SOUVENIRS INTIMES IX
Plein d'exubérance et généreux, il avait de chauds amis qu'il amusait extrêmement par son intarissable verve et sa bonne humeur. Ses mélancolies, car il en avait déjà, se passaient dans une région de son esprit accessible à lui seul et ne se mêlaient pas encore à sa vie extérieure. Il avait une grande mémoire, n'oubliant ni les bienveillances ni les vexations dont il avait pu être l'objet ; ainsi il conservait pour son professeur d'histoire Chéruel une grande reconnaissance, et haïssait certain pion qui, pendant l'étude, l'avait empêché de lire un de ses livres favoris.
Mais les années de collège furent misérables ; il ne put jamais s'y habituer, ayant horreur de la discipline, de tout ce qui sentait le militarisme. L'usage d'annoncer les changements d'exercices par le roulement du tambour l'irritait, et celui de faire mettre en rangs les élèves pour passer d'une classe dans une autre l'exaspérait. La contrainte dans ses mouvements était un supplice, et la promenade en bande le jeudi n'était pas un plaisir, non qu'il fût faible, mais par une antipathie native pour tout ce qui lui semblait mouvement inutile ; antipathie pour la marche qui dura toute sa vie. De tous les exercices du corps, seule la natation lui plaisait ; il était très bon nageur.
Les jours ternes et pénibles du collège s'éclairaient par les sorties du jeudi et du dimanche ; retrouver la famille aimée, la petite sœur, était une joie sans pareille.
Au dortoir, pendant la semaine, grâce à des bouts de bougie emportés en cachette, il avait lu quelques drames de Victor Hugo, et la passion du théâtre était dans tout son feu.
Dès dix ans, Gustave composa des tragédies. Ces pièces, dont il était à peine capable d'écrire les rôles, étaient jouées par lui et ses camarades. Une grande salle de billard attenant au salon leur fut abandonnée. Le billard poussé au fond servait de scène ; on y montait par un escabeau de jardin. CaroUne avait la surveillance des décors et des costumes. La garde-robe de la maman était dévalisée, les vieux châles faisant d'admirables péplums. Il écrivait à un de ses principaux acteurs, à Ernest Chevalier : «Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire ! Tu viendras, Amédée, Edmond, M™^ Chevalier, maman, deux domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir jouer. Nous donnerons quatre pièces que tu ne connais pas. Mais tu les auras bientôt apprises. Les biUets de V^, 2^ et 3^ sont faits. Il y aura des fauteuils. Il y a aussi des toits, des décorations ; la toile est arrangée. Peut-être il y aura dix à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur», etc.
Alfred Le Poittevin, de quelques années plus âgé que Gustave, et sa sœur Laure faisaient aussi partie de ces représentations. La famiUe Le Poittevin était liée avec les Flaubert par les deux mères, qui s'étaient connues en pension dès l'âge de neuf ans. Alfred Le Poittevin eut sur la jeunesse de mon oncle une influence très grande en contribuant à son développement littéraire. Il était doué d'un esprit brillant, plein de verve et d'excentricité ; la mort l'enleva jeune, ce fut un grand deuil. Il est parlé de lui dans la préface des Dernières Chansons.
Quelques mots sur mes grands-parents et sur le développement moral et intellectuel de mon oncle.