela, je m'ennuie, je m'emm..., j'ai le cœur plus vide qu'une botte, je ne puis lire, ni écrire, ni penser ; il y a de beaux ans que je n'ai touché à un livre d'histoire. M... pour l'homme aux études ! — Les historiens, les philosophes, les savants, les commentateurs, les philologues, les vidangeurs, les ressemeleurs, les

(1) .\chille Flaubert a épousé, le l^r juin 1839, Mademoiselle Julie Lormier.

(2) Restaurateur en vogue à Rouen.

mathématiciens, les critiques, etc., de tout ça j'en fais un paquet et je les jette aux latrines.

Vivent les poètes, vivent ceux-là qui nous consolent dans les mauvais jours, qui nous caressent, qui nous embrassent ; il y a plus de vérité dans une seule scène de Shakespeare, dans une ode d'Horace ou de Hugo, que dans tout Michelet, tout Montesquieu, tout Robertson.

Adieu, écris-moi vite [ ].

* AU MÊME

[Rouen], lundi soir, classe de mathématiqups, 15 juillet 1839.

Mon cher Ernest,

Tu me reproches une longue lettre, je t'en reproche une petite. La mienne, tu seras forcé de l'avouer quand tu l'auras bien méditée et reméditée, était superbe en un endroit, c'était celui de l'accumulation et de la classification des plats ; j'ai été choqué de voir que tu ne l'avais pas admirée, tu n'en as pas compris le sens allégorique, symbolique et tout le parti qu'on pouvait en retirer sous le point de yue de la philosophie de l'histoire. Je te défiie de me citer une faute échappée ; une omission de quelque grand' œuvre, ça se pourrait encore, mais un anachronisme, une rococotterie, une cochonnerie, cela est impossible, cela n'est pas, je le soutiendrai à pied, à cheval, armé et en champ clos, comme auraient pu dire Scudéry ou Lacalprenède. Montre-la à Alfred et tu verras qu'il admirera mon lyrisme culinaire, mon enthousiasme de sauces et de liquides.

Pourquoi, misérable, m'écris-tu si brièvement et à de si longs intervalles. Je m'attendais à quelque beau récit de la conquête d'un nouveau chameau, à la traversée de quelque nouveau désert et à la description pittoresque d'une orgie satanique et échevelée. A propos, je te somme de ma raconter la dernière et d'y mettre tout le soin possible, d'employer toute la vigueur de ta plume, tout le coloris de tes pinceaux, pour me peindre cette scène de la nature. Dis-moi aussi à quelle époque on aura le plaisir d'embrasser ces lèvres aimées, parfumées de pipes et gercées de petits verres (et non d'alexandrins), si tu prends tes vacances avant l'époque légale et vers quel temps tu viendras à Rouen. J'y resterai toutes les vacances, Achille étant parti en Italie et mon père ne voulant pas laisser faire sa visite par cette canaille de L***. Nous voilà confinés pour deux mois dans cette huître de Rouen. Nion (^) m'a dit que tu amènerais Madame ; je serais curieux de la voir, de lui offrir mes hommages ; si tu veux même je la présenterai en bonne société. Réponds-moi à toutes ces questions-là, mon vieux ; il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, un an bientôt ; c'est long pour nous, qui nous voyions à chaque heure de la journée, et qui nous nous \sic'\ foirions au nez nos idées, nos caprices, nos boutades de chaque instant. Il sera bon pour moi de converser quelque temps avec ce vieux gars que je me figure souvent se voiturant dans les rues de

(1) Camarade de collège de Flaubert et de Chevalier.

Paris, le cigare au bec. Dis-moi ce que fait Alfred, Pagnerre, etc., et ce cher grand homme de Degouve-Denuncques que j'oubliais (quelle horreur si la postérité allait faire comme moi !). Où en est-il? Voilà sa publication sur le mois de mai finie ; que va-t-il faire? Une correspondance de province, un courrier pour le Colibri de Rouen ; c'est assez serin, mais au reste c'est la saison, ça enrichira la collection complète.

Narcisse est marié. Pauvre garçon, le voilà vérole au cœur pour le reste de sa vie ; il y avait pourtant du beau et du bon dans cette nature-là. Né sous un lambris au lieu d'être venu sous le chaume, dans les champs, ça aurait fait peutêtre un grand artiste, meilleur, à coup sûr, que ce jeune prêtre qui veut être un Molière, un Goethe, un cabotin et un grand homme et qui est pion ! Qu'il y a loin pourtant du quinquet fumeux de l'étude, du pupitre de bois et des rideaux blancs du dortoir, aux splendeurs du théâtre à rampe illuminée, à ses femmes parées qui battent des mains, à ses triomphes qui enivrent, à ses joies qui sont de l'orgueil. A-t-il assez de génie pour franchir la distance, pour traverser la rue, pour mettre un pied sur la borne? J'en doute fort et je voudrais le voir abandonner un peu la théorie et la critique pour la pratique, la rêverie pour l'action, l'aurore qu'il croit si beau [sic] pour le jour, peut-être brumeux !

Allons maintenant, me voilà lancé dans le parlage, dans les mots ; quand il m'échappera de faire du style, gronde-moi bien fort ; ma dernière phrase qui finit par briiuieux me semble assez ténébreuse, et le diable m'emporte si je me comprends moi-même. Après tout, je ne vois pas le mal qu'il y a à ne pas se comprendre ; il y a tant de choses qu'on comprend et qu'on ferait tout aussi bien de ne pas connaître, la v... par exemple ; et puis le monde se comprend-il lui-même? Ça l'empêche-t-il d'aller, ça l'empêchera-t-il de mourir? Nom de D... que je suis bête î Je croyais qu'il allait me venir des pensées et il ne m'est rien %-enu, turlututu ! J'en suis fâché, mais ce n'est pas de ma faute, je n'ai pas l'esprit philosophique comme Cousin ou Pierre Leroux, Brillât-Savarin ou Lacenaire, qui faisait de la philosophie aussi à sa manière, et une drôle, une profonde, une amère de phrlosophie ! Quelle leçon il donnait à la morale, comme il la fessait en public,, cette pauvre prude séchée, comme il lui a porté de bons coups, comme il l'a traînée dans la boue, dans le sang. J'aime bien à voir des hommes comme ça, comme Néron, comme le Marquis de Sade. Quand on lit l'histoire, quand on voit les mêmes roues tourner toujours sur les mêmes chemins, au miheu des ruines, et sur la poussière de la route du genre humain, ces figures-là ressemblent aux priapes égyptiens mis à côté des statues des immortels, à côté de Memnon, à côté du Sphinx. Ces monstres-là expliquent pour moi l'histoire, ils en sont le complément, l'apogée, la morale, le dessert ; crois-moi, ce sont les grands hommes, des immortels aussi. Néron vivra aussi longtemps que Vespasien, Satan que Jésus-Christ,

O mon cher Ernest, à propos du Marquis de Sade, si tu pouvais me trouver quelques-uns des romans de cet honnête écrivain, je te les payerais leur pesant d'or. J'ai lu sur lui un article biographique de J. Janin qui m'a révolté, sur le compte de Janin, bien entendu, car il déclamait pour la morale, pour la philanthropie, pour les vierges dép... !

Adieu, je n'en finirais péis et je m'arrête en t'embrassant.

Barbes est gracié. Ça m'est égal ! L. Phrilippe] lui a fait grâce. — Idem 1 — Voilà deux paillasses, un qui joue l'héroïsme, un autre la clémence !

* AU MÊME

[23 juillet 1839.]

Si je t'écris maintenant, mon cher Ernest, ne mets pas cela sur le compte de l'amitié, mais plutôt sur celui de l'ennui, me voilà en classe à 6 heures du matin, ne sachant que faire et ayant devant moi l'agréable perspective de 4 heures pareilles, car notre nouveau censeur ne veut nous laisser sortir qu'à 10 heures et je compose... en vers latins ! ! ! Ah, nom de D... ! quand serai-je quitte de ces bougres-là, heureux le jour où je fouterai le collège au Diable, heureux, trois fois heureux, ter, quaterque heatus, celui qui comme toi en est sorti. Mais encore un an et après? en route ! sur laquelle, je n'en sais rien, mais je voguerai loin de cette galère et c'est tout ce que je demande maintenant.

Il y a pourtant bientôt un an que nous ne nous sommes vus, cela est long. Dis-moi quant tu viendras à Rouen passer quelques jours avec nous. Nous recommencerons nos usuelles promenades sur les coteaux, la pipe à la bouche, tout seuls, parlant dans les champs. Tu me diras toute ta vie de cette année, tes joies et tes ennuis, ce que tu as fait. Nous nous verrons un peu face à face ; et moi, qu'aurai-je à te dire? rien, presque rien. Ma vie est vide, mon cœur ne l'est pas moins.

Eh bien, me voilà presque sorti des bancs, me voilà sur le point de choisir tm état. Car il faut être un homme utile et prendre sa part au gâteau des rois en faisant du bien à l'humanité et en s'empiffrant d'argent le plus possible. C'est une triste position que celle où toutes les routes sont ouvertes devant vous, toutes aussi poudreuses, aussi stériles, aussi encombrées, et qu'on est là douteux, embarrassé sur leur choix.

J'ai rêvé la gloire quand j'étais tout enfant, et maintenant je n'ai même plus l'orgueil de la médiocrité ; bien des gens y verront un progrès ; moi j'y vois une perte. Car enfin, pourvu qu'on ait une confiance, chimérique ou réelle, n'est-ce pas une confiance, un gouvernail, une boussole, tout un ciel pour nous éclairer? Je n'ai plus ni convictions, ni enthousiasme, ni croyance ; j'aurais pu faire, si j'avais été bien dirigé, un excellent acteur, j'en sentais la force intime, et maintenant je déclame plus pitoyablement que le dernier gnaffe, parce que j'ai tué à plaisir la chaleur, je me suis ravagé le cœur avec un tas de choses factices et des bouffonneries infinies ; il ne poussera dessus aucune moisson ! tant mieux ! Quant à écrire, j'y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on ne verra mon nom imprimé ; je n'en ai plus la force, je ne m'en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j'aurais chagriné tous ceux qui m'entourent en voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux caiUoux de la route ; il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, les mille trous qu'on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la Société, j'y remplirai ma place, je serai un homme

honnête, rangé et tout le reste si tu veux, je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet, ce qui est encore plus bête, car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n'y a pas de milieu. Eh bien, j'ai choisi, je suis décidé, j'irai faire mon droit, ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai 3 ans à Paris, à gagner des véroles et ensuite?? Je ne désire plus qu'une chose, c'est d'aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruines, au bord de la mer.

Tout à toi, mon ami.

Pardonne-moi l'ennui que ma lettre t'a procuré, la maladie est contagieuse.

* AU MEME

[Rouen, 13 septembre 1839.] (■)

Si j'ai tardé à t'écrire, tu vois que je m'empresse de réparer mon inconcevable insouciance ; arrive donc ici, ange du mal dont- la voix me convie... que tu en auras à me dire de toutes les façons, de toutes les couleurs possibles !

Achille est en Italie avxc sa femme, il est parti depuis le 20 juin et maintenant il doit être à Rome, il a déjà vu le midi de la France, Gênes, Pise, Naples ; il sera de retour vers le 15 octobre, mais je crois que tu as oublié ce que je t'écrivis, car il me semble drôle que je ne t'en aie pas encore parlé ; au surplus, c'est bien possible. Quant à moi, je t'attends ; j'ai lu depuis le commencement des vacances deux volumes de Ch. Nodier, de l'Eschyle, un volume d'antiquités de Mr. de Caumont, je lis maintenant de Maistre et un roman de Charles de Bernard ; tout cela ne fait pas beaucoup. J'ai écrit, il y a une quinzaine de jours, un conte bachique assez cocasse que j'ai donné à Alfred, mais si je ne te le lis que plus tard et que tu sois priv^. pour la prochaine visite que tu vas me faire, console-toi, j'ai de quoi t'embêter avec mes productions pendant un long temps, plus bruyant qu'agréable ; le fameux mystère que j'ai fait au printemps demande seul trois heures de lecture continue d'un inconcevable galimatias, ou, comme aurait dit Voltaire, d'un «gaUfiaubert», car je puis me vanter que c'est peu commun, ce qui est fâcheux, car cette distinction fait si bien qu'on ne le reconnaît pas.

Le «Garçon», cette belle création si curieuse à observer sous le point de vue de la philosophie de l'histoire, a subi une addition superbe, c'est la maison du Garçon où sont réunis Horbach i^), Podesta (^), Fournier, etc., et autres brutes ; tu verras du reste.

Caroline est malade, elle va un peu mieux ; elle a été reprise de la même indisposition qu'elle avait eue au mois de juin. Je pense que ce sera fini sous peu.

Adieu, cher ami. Embrasse toute ta famille pour moi, le père Motte et son

épouse.

Vendredi matin.

(1) Une autre lettre au même datée samedi (10 août 1839] reste inédite.

(2) Horbach, professeur de langue allemande au lycée.

(3) Podesta, professeur libre d'italien à Rouen.

* AU MÊME

[Rouen, 11 octobre 1839.]

Te voilà donc heureusement rétabli, cher ami. Tu as eu, à ce qu'il paraît, une suée assez considérable ; quand viendras-tu nous voir, car j'y compte, cela est de rigueur. Reste jusqu'au mois de janvier, si tu veux, pour te rétabUr, te panser, te rengraisser, mais pour Dieu, viens fumer le calumet de la paix. Je t'écris ceci sur mon carton dans la classe de ce bon père Gors [^] qui disserte sur le plus grand commun diviseur d'un em... sans égal, qui m'étourdit si bien que je n'y entends goutte, n'y vois que du feu. Je te prie de ne pas oublier de m'envoyer ton cours de mathématiques, celui de physique et celui de philosophie. C'est surtout du premier dont j'ai grand besoin. Il va falloir barbouiller des papiers avec des chiffres. Je vais en avoir de quoi me faire crever ; et le grec ! à qui il faut songer et que je ne sais pas lire ! et je suis dans les hautes classes ! N... d... D... ! Quelle hauteur ! Et la philosophie, la plus belle des sciences, celle qui est la fleur, la crème, le suprême, l'excrément de toutes les autres, et la troisième édition du fameux manuel, enrichie d'une couverture de papier rose et de nouveaux plagiats, tout cela me bastonne à en avoir les os rompus. Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c'est là mon homme. En littérature, en gastronomie, il est certains fruits qu'on mange à pleine bouche, dont on a le gosier plein, et si succulents que le jus vous entre jusqu'au cœur. Celui-là ^n est un des plus exquis.

Adieu, mon vieux, bonne santé. Ma sœur va de mieux en mieux, quoique toujours au régime. Ne m'oublie pas auprès de tes excellents parents.

* AU MÊME

Dimanche matin, 20 [Rouen, 20 octobre 1839.]

J'avais mal à la tête quand ta lettre est venue, il y a un quart d'heure, et le mal de tête s'est passé ; je suis réjoui, enchanté, charmé, tu viens donc dans quinze jours, avant quinze jours. Je t'y invite, tu y as ta chambre, ton ht, du feu déjà qui brûle à la cheminée, la table servie, une pipe bourrée, des bras tout ouverts pour t'embrasser. Nous t'attendons tous avec impatience ; comme nous en aurons à nous dire ! Alfred est à Rouen et ne repart pour Paris que vers le 12 novembre, tu le verras donc, nous ferons un trio intéressant, d'autant plus que la Toussaint me semble bien tomber et, si je ne me trompe, j'aurais à peu près trois jours pleins à te donner. Comme il y aura des crachats dans la cheminée, quelle sahve juteuse ! Quels sirops de pipe ne nous reviendront pas au bec ! AchiUe arrive vendredi prochain, tu le verras à Rouen marié et revenu d'Italie, sans doute avec quelques onces de semence d'évaporées ! Maintenant, Monseigneur, touchons un point délicat, du moins fort important. Je te prie, au nom de mon amitié et au nom de l'amour de ton excellente mère, de ne point te faire illusion sur ta vigoureuse constitution, et quand même vigoureuse [il] y aurait, de ne point lui donner les prodi-

(1) Professeur de mathématiques spéciales au collège de Rouen.

gieuses secousses qui l'ont si ébranlée ; tu pourrais à la fin si bien faire que la machine craquât, et je conseille de te soigner [ ].

«L'Ottoman» a passé hier un examen de baccalauréat, et a été reçu. C'était peut-être la sixième fois, il disait que c'était la deuxième, mais qui pense pis pense souvent juste. Quand j'en serai là, je me regarderai comme un Dieu, et j'emm... le collège de la meilleure grâce du monde.

Voilà tout ce que je sais à te dire pour le présent. Si tu veux quelque chose encore, je te dirai en litanie tous les ennuis de mon collège, et la philosophie, les mathématiques, la physique, tout ce pouding-là me fait mal au cœur et tu feras diversion par ta venue ; je t'en remercie d'avance, car pour la classe, «nous la lairons-là pour le coup s'il vous plaît» comme dit le sieur de Montaigne.

Sais-tu que «l'homme aux études historiques», ce c..., cet historien de premier mérite (s'il lisait cela, quelle lèvre inférieure n'allongerait-il pas?) va publier un livre relatif à l'histoire de Normandie (toujours !) édition de luxe, \ignettes, culsde-lampe et fesses de quinquet, portrait de l'auteur, vers latins en tête à sa louange, éloge critique et papier blanc. Ce sera beau, superbe, après tout ce sera peut-être un bon livre que personne ne Ura, si ce n'est quelques brutes qui s'occupent d'histoire, comme moi par exemple. Vaudrait mieux lire, après tout, Tacite racontant la vie de Tibère ou « le sournois facétieux », ceUe [de] Caligula le Grand « ou les délices du genre humain», Néron ou «l'homme de bonne société». Mais pourquoi pas Chéruel aussi parlant de Jeanne d'Arc, avec une déclamation contre le sieur de Voltaire sans doute et son estimable pucelle. Toujours l'histoire des LilHputiens avec le Géant : les crétins veulent lui cracher au nez et n'atteignent pas seulement la semelle de ses bottes.

Adieu, bonne santé, arrive \dte, tout à toi.

Cher,

AU MEME

[Rouen, 19 novembre 1839.] (»)

Il est maintenant dix heures et le petit coup. J'ai l'avantage d'être sous le père Gors qui fait des racines carrées ; qu'importe grecques ou carrées, c'est de pitoyable soupe. Je t'écris donc parce que j'ai à t'écrire, que c'est pour moi plaisir, passe-temps, désennuiement. Te voilà donc revenu à Paris et moi revenu mieux que jamais au collège où j'ai l'honneur de m'embêter au superlatif, et pourtant c'est là cette fameuse année de philosophie que tout le monde envie pendant dix ans

et que j'ai désirée moi-même aussi ardemment qu'un [ ] (^) désire le ministère,

un peuple un roi, un état une constitution, une dinde une gobbe. Hélas, à mesure que l'objet de nos souhaits approche, la volupté qu'on avait entrevue dans leur accomphssement diminue, il semble que nous soyons destinés à n'attraper que de ombres sur la muraille, mais nous n'en attrapons même pas à courir après les nuages qui s'en vont, à nous désaltérer avec de l'eau salée, à vivre avec... assez,

(1) Une autre lettre au même, datée mercredi 9 h. 1/2 [Rouen, 6 novembre 1837], reste inédite.

(2; Illisible.

assez, et tout cela pour dire que je m'ennuie ; un peu plus, et je te remplirais de mon sujet.

Mais que vais-je faire au sortir du coUège? aller à Paris tout seul, faire du droit, perdu avec des crocheteurs et des filles de joie, et tu m'offriras sans doute, pour me divertir, un café aux colonnades dorées ou quelque sale p... de la Chaumière ; merci ! Le vice m'ennuie tout autant que la vertu.

O que je donnerais bien de l'argent pour être ou plus bête ou plus spirituel, athée ou mystique, mais enfin quelque chose de complet, d'entier, une identité, quelque chose en un mot.

Je suis le premier en philosophie. M. Mallet (^) a rendu [hommage] à mes dispositions pour les idées morales. Quelle dérision ! A moi la palme de la philosophie, de la morale, du raisonnement, des bons principes. Ah ! Ah ! paillasse, vous vous êtes fait un bon manteau de papier avec des grandes phrases plates sans coutures

Adieu, dis-moi tout ce qu'il te fera plaisir, surtout des blagues, car tu n'en

taris pas. Te rappelles-tu la bonne soirée de samedi? Achille va bien. Adieu, l'heure

sonne.

19 novembre.

* AU MEME

Mercredi soir [18 décembre 1839.]

L'ennui que j'ai t'a paru plus grand qu'il n'existe ; tout malheur en est ainsi, c'est comme une montagne qu'on voit de loin : quelque douce que soit sa pente, elle nous semble escarpée jusqu'à pic, impossible à gravir, et il se fait pourtant qu'en allant toujours, on se trouve enfin l'avoir escaladée. Peut-être, quand je t'ai écrit ma lettre (du reste je ne me la rappelle pas maintenant), étais-je dans un moment sombre, cela m'arrive quelquefois, quand je suis étendu dans mon fauteuil au coin du feu à penser, à rêver. Le Peut-être de Rabelais et le Que say-je de Montaigne, tous deux sont si vastes qu'on s'y perd, et puis je deviens bête à tuer.

Et toi, bâtin, au Heu de perdre deux feuilles de papier à me moraliser, en

quelque sorte, raconte-moi plutôt des blagues, des bonnes facéties [ ] car après

tout c'est la meilleure chose, la plus simple, la plus douce. Ah ! si ma vie pouvait aussi être si douce, si simple, si mes ans pouvaient tomber doucement comme les plumes de la colombe qui s'envolent tranquillement dans les vents, et sans être brisés, doucement, doucement.

Si tu veux apprendre des nouvelles, ou tout au moins une nouvelle, je t'apprendrai que je ne suis plus au collège {^), et comme je suis tellement fatigué des détails de mon histoire et que j'en suis tanné, je te renvoie à Alfred pour la narration. Je vais donc me préparer au baccalauréat ferme ; mais pour commencer je suis d'une paresse extrême et je ne fais que dormir. J'aurais besoin plus que jamais, comme tu vois, de tes cahiers de philosophie, de physique et de mathématiques ; tâche de me les envoyer par le commissionnaire de ton pays, n'oublie pas, bâtin !

(1) Professeur de philosophie au collège de Rouen.

(2) I-laubert est administrativement porté sur les registres comme sorti du collège le 31 décembre

Portrait de Flaubert, par Delaunay.

(Interprété sur bois par A. Ouvré.)

Je lis du Cousin et tout ce que tu voudras en accompagnement. Si tu étais un Dieu et que tu puisses me faire passer six mois d'un coup de tête, et me faire arriver demain matin au 20 août avec le grade de bachelier, je te bâtirais un temple d'or.

M... pour la philosophie.

Tout à toi.

Une autre fois je serai plus long.

* AU MÊME

Dimanche, après déjeuner, heure de \êpres je crois. [Rouen, 19 janvier 1840.] (')

[ ] Ta lettre était celle de l'homme vertueux, tu y parlais de l'amitié en

termes aussi beaux que Seneca. «C'est mon homme ! C'est mon Seneca ! insulter Seneca, c'est m'insulter moi-même ! » Je connais ton excellent bon cœur et je n'avais pas besoin de cette effusion pour les avoir, pour l'apprécier, tu es bon, excellent, plein de générosité et bon compagnon. Sois-le toujours ; on a beau dire, un cœur est une richesse qui ne se vend pas, qui ne s'achète [pas], mais qui se donne. Qu'avais-tu donc le jour que tu m'as écrit? ignores-tu encore que d'après la poétique de l'école moderne (poétique qui a l'avantage sur les autres de n'en être pas une) tout Beau se compose du tragique et du bouiïon. Cette dernière partie manque dans ta lettre. Si tu étais aussi aimable que moi, c'est-à-dire que si tu prenais un format de papier qui fût un peu bonhomme comme le mien, tes lettres seraient doubles en longueur, je les aimerais doublement. J'espère que tu m'écriras im volume la prochaine fois, avec vignettes, culs-de-lampe, etc. Je veux une masse de facéties, de dévergondage, d'emportement, le tout pêle-mêle, en fouillis, sans ordre, sans style, en vrac, comme lorsque nous parlons ensemble et que la conversation va, court, gambade, que la verve vient, que le rire éclate, que la joie nous saccade les épaules et qu'on se roule au fond du cabriolet, comme ce certain jour de convulsive mémoire où nous blaguions sur Léger avec ses pantoufles du matin, faites avec des vieilles bottes coupées en diagonale, son gilet de franche couleur bronze antique, et les crachats qui culottaient son parquet de pavés. Voilà de ces jours, de ces délicieuses matinées où nous fumions, où nous causions à Rouen, à Déville, etc., qui vivront avec moi. Je les revois, elles repassent en foule, les voilà, nous y sommes encore, tant c'est frais, tant c'est d'hier, tant j'entends encore nos paroles sous les feuilles, couchés sur le ventre, la pipe au bec, la sueur sur le front, nous regardant pn'souriant d'un bon sourire du cœur qui n'éclate pas, mais qui s'épanouit sur le visage. Ou bien nous sommes au coin du feu. Toi, tu es là à trois pieds, à gauche, près de la porte, tu as la pincette à la main, tu dégrades ma cheminée. Voilà encore un rond tout blanc que tu as fait sur le chambranle. Nous causons du collège, du présent et du passé aussi, ce fantôme qu'on ne touche pas mais qu'on

(1) Les timbres de la poste, très lisibles, sont : Rouen, 20 janv. 1840, et Paris, 21 jaiiv 1840. Ecrite le dimanche, cette lettre est donc en réalité du 19 janvier 1840.

voit, qu'on flaire, comme un lièvre mort : on l'a vu courir, sauter dans la plaine et le voilà sur la table. L'existence après tout n'est-elle pas comme le lièvre quelque chose de cursif, qui fait un bond dans la plaine, qui sort d'un bois plein de ténèbres pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux. Mais de l'avenir, de l'avenir surtout que nous parlions. O l'avenir, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d'or, où votre pensée vous caresse, où le cœur part en extase et qui, à mesure qu'on s'avance, comme l'horizon en effet, car la comparaison est juste, recule, recule et s'en va. Il y a des moments où l'on croit qu'il touche au ciel et qu'on va le prendre avec la main, — crac, une plaine, un vallon qui descend, et l'on court toujours, emporté par soi-même, pour se briser le nez sur un caillou, s'enfoncer les pieds dans la m... ou tomber dans une fosse.

Je fais de la physique et je crois que je passerai bien pour cette partie ; reste ces diables de mathématiques (j'en suis aux fractions et encore je ne sais guère la table de multiplication. J'aime mieux celle de Jay que celle de multiphcation) et le grec ! Je te dis adieu pour commencer à préparer le de Corona. J'ai le temps, mais je m'y prends d'avance. Lis le Marquis de Sade et Hs-le jusqu'à la dernière page du dernier volume, cela complétera ton cours de morale et te donnera de brillants aperçus sur la philosophie de l'histoire.

Je fume avec toi le calumet de paix, ce qui veut dire que je vais bourrer ma pipe de caporal.

Adieu vieux bougre [ ].

Maître paresseux,

AU MEME

[Rouen, 14 mars 1840.]

Es-tu désaoulé du Carnaval, es-tu dissous dans un ^•erre de vin blanc, à la mode d'une pierre précieuse que les anciens faisaient fondre dans du vinaigre ; pierre précieuse oui ou non, bûche, croûte, animal, tout ce que tu voudras, écris-moi et tu seras bien vu, bien remercié de ta peine.

Je te sais bon gré de m' avoir envoyé tes copies de philosophie, elles me sont d'un grand secours, surtout pour la physique ; je m'attendais à y trouver intercalée quelque lettre de toi, mais rien, pas plus de nouvelles de mon homme que s'il était parti au diable. Quelle rosse tu fais, grand homme ! Je te pardonne ton retard parce que je sais que la cause en est louable et que tu auras festoyé aux gras jours et parachevauché les commères, bâtin ! Je te prie donc de ne point me faire d'excuses dans ta prochaine lettre que j'attends immédiatement et de ne pas perdre une feuille de papier en prologue et préliminaires ; je te demande, par exemple, un volume que tu rempliras de toute ta verve, de ton humour ; laisse aller ta plume, casse-lui le bec, et envoie un gros paquet à ton vieux.

J'ai revu il y a quelques jours le fameux endroit où nous avons, je veux dire où tu as si bien engueueueulé Duguernay, j'ai repensé à nos bonnes promenades, à tant de pipes fumées amicalement, à tant de douces causeries, de blagues, de folies, de vérités, d'interminables fusées de gaieté rabelaisienne, à tout notre passé. Cela vous fait sourire comme si l'on revoyait ses habits de petit enfant.

Adieu, il est midi, il faut que je déjeune et après que j'aille à la physique. Réponds-moi de suite, tout à toi de cœur.

* AU MEME

Mardi [Rouen, 21 avril 1840.] (')

Ah ! mon cher Ernest, je t'ai quitté avec le rire à la bouche et la foHe dans le cœur, je suis maintenant triste à faire peur. Me voilà retombé dans ma vie de chaque jour, dans ma vie stérile, banale et laborieuse : quel ennui ! Il me semble qu'il y a trois ans que je t'ai quitté. Quelles belles journées tu m'as fait passer là ! Quelle différence entre la vie d'il y a trois jours et celle d'aujourd'hui. Quand j'y pense, j'en suis accablé et j'ai l'âme toute navrée d'une mélancolie confuse et infinie. Comme la journée d'hier m'a paru longue, quelle passion ne vais-je pas encore subir pendant trois mois. Si Alfred n'arrivait pas d'ici quelque temps, j'en mourrais d'ennui. C'est ainsi que je suis fait, les journées heureuses m'en font mille mauvaises, la joie m'attriste quand elle est passée, les jours de fête ont toujours pour moi de tristes lendemains.

Je sentais bien que quelque chose de mon bonheur s'en allait en retournant vers Rouen, la somme de félicité départie à chacun de nous est mince et quand nous en avons dépensé quelque peu, nous sommes tout moroses ; j'étais assis sur l'impériale et silencieux, la tête dans le vent, bercé par le tangage du galop, je sentais la route fuir sous moi et avec elle toutes mes jeunes années ; j'ai pensé à tous mes autres voyages aux Andelys, je me suis plongé jusqu'au cou dans tous ces souvenirs, je les ai comparés vaguement à la fumée de ma pipe qui s'envolait, laissant après elle l'air tout embaumé. A mesure que j'approchais de Rouen, je sentais la vie positive et le présent qui me saisissaient, et avec eux le travail de chaque jour, la vie minutieuse, la table d'étude, les heures maudites, l'antre où ma pensée se débat et agonise. Oh ! il y a des jours comme hier par exemple où l'on est triste, où l'on a le cœur tout gros de larmes, où l'on se hait, où l'on se mangerait de colère. Ce qu'il faut faire, c'est de ne pas penser au passé, de ne pas se dire : il doit encore faire là-bas un beau soleil, il y a 72 heures j'étais à tel endroit, je vois encore sur la grande route l'ombre de ma tête qui court après celle du cheval, et mille autres niaiseries semblables ; c'est de regarder l'avenir, de s'allonger le cou pour voir l'horizon, de s'élancer en avant, de baisser la tête et d'avancer vite, sans écouter la voix plaintive des tendres souvenirs qui veulent vous rappeler à eux dans la vallée de l'éternelle angoisse. Il ne faut pas regarder le gouffre, car il y a au fond un charme inexprimable qui nous attire.

Tu dois me trouver bête à faire pitié et, si tu ne me comprends pas, je me comprends, hélas, fort bien pour mon malheur ! Je me rappellerai toute ma vie le déUcieux voyage que je viens de faire, et notre promenade à la Roche-à-l'Hermite, celle à Port-Mort, celle au Château-Gaillard, celle d'Ecouis ! je te remercie de m'avoir fait deux bonnes journées toutes pleines de gaieté, elles me sont plus rares qu'on

(1) Une autre lettre au même, datée mercredi, 1 h. d'après-midi [Rouen, 15 avril 1840], reste inédite.

ne pense ; j'en paierais bien de semblables mon pesant d'or. Remercie pour moi tes excellents parents. Aux vacances nous nous reverrons sans doute à Rouen ou aux Andelys, n'importe, je voudrais y être, Adieu, réponds-moi et pardonne-moi, tu t'attendais sans doute à une bonne lettre, à un écho de mon rire d'il y a quatre jours. Excuse-moi d'avoir trompé ton attente, je suis trop triste pour rire, trop ennuj^é pour bien écrire ; ma douleur est bête, incolore ; c'est un orage sans éclair et avec une pluie sale. Adieu, tout à toi, tu sais comme je t'aime.

* AU MÊME

[Rouen, juiïlet 1840.]

Je ne néglige point les devoirs de l'amitié et, quoique fatigué de besogne, j'ai encore le temps de t'écrire. J'espère au moins, et j'y compte, que revenu le 20 chez toi, tu pourras me régaler alors au moins de deux bonnes lettres, pleines de blagues et plaisanteries. Cela me divertira agréablement et jettera des fleurs sur la voie épineuse où je me déchire les pieds. (Je deviens élégiaque, c'est mon genre, j'ai toujours aimé à ch... sur l'herbe et à boire du cidre sous la tonnelle.) Tu ne te figures pas une vie comme la mienne ; je me lève tous les jours à 3 heures juste et je me couche à 8 h. 1 /2. Je travaille toute la journée ; encore un mois comme ça, c'est gentil, d'autant plus qu'il faut rerepiocher de plus beUe, je passerai le plus tôt possible, vers le 5 août à peu près : il m'a fallu apprendre à lire le grec, apprendre par cœur Démosthènes et deux chants de l'Iliade, la philosophie où je reluirai, la physique, l'arithmétique et quantité assez anodine de géométrie, tout cela est rude pour un homme comme moi qui suis plutôt fait pour lire le Marquis de Sade que des imbécillités pareilles ! Je compte être reçu et puis après... {}■) .

Et toi, écris-moi aussitôt que la fortune se sera déclarée pour toi. Vas-tu revenir aux Andelys avec quelques bardaches et es-tu dans l'intention d'y faire des étourderies : tu te feras expliquer par le sieur Le Poittevin toute la portée de ce mot-là. Comment va Nion, comment va, ou plutôt comme ne va pas, pour ton bonheur, le beau M...? le triste F..., ex-aspirant à l'école des Chartes, a renoncé à l'archéologie et se fortifie dans ses études pour être pion, il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et apprendre les verbes et la syntaxe. J'aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin ; j'aimerais mieux faire une omelette d'œufs de serins claits [ 1.

Je ne sais encore ce que je ferai ni où j'irai ces vacances ; je suis dans le plus grand embarras si je dois faire mon voyage des Pyrénées (^) ; la raison et mon intérêt m'y engagent, mais mon instinct à qui j'ai coutume d'obéir, à l'instar des brutes, quoique j'aie une âme immortelle, une liberté morale et présentement un paletot et un bonnet de coton, l'instinct donc me dit que le voyage sans doute

(1) Flaubert fut reçu bachelier ès-lettres le 23 août 1840.

(2) Le D'' Jules Cloquet s'était offert à l'emmener aux Pyrénées et en Corse. Sur ce voyage, et à propos des lettres suivantes, voir Par les Champs et par les Grèves.

me plaît, mais le compagnon guère ; après tout, j'ai peut-être tort, grand tort ; pour ce qui est de son caractère et de son humeur il est excellent, mais le reste? Adieu, tout à toi, écris-moi entre la foire et le fromage.

A la 2e heure du jour, le 9* jour des Kalcndes de juillet. Mardi, jour (bière) de Mars.

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