SOUVENIRS INTIMES
Ces pages ne sont point une biographie de Gustave Flaubert ; ce sont de simples souvenirs : les miens et ceux que j'ai pu recueillir.
La \àe de mon oncle s'est passée tout entière dans l'intimité de la famille, entre sa mère et moi ; la raconter, c'est le faire connaître, aimer et estimer davantage ; je crois ainsi accomplir un devoir pieux envers sa mémoire.
Avant la naissance de Gustave Flaubert, mes grands parents avaient eu trois enfants ; l'aîné, Achille, de neuf ans plus âgé, et deux autres morts petits ; pu's vinrent Gustave et un autre garçon qui mourut à quelques mois. Enfin ma mère, Caroline, fut la dernière.
Elle et son jeune frère s'aimaient d'une tendresse particulière. Séparés seulement par trois années, les deux petits ne se quittaient guère ; à peine Gustave a-t-il appris quelque chose qu'il le répète à sa sœur ; il fait d'elle son élève ; un de ses grands plaisirs est de l'initier à ses premières compositions littéraires. Plus tard, quand il sera à Paris, c'est à elle qu'il écrit, c'est elle qui transmettra aux parents les nouvelles quotidiennes, car cette douce communauté de pensées ne se perd pas.
Je dois la plupart des faits relatifs à l'enfance de mon oncle à ce que m'en a raconté la vieille bonne qui l'a élevé, morte trois ans après lui, en 1883. Aux familiarités permises avec l'enfant avaient succédé chez elle un respect et un culte pour son maître. Elle était «pleine de lui», se rappelant ses moindres actions, ses moindres paroles. Quand elle disait : « Monsieur Gustave ", elle croyait parler d'un être extraordinaire. Ceux qui l'ont connue apprécieront la part de vérité contenue dans l'admiration naïve de la vieille servante.
Gustave Flaubert avait quatre ans lorsque Julie vint à Rouen en 1825 au service de mes grands-parents. Elle était du \allage de Fleury-sur-Andelle, situé dans cette jolie vallée toute souriante qui s'étend de Pont-Saint-Pierre au gros bourg de Lyons-la-Forét. La côte «des Deux-Amants» en protège l'entrée ; çà et là des châteaux, l'un entouré d'eau avec son pont-levis, puis la superbe propriété de Radepont, les ruines d'une vieille abbaye, et des bois tout autour sur les colUnes.
vin SOUVENIRS INTIMES
Ce pays charmant est fertile en vieilles histoires d'amour et de revenants. Juhe les connaissait toutes ; c'était une habile conteuse que cette simple fille du peuple douée d'un esprit naturel fin et très plaisant. Ses parents de père en fils étaient postillons, assez mauvais sujets et fort buveurs.
Gustave, tout petit, s'asseyait près d'elle des journées entières. Pour l'amuser, Juhe joignait à toutes les légendes apprises au foyer le souvenir de ses lectures, car, retenue au lit pendant un an par un mal de genou, elle avait lu plus qu'une femme de sa classe.
L'enfant était d'une nature tranquille, méditative, et d'une naïveté dont il conserva des traces toute sa vie. Ma grand'mère m'a raconté qu'il restait de longues heures un doigt dans sa bouche, absorbé, l'air presque bête. A six ans, un vieux domestique qu'on appelait Pierre, s'amusant de ses innocences, lui disait quand il l'importunait : «Va donc voir au fond du jardin ou à la cuisine si j'y suis.» Et l'enfant s'en allait interroger la cuisinière : « Pierre m'a dit de venir voir s'il était là. )) Il ne comprenait pas qu'on voulût le tromper et devant les rires restait rêveur, entrevoyant un mystère.
Ma grand'mère avait appris à lire à son fils aîné, elle voulut en faire autant pour le second et se mit à l'œuvre. La petite Carohne à côté de Gustave apprit de suite, lui ne pouvait y parvenir, et après s'être bien efforcé de comprendre ces signes qui ne lui disaient rien, il se mettait à pleurer de grosses larmes. Il était cependant avide de connaître et son cerveau travaillait.
En face de l'Hôtel-Dieu, dans une modeste petite maison de la rue de Lecat, vivaient deux vieilles gens, le père et la mère Mignot. Ils avaient une tendresse extrême pour leur petit voisin. Sans cesse le bambin, sur un signe d'intelligence, ouvrant la grande et lourde porte de l'Hôtel-Dieu, traversait en courant la rue et venait s'asseoir sur les genoux du père Mignot.
Ce n'étaient pas les friandises de la bonne femme qui le tentaient, mais les histoires du vieux. Il en savait des quantités, plus jolies les unes que les autres, et avec quelle patience il les racontait ! Désormais Juhe était remplacée. L'enfant n'était pas difficile, mais avait des préférences féroces ; celles qu'il aimait, il fallait les lui redire bien des fois.
Le père Mignot faisait aussi la lecture. Don Quichotte surtout passionnait mon oncle ; il ne s'en lassait jamais. Il a toute sa vie gardé pour Cervantes la même admiration.
Dans les scènes suscitées par la difficulté d'apprendre à hre, le dernier argument, irréfutable selon lui, était : «A quoi bon apprendre, puisque papa Mignot lit?»
Mais l'âge d'entrer au collège arrivait ; il allait avoir neuf ans, il fallait à toute force savoir, le vieil ami ne pouvait le suivre. Gustave s'y mit résolument et en quelques mois rattrapa les enfants de son âge. Il entra en huitième.
Il ne fut pas ce qu'on appelle un élève brillant. Manquant sans cesse à l'observation de quelque règlement, ne se gênant pas pour juger ses professeurs, les pensums abondaient, et les premiers prix lui échappaient, sauf en histoire, où il fut toujours le premier. En philosophie il se distingua, mais il ne comprit jamais rien aux mathématiques.