‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 26 sur 39 · A CAROLINE FLAUBERT, SA SŒUR · texte numérisé non relu

A CAROLINE FLAUBERT, SA SŒUR

Marseille, 29 septembre 1840.

Joli rat, j'ai reçu votre lettre à Toulouse où vous me mandez que le chagrin n'empêchait pas vos criques de manger des gigots ; je suis content qu'une santé si chère soit toujours bonne et ma seule inquiétude était qu'elle ne se dérangeât pendant mon absence.

Nous sommes arrivés ce matin à MarseiUe, après nous être embarqués à Toulouse par le canal du Midi et avoir vu Castelnaudary, les écluses de Saint-Ferréol, Carcassonne, où nous sommes restés un jour, Narbonne, Nîmes, le pont du Gard et Arles. Tu ne peux pas te figurer ce que c'est que les monuments Romains, ma chère Caroline, et le plaisir que m'a procuré la vue des Arènes.

Je suis réduit, ainsi que mes compagnons de voyage, au dénuement le plus complet et nous sommes tous panés et râpés. Je n'ai pour tout bien que trois chemises et mon gros pantalon d'hiver, pour me délecter sous un ciel cuisant. Ah mâtin ' Mes malles qui devaient nous retrouver à Bagnères-de-Luchon sont encore à venir. Malédiction sur le roulage et sur la sotte idée qui nous a fait nous séparer de nos paquets. J'ai appris, à propos d'inconvénients de voyage, que votre retour de Nogent avait été très désagréable. Cette nouvelle expérience a dû vous confirmer dans le dessein de ne plus voyager qu'en poste, ce que je vous conseille bien pour l'avenir. Croyez-en un voyageur consommé. A part le léger inconvénient signalé plus haut,. nous n'avons pas eu à nous plaindre des voitures et pour ce qui est de la bonne nourriture nous nous gorgeons de figues et de raisins, surtout l'abbé (^), qui ne fait absolument pas autre chose. M. Cloquet est très bon et je remercie Achille de m'avoir procuré un pareil compagnon de voyage ; il se permet de temps en temps des plaisanteries sur le chapeau de cérémonie de M^^^ Lise i^) qui l'autre jour a été près d'en pleurer.

Après-demain nous partons pour Toulon et de là je vous dirai le jour du départ pour la Corse. Il est bien décidé que notre retour sera avant le \^^ novembre.

A LA MÊME

Ajaccio, 6 octobre 1840.

Je t'écris aujourd'hui, ma bonne CaroHne, parce que j'en ai le temps, mais je ne sais quand cette lettre te parviendra, ni même quand je la mettrai à la poste.

(1) Abbé Stéphany, prêtre italien, auii du D"" Jules Cloquet.

(2) Lise Cloquet, sœur du D' Jules Cloquet.

Vous avez dû recevoir une lettre d'Ajaccio où je suis arrivé hier. A Toulon j'ai reçu la tienne, dans laquelle tu me demandes de longues épîtres. Je suis prêt à satisfaire ton désir et à te donner tous les détails possibles sur mon voyage.

Ce que j'ai vu de la Corse jusqu'à présent se borne à peu de chose, quant à l'étendue. Je connais Ajaccio et aux environs un lieu nommé Caldaniccia. Le pays où je suis ne ressemble pas plus à la Provence qu'à la Normandie, et j'ai été très étonné de trouver des aloès et des bananiers. Ce matin au déjeuner nous avions sur notre table deux grappes de raisin longues de plus d'un pied et pesant chacune quatre livres. Le ciel de la Corse est superbe, et on ne peut s'imaginer rien de plus beau que la baie d'Ajaccio. A Marseille déjà j'avais été étonné de la limpidité des eaux qui sont toutes bleues, mais ici elles sont bien plus transparentes encore ; on voit les poissons remuer et les herbes marines attachées au fond aller et venir sous la vague. Demain matin nous partons à six heures pour Vico et nous reviendrons ici dans deux ou trois jours pour recommencer nos courses. Notre itinéraire, dressé par le préfet, nous fait arriver à Bastia le 16. Du 7 au 16 nous serons donc en plein mâkis. A propos de mâkis, j'en ai vu hier dans la petite promenade que nous avons faite avant dîner. Toutes les montagnes en sont couvertes et à les voir de lom on les prendrait pour de grands champs d'herbes. Tout ce qu'on dit sur la Corse est faux, il n'y a pas de pays plus sain et plus fertile, jusqu'à présent nous en sommes enchantés, et l'hospitalité s'y pratique de la manière la plus cordiale et la plus généreuse. Nous avons été forcés de quitter notre hôtel et nous sommes logés dans de belles et bonnes chambres, dormant dans de bons lits et nourris à une bonne table, ayant chevaux, voitures et valets à nos ordres.

Quant on voyage en Corse, on mange et on couche dans la première maison venue dont on vous ouvre la porte à toute heure du jour et de la nuit. On ne paye jamais et la coutume est seulement d'embrasser ses hôtes, qui vous demandent votre nom en partant. C'est un si drôle de pays que le préfet même ne peut s'empêcher d'aimer les bandits, quoiqu'il leur fasse donner la chasse. Il m'a promis de m'en faire connaître quelques-uns dans les courses que je vais faire avec M. Cloquet dans la montagne. Nous passerons par un village où nous verrons la véritable Colomba, qui n'est pas devenue une grande dame comme dans la nouvelle de Mérimée, mais une vieille bonne femme grossie et raccourcie.

Le 9.

Je reprends ma lettre après trois jours d'interruption. Nous avons vu Vico et Guagno. Après-demain nous repartons d'Ajaccio pour Corte et pour Bastia. Je puis maintenant te parler de la Corse sciemment, puisque j'ai vu une bonne partie du littoral occidental. Tout le pays est couvert de montagnes et les chemins montent et descendent continuellement, de sorte qu'on est enfoncé dans des gorges et des mâkis ; tout à coup le paysage change comme un tableau à vue et un autre horizon apparaît. La route que nous parcourions contournait le bord de la mer et nous marchions sur le sable ; il y avait un soleil comme tu n'en connais pas, qui dominait toutes les côtes et leur donnait une teinte blanche et vaporeuse. Tous les rochers à fleur d'eau scintillaient comme du diamant et à notre gauche les buissons de myrtes embaumaient. J'ai pensé à toi, ma bonne Caroline, et à la

joie que tu aurais à voir tout cela. Tu as bien raison d'aimer gens et sites., tout est admirable. Cet hiver, au coin du feu, nous en parlerons longuement tout en tisonnant.

Apprends une bonne fortune, nous serons guidés jusqu'à Corte par un ancien bandit de mes amis, actuellement commandant des voltigeurs corses, puis je pourrai te lire la relation exacte et circonstanciée de la mort de Murât ; M. Maltedo, chez lequel nous avons logé à Vico, est un ancien capitaine de vélites du roi de Naples qui l'a suivi jusqu'à sa mort et qui, pour son dévouement, a été longtemps détenu dans les prisons d'Italie et de France.

* A ERNEST CHEVALIER

[Rouen], 14 novembre 1840.

Ça me semble une bonne chose de t'écrire, mon père Ernest, mais je ne sais pas, sacré n... de D... où tu loges ; est-ce rue des Mathurins-Saint- Jacques 26, ou rue Racine, ou dans quelque maison de passe dont j'ignore l'adresse? tâche de me le dire prochainement ; va-t'en voir un gredin nommé Hamard (^) qui demeure rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel (25?) et dis-lui qu'il m'écrive en me donnant également son adresse avec le plus d'exactitude possible ; je perds un peu la mémoire, ayant l'habitude de m'empiffrer à chaque repas (quel plaisir pour un homme comme moi, euh, euh, bâtin). J'ai l'esprit sec et fatigué. Je suis emm... d'être retourné dans un f... pays où l'on ne voit pas plus de soleil dans l'air que de diamants au cul des pourceaux. Bran pour la Normandie et pour le belle France ! Ah que je voudrais vivre en Espagne, en Italie ou même en Provence. Il faudra à quelque jour que j'aille acheter quelqu'esclave à Constantinople, une esclave géorgienne encore, car je trouve stupide un homme qui n'a pas d'esclaves ! Y a-t-il rien de bête comme l'égaUté? surtout pour les gens qu'elle entrave, et elle m'entrave furieusement. Je hais l'Europe, la France, mon pays, ma succulente patrie que j'enverrais volontiers à tous les diables, maintenant que j'ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j'ai été transplanté par les vents dans un pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j'ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues. J'étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de 36 toises, pour avoir six mille femmes et 1,400 bardaches, des cimeterres pour faire sauter les têtes des gens dont la figure me déplaît, des cavales numides, des bassins de marbre ; et je n'ai rien que des désirs immenses et insatiables, un ennui atroce et des bâillements continus. De plus, un brûle-gueule écorné et du tabac trop sec.

Adieu, m... pour toi-même. Si tu es choqué du cynisme de ma lettre tant pis, ça prouverait ta bêtise et j'aime à croire que non. Dis-moi ton adresse au plus vite et ordonne au citoyen Hamard de m'écrire la sienne.

Addio caro.

(1) Emile Hamard, de Rouen, camarade de Gustave Flaubert ; il épousa en 1845 sa sœur Caroline.

* AU MÊME

[Rouen, 14 janvier 184J.]

Mon Maître Ernest,

Je te remercie de la sollicitude que vous avez prise touchant la santé de mon père ; il est vrai qu'il a été atteint d'un rhumatisme très violent, mais il va beaucoup mieux : maintenant, il peut marcher et dans quelques jours il recommencera à v^oir ses malades et il courra comme un lapin ; ma famille me charge d'embrasser la tienne.

Je suis fort satisfait que ma lettre, mon poème devrais-je dire, car cette œuvre a des proportions épiques tout à fait grandiose, t'ait fait plaisir et que tu te sois gaudys avec ycelui ; c'était bien le moins qu'à un homme comme toi je servisse un mets de haut goût. Tu peux te vanter d'avoir eu la dédicace de mon année 1841.

Tu me dis de te dire quels sont mes rêves? Aucuns. Mes projets d'avenir? Point. Ce que je veux être? Rien, suivant en cela la maxime du philosophe qui disait : «Cache ta vie et meurs. » Je suis fatigué de rêves, embêté de projets, saturé de penser à l'avenir, et quant à être quelque chose, je serai le moins possible. Mais comme l'âne le plus pelé, le plus écorché a encore quelque poil sur le cuir, comme la barrique la plus vide a encore deux ou trois gouttes de vin au fond, je te dirai donc, mon bel ami, que l'année prochaine j'étudierai le noble métier que tu vas bientôt professer, je ferai mon droit, en y ajoutant une quatrième année pour reluire du titre de Docteur, ut gradu doctoris illuminatus sim ! Après quoi, il se pourra bien faire que je m'en aiUe me faire Turc en Turquie, ou muletier en Espagne, ou conducteur de chameaux en Egypte. Je me suis toujours senti de la propension pour ce genre d'être. Voilà tous les voiles levés ; si je ne t'en ai pas dit plus, c'est que je n'en avais pas plus à te dire, mon gros. Il faut donc te contenter de ce que je t'envoie, de mes épîtres, romans, etc.. Je n'ai rien de plus beau à te donner, si ce n'est ma bénédiction.

Adieu, porte-toi bien, tâche de te rétablir.

Bonsoir, et bonne nuit.

* AU MÊME

[Rouen, 29 mars 1841.]

Brave bonhomme de père Ernest,

D'ici à 15 jours, 3 semaines, tu auras le plaisir de voir ma balle [ ] ; tu devais

bien t'attendre à ce que je ne demanderais pas mieux que d'aller passer quelque temps avec toi ; l'amitié n'est que l'égoïsme des gens de cœur, aller aux Andelys à Pâques, c'est me renouer à tout mon passé, marcher dans ces mêmes sentiers où nous avons ri ensemble, embaumer les mêmes lieux du même tabac apporté dans la môme boîte de cuivre ! (tu connais ma blague de maître maçon). D'ici quelque temps, j'ascendrai la voiture du sieur Jean ou d'Hilaire à laquelle j'allais te conduire en faisant tant de bouffonneries sur le port. Où est le temps où, arrivés là ensemble, quelque peu échauffés de punch, je fumais une trentième pipe ! ce qui scandahsait Monsieur Sognel fils qui en restait ébahi. Aussi il en est mort ;

les Dieux, les justes Dieux l'ont puni. Tu me retrouveras toujours le même m'inquiétant peu de l'avenir de l'humanité, transcendant dans le ciilottage des pipes [ ].

Quant à toi, il me semble que tu changes, ce dont je ne te félicite pas ; je crois que tu as besoin de te retremper dans la blague, que tu me parais négliger ; tu me dis que tu n'as pas de femme ; c'est ma foi fort sage, vu que je regarde cette espèce comme assez stupide ; la femme est un animal vulgaire dont l'homme

s'est fait un trop bel idéal ! [ ]. De plus, tu travailles, tu as raison, car la science

est encore la moins ennuyeuse des bêtises ; j'aime mieux un livre que le billard, mieux une bibliothèque qu'im café, c'est une gourmandise qui, si elle rend puant, ne fait jam.ais vomir. Mais tu assaisonnes ensuite ta lettre d'une série de doléances que tu voudrais te persuader, ce qui me fait craindre que dans peu de temps tu ne deviennes un homme sensé, admiré des pères de famille, raisonnable, moral, huître, très bien, fort sot. Nous ne pourrions plus sympathiser et tu me regarderais comme un gamin trop décolleté, comme un pot à moutarde trop baveux. Quand tu me parles de la vie commue d'un temps d'épreuves, qu'il est doux de rêver un but, etc., j'aime à croire que tu as dit tout ça pour te f... de moi, et tu as bien fait. Allons, je t'aime toujours, je t'embrasserai avec plaisir, et nous nous gaudysserons ensemble.

Alfred, qui depuis cinq semaines a un épanchement dans la poitrine, va mieux, je vais tous les jours le voir pour tâcher de distraire un peu ce brave homme. Dismoi jusqu'à quelle époque tu comptes rester chez toi.

Je fais du grec et du latin, comme tu sais, rien de plus, rien de moins ; je suis im assez triste homme.

Je suis délivré de Malleux que j'ai, l'autre jour, f... à la porte ; je te remercie beaucoup encore une fois de ta lettre où tu me racontais ses aventures.

Si me suys-je gaudy un petit à ouyr raconter par vostre épistre comment ce ieune fol faquin et bravache s'amouracha d'une dame, laquelle estoit une éhontée p... et garce qui, cuyde bien, le trompait au déduict et appétoit seulement sa bourse (voyre d'argent, mais vuyde), comment soûlent ces avides bestes.

Adieu, écris-moi, réponds-moi le plus tôt que tu pourras, tes lettres sont toujours reçues avec des mains crispées qui déchirent l'enveloppe.

G. F., le vostre.

* AU MÊME

[Rouen, 6 avril 1841.]

Tu n'as qu'à me dire l'heure, le jour, que tu désires ma présence et aussitôt tu me verras. Ainsi, Monseigneur, je n'attends que vos ordres pour me rendre à votre castel et j'y arriverai chez un bon et loyal chevalier (chauve-à-lier) avec beaucoup de pointes, de cigares, d'allumettes phosphoriques allemandes à usage de fumeur (style Coquatrix) ; j'apporterai des blagues et des pipes de diverses grandeurs pour te piper. Je composerai d'ici-là quelques vers à ta louange, que je te réciterai de loin comme dans les tragédies ; ça pourra bien être des vers-seaux, avec bien du mal des vers mi-sots, heureux si malgré toute ma peine et le sel que

j'y mettrai, j'arrive à faire des vers mi-sel ; tu trouves que c'est déjà assez de verdure comme ça? Je m'arrête car à force de répéter la même chose je n'ai l'air que d'un vert-vert ; c'est un air de père-roquet, et avec tous ces vers-là, j'ai l'air luneattiqiie ! Tu vois que je m'occupe d'histoire grecque !

Voilà déjà que tu es ébahi ; il faut t'attendre à bien d'autres. Tu vas en avoir, un hôte ! Nous nous gaudysserons, pantagruéliserons à mort, buvant d'autant, tambourinant et remuerons nos ventres à [ ].

Je m'ennuyais de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai résolu de t'écrire pour me convier chez toi. Tu vois que je ne suis pas bégueule, je ne demande pas mieux que d'aller t'embrasser, causer et blaguer, ayant une foule de sujets, de quoi épuiser l'éternité.

Adieu, je t'embrasse et te serre la main.

Tu peux commander un feu d'artifice et 800,000,000,000 kilogs de pain, pour les inondés du Midi, distribution qui sera faite par moi en signe de réjouissance.

* AU MÊME

[Rouen, 8 avril 1841.]

Mon VIEUX Culottier,

Je te tombe sur le casaquin samedi matin pendant que tu dormiras encore, le soleil commencera à briller en même temps que j'arriverai.

Je t'apporterai peut-être une cigarette de dame ; pour moi je ne fume plus, ayant quitté toutes mes mauvaises habitudes. Peut-être une ou deux pipes de temps en temps, mais encore? [ ]. (Ruse de style) [ ].

J'occupe ma journée de vendredi à quelques courses de commerce, je me mets en route à 6 heures pour jusqu'à minuit, ayant besoin d'aller acheter quelques denrées.

Adieu, mon sire, dans 48 heures, c'est-à-dire pour toi dans moins de 24, nous nous embrasserons.

Je te serre le bout du nez à la façon hottentote.

Descambeaux.

Alfred va bien.

Un grand malheur public : le sieur Braquehais s'est tué (^) : canaillerie insigne envers le public qui comptait le voir, envers les gens vertueux indignés qui se promettaient de l'insulter, envers M® Mesnard qui préparait un beau discours, envers trois journaux, quantité de dames de bonne société, et Duboc, louageur, qui l'aurait voiture de Rouen à Yvetot ! ! ! ! !

Le Procureur se reposera, et deux rosses resteront à l'écurie.

(1) Braquehais, assassin des frères Saillard, arrêté à Elbeuf le 3 avrU 1841, s'étrangla le 5, dans son cachot, à Rouen, avec la manche de sa blouse.

* AU MÊME

[Rouen, 7 juillet 1841.]

Tu commençais en effet à me sembler un crétin assez exotique, mais tu m'as fait des excuses et je suis satisfait. Narcisse sort de ma chambre, il vient à Rouen pour des affaires d'intérêt, il va hériter de 10,000 francs.

Voici quels sont les contingents futurs : nous irons certainement, autant qu'on peut être certain de ce qui [est] à faire, passer 15 jours à Trouville vers le milieu du mois prochain ; c'est dans le but de distraire ma pauvre sœur dont le caractère finit par s'assombrir, résultat d'une maladie longue et irritante, qui la reprend à intervalles et dont elle est loin d'être quitte. Madame Bonenfant (^) et ses enfants viendront probablement à la même époque pour aller avec nous au bord de la mer ; peut-être irai-je la chercher à Nogent, ce serait dans environ un mois ; je passerais par Paris, si tu y es encore à cette époque, et je suis dans l'intention de m'y donner une cuillerée [sic] avec toi, du reste ceci est très éventuel, il n'y a que si elle hésite à venir seule.

Dis-moi à quelle époque tu seras reçu avocat ; si tu as diplôme en poche vers le l^'", viens à cette époque, sinon je t'attends dans le mois de septembre, au quantième que tu voudras ; il y aura encore du soleil, nous pourrons aller en barque et fumer quelques pipes. J'oubliais de te dire que j'irai avec ma mère et Caroline voir les joutes au Havre avant d'aller à Trouville. Achille a été blessé d'un coup de pied de cheval, pour ne pas dire de plusieurs ; il y a aujourd'hui 5 semaines qu'il est couché, la membrane qui enveloppe l'articulation du genou avait été déchirée, un rhumatisme qu'il a de temps en temps à l'épaule s'était jeté là-dessus ; mon père a été pendant trois jours dans de fort graves inquiétudes ; heureusement, c'est fini ; il n'éprouve plus qu'un peu de raideur, mais il ne se lèvera pas avant 8 ou 10 jours, peut-être avant 15, et avant qu'il ait sa jambe droite vigoureuse et ferme. Quant à moi, je deviens colossal, monumental, je suis bœuf, sphinx, butor, éléphant, baleine, tout ce qu'il y a de plus énorme, de plus empâté et de plus lourd, au moral comme au physique. Si j'avais des souhers avec des cordons, je serais incapable de les nouer, je ne fais que souffler, hanner, suer et baver ; je suis une machine à chyle, un appareil qui fait du sang qui bat et me fouette le visage. [ ]

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