A UNE JEUNE FILLE .M.\NQUAXT DE CHARMES
Qu'importe ton sein maigre, ô mon objet aimé ! On est plus près du cœur quand la poitrine est plate. Et je vois, comme un merle en sa cage enfermé, L'Amour entre tes os rêvant sur une patte !
bâton dans le corps de ton énergie pour la faire se tenir belle et droite, comme une poupée de Nuremberg.
Sais-tu qu'on vient de découvrir à Madagascar un oiseau gigantesque qu'on appelle VEpyorms? Tu verras que ce sera le Dinorius et qu'il aura les ailes rouges (^).
Fais-moi le plaisir, aussitôt ton arrivée à Rouen, de me faire parvenir un mot qui me dise le jour où je te verrai positivement ; car de mardi soir à vendredi j'en serai tellement troublé et impatient que je n'en vivrai pas. Tu connais mes manies.
Je vais ce soir dîner chez Achille. Dîner de scheik ! Champagne ! anniversaire de la naissance de la maîtresse de la maison ! (^) Fête de famille ! tableau.
AU MEME
Ccjourd'buy, 26 décembre 1852 (=).
En recepvant, à ce matin, la tant vostre gente épistre, i'ay esté marry, vrayment ; car es crèbes où perégrine ma vie songeresse, ces jours dominicaux, par ma soif, sont comme oasis lybiques où ie me rafraischys à vostre ombraige et en suis-ie demouré méchanique toute la vesprée, ie vous assure. Oyez pourtant. Par affinité d'espérits animaulx et secrète coniunction d'humeurs absconses, ie me suys treuvé estre ceste septmaine hallebrené de mesme fascherie, à la teste aussy, au dedans, vojn^e ; pour ce que toutes sortes grouillantes de papulles, acmyes, phurunques et carbons (allégories innombrables et métaphores incongrues, ie veux dire) tousiours poussoyent emmy mes phrases, contaminant par leur luxuriance intempestive, la nice contexture d'icelles ; ou mieux, comme il advint à Lucius Cornélius Sylla, dictateur romain, des poulx et vermine qui issoyent de son derme à si grand foyson que quant et quant qu'il en escharbouylloit, plus en venoyt et estoyt proprement comme ung pourceau et verrat leperoseux, tousiours engendrant corruption de soy-même, et si en mourut finalement.
Ains vous, tant docte scripteur, qui d'un font caballin espanchez à goulot mirifique vos ondes susurrantes, de ce souci ne vous poinctant, ceste tant robuste pucelle qui ha nom Muse, comme bon compaignon et paillard lyrique que estes, tousiours la tabourinez avec angin roide, tousiours la hacquebutez, la gitonnez, la biscottez, la glossotez, par devant, par derrière, en tous accoutremens et langaiges, à la Francoyse, à la Sinnoyse, à la Latine, à l'Alexandrine, à la Saphique, à l'Adonique, à la Dithyrambique, à la Persique, à l'Egyptiacque, en cornette, en caraail, sur le coing d'ung tonneau, sur les fleurs d'ung pré, sur les coquilles du
(1) Allusion aux Fossiles :
Mais, au-dessus des bois, l'un l'autre s'appelaut. Deux oiseaux d'écarlaie, au vol étincelant, Se suivent dans les cieux, etc...
(2) Anathalie-Julie Lormier, née à Rouen, le 25 décembre 1818.
(3) L'allusion faite à cette lettre à Bouilhet, dans la lettre à Louise Colct du 27 décembre, date certaine, autorise à modifier la date donnée par les éditions précédentes, et à changer 28 décembre en 26 décembre.
rivaige, en plain amphithéâtre ou en camère privée, brief en toutes postures et occasions.
Je me suys bien délecté ce jourd'huy à vos distiques CatuUiens. le vouldroys en faire tels, si pouvois, ie le dys. Comme Julius Caesar Scaliger (ung consommé es lettres anctiques, cestuy-là) qui souloyt répéter par enthousiasme, luy plus aimer avoir faict l'ode melpomènéenne du bon Flaccus que estre roy d'Arragon (ce est une province de Hespaigne, delà les monts Pyrénéans, près Bagnères en Bigorre, où véroles vont prendre bains pour eux guarryr, allez, si en estes), i'ay donc curiosité véhémente de voir du tout finy votre carmen fossiléen qui estalera la pourtraicture des antiques périodes de la terre et chaos (y devoit estre un aage à rire, par la confusion qu'y estoit) et ie cuyde desia, par le loppin que l'en connoys, que sera viande de mardy-gras, régallade de m.onseigneur, et y fauldra estre moult riche en entendement poétique, pour en guster à lourdoys la souëve saveur, comme de Chalibon de Assyrie, de Johannisberg de Germanie, de Chiras es mer Indiques, que magnats seuls hument quand ils veulent entregaudyr aux grandes festes et esbattements dépenciers.
Ains n'avez- vous paour, amy, que tousiours couché comme ung veau et roulant la vastitude de ces choses en la sphéréité de vostre entendement, elles ne cataglyptent une façon de microsme en votre personne et ne vous appréhendent vousmême. Ce advient aux femmes engroissées, vous savez, qui appètent mangier un connil, ie suppose ; à leur fruict qu'elles font, poussent des oreilles de connil sur l'estomach ; ou comme enfantelets qui cogitant, dans leurs bers, eux pysser contre un mur, compyssent de vray leurs linceuls ; tant le cerveau ha force, ie vous dys, et met tous atosmes en branle ! Adonc, vos roignons deviendroyent rochiers et les poils du cul palmiers, et la semence demeurant stagnante es vases spermatiques (comme laictages, l'été, dans les jarres d'argile) se tourneroit en crème, et bientôt en beurre, voyre bitume plustôt, ou lave volcanique dont on feroyt après des pumices, pour bellement polir les marbres des palais et sépulchres. Lors, mousse croystroit au fondement (lequel tousiours est eschauffé par vents tiédis comme es régions équatoriales), fange serait es dents, or en aureilles, nacre es ongles, fucus sur la merde et uystres à l'escalle dans le gozier ; yeux aggrandis et tousiours stillants en place seroient comme des lunes mortes, et perpétuelle exhalaëson poétique, comme l'on voit de l'Etna en Sicile, issoyroit de votre bouche ! Voyageurs lors viendroient par milliers specter ce poëte-nature, cet homme-monde et ce rapporteroit moult argent au portier. le m'esgare, ie croys, et mon devis sent la phrénésie Delphique et transport hyperbolique. Si pourtant ne vay-ie tourner mon style, car vous sais-ie compaignon ayniant aulcunc phantaisie et phantastiquerie, et conchiez de dédain et contemnation (es continents Apolloniques) ces tant coincts jardinets, à ifs taillés et gazons courts, où l'on n'a place pour ses coudes ne ombre pour sa teste. Ains dilectez contrairement les horriiïcques forêts caverneuses et spelunqueuses, avec grands chênes, larges courants d'aër embalsamés, fleurs coulourées, ombres flottantes, et tousiours, au loing, quelque hurlement mélancolique, en le dessous des feuilles, comme d'ung loup affamé; et déjà, delà, esbattements spittacéens sur les hautes branches, et singes à queue recourbe, claquant des badigoinces et monstrant leur cul.
Or donc, puisque n'avons jà bronché (estant ferrés à glace, ie suppose) ni jà courbé nostre eschine sous le linteau d'aulcune boutique, ecclise, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux) ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours calophonisant et nous chéryssant.
A Dieu, mon bon, adieu mon peton, adieu mon couillon (gausche).
Gusiavus Flaubert us,
Bourgeoisophobus.
* A LOUISE COLET
[Croisset] Lundi 5 heures [27 décembre 1852.]
Je suis dans ce moment comme tout épouvanté, et si je t'écris c'est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c'est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s'appelle Louis Lambert? Je viens de l'achever il y a cinq minutes, il me foudroie : c'est l'histoire d'un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles ; cela s'est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à peu de choses près, est mon pauvre Alfred ; j'ai trouvé là de nos phrases (dans le temps) preque textuelles : les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d'études qui m'est arrivée, etc. etc. Te rappelles-tu que je t'ai parlé d'un roman métaphysique (en plan) i^) où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ; eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface ; à la fin le héros veut se châtrer par une espèce de manie mystique ; j'ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie (je te montrerai dans la rue Vivienne une boutique devant laqueUe je me suis arrêté un soir, pris par cette idée avec une intensité impérieuse), alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme. L'année dernière, lorsque je vous parlais de l'idée d'entrer dans un couvent, c'était mon vieux levain qui me remontait. Il arrive un moment où l'on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage tant elle vous semble hideuse. Sans l'amour de la forme, j'eusse été peut-être un grand mystique ; ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d'idées, d'images ; l'élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c'est que mourir, j'ai souvent senti nettement mon âme qui m'échappait, comme on sent le sang qui coule par l'ouverture d'une saignée. Ce diable de livre m'a fait rêver Alfred toute la nuit ; à neuf heures je me suis réveillé et rendormi ; alors j'ai rêvé le château de la Roche-
(1) La Spirale. Voir Fischer (E. W.) : Etudes sur Flaubert inédit (Leipzig, 1908) et Aube (M.) : Un Roman que Flaubert n'écrivit point {Le Figaro, supplément littéraire, 13 juin 1908).
Guyon, il se trouvait situé derrière Croisset, et je m'étonnais de m'en apercevoir pour la première fois. On m'a réveillé en m'apportant ta lettre ; est-ce cette lettre, cheminant dans la boîte du facteur sur la route, qui m'envoyait de loin l'idée de la Roche-Guyon? tu venais à moi sur elle. Est-ce Louis La^nbert qui a appelé Alfred cette nuit (il y a huit mois j'ai rêvé des lions, et au moment où je rêvais, un bateau portant une ménagerie passait sous mes fenêtres). Oh ! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout ! Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m'aiment ! Je t'assure que j'ai peur maintenant ; pourtant, en me mettant à ma
table pour t'écrire, la vue du papier blanc m'a calmé. Depuis un mois, du reste [ ]
je suis dans un singulier état d'exaltation ou plutôt de vibration ; à la moindre idée qui \'a me venir, j'éprouve quelque chose de cet effet singulier que l'on ressent aux ongles en passant près d'une harpe.
Quel sacré livre ! il me fait mal, comme je le sens !
Autre rapprochement : ma mère m'a montré (elle l'a découvert hier) dans le Médecin de campagne de Balzac, une même scène de ma Bovary : une visite chez une nourrice (je n'avais jamais lu ce livre, pas plus que L[ouis] L[amhert\). Ce sont mêmes détails, mêmes effets, même intention, à croire que j'ai copié, si ma page n'était infiniment mieux écrite, sans me vanter. Si Du Camp savait tout cela, il dirait que je me compare à Balzac, comme à Goethe. Autrefois, j'étais ennuyé des gens qui trouvaient que je ressemblais à M. un tel, à M. un tel, etc. ; maintenant c'est pis, c'est mon âme. Je la retrouve partout, tout me la renvoie. Pourquoi donc?
Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c'est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume !
Bouilhet n'est pas venu hier. Il est resté couché avec un clou et m'a envoyé à ce sujet une pièce de vers latins charmante ; à quoi j'ai répondu par une lettre en langage du xvi^ siècle dont je suis assez content.
11 m'est égal que Hugo m'envoie tes lettres si elles viennent de Londres, mais de Jersey ce serait peut-être trop clair? Je te recommande encore une fois de ne pas envoyer de note écrite, je garde ta lettre pour la montrer à Bouilhet dimanche si tu le permets? Lis-tu enfin Y Ane d'or? A la fin de cette semaine je t'écrirai en te donnant la réponse des variantes que tu me soumets pour la Paysanne ; bon courage, pauvre chère muse. Je crois que ma Bovary va aller, mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop, je suis dévoré de comparaisons comme on l'est de poux, et je ne passe mon temps qu'à les écraser, mes phrases en grouillent. Adieu, je t'embrasse tendrement. [ ]
* A LA MÊME
[Croisset] samedi soir, 3 h. [15 janvier 1853] (').
[ ] J'ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je
vais mieux ; j'ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je
(1) Trois autres lettres à Louise Colet, des 29 décembre 1852, 3 et 12 janvier 1853, sont inédites.
t'irai voir, je pense que ce sera dans une quinzaine. B[ouilhet], je crois, \dendra avec moi ; s'il ne t'écrit pas plus souvent, c'est qu'il n'a rien à te dire ou qu'il n'a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu'il est occupé huit heures par jour à ses leçons?
J'ai été cinq -jours à faire une page la semaine dernière et j'avais tout laissé pour cela, grec, anglais, je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c'est l'élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent, moi je soutiens que les idées sont des faits ; il est plus difficile d'intéresser avec, je le sais, mais alors c'est la faute du style. J'ai ainsi maintenant cinquante pages d'affilée où il n'y a pas un événement, c'est un tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif ; amour d'autant plus difficile à peindre qu'il est à la fois timide et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d'une nature tempérée. J'ai déjà eu dans la première partie quelque chose d'analogue : mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant, ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu'il faut différencier pourtant ; si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés, ce qui est peu aisé ; mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là-dedans de l'action, j'agirais en vertu d'un système et gâterais tout ; il faut chanter dans sa voix, or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d'ailleurs que tout est affaire de style ou plutôt de tournure, d'aspect.
Nouvelle : le jeune Du Camp est officier de la Légion d'honneur ! (^) Comme ça doit lui faire plaisir ! quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu'il a fait de la route (extérieure). Tu le verras à quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c'est l'important. Admirable époque (curieux symbolism.es, comme dirait le père Michelet) que celle où l'on décore les photographes et où l'on exile les poètes (voistu la quantité de bons tableaux qu'il faudrait avoir faits avant d'arriver à cette croix d'officier?). De tous les gens de lettres décorés, il n'y [en] a qu'un seul de commandeur, c'est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! et comme les honneurs foisonnent quand l'honneur manque ! Adieu, ma pauvre chère \ieilJe féroce ! Tout à toi.
* A LA MÊME
[Croisset], samedi minuit, [29-30 janvier 1853] (-).
Oui, chère Muse, je devais t'écrire une longue lettre, mais j'ai été si triste et embêté que je n'en ai pas eu le cœur. Est-ce l'air ambiant qui me pénètre, mais de plus en plus je me sens funèbre ; mon s... n... d... D... de roman me donne des sueurs
(1) Nomination de Du Camp au grade d'officier de la Légion d'iionneur : 14 janvier 1853.
(2) Trois autres lettres à Louise Colet, des 16 ('), 23 et 24 janvier 1853, sont inédites.
froides ; en cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit? soixantecinq pages ! dont trente-six depuis Mantes ! j'ai relu tout cela avant-hier, et j'ai été effrayé du peu que ça est et du temps que ça m'a coûté (je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites ; mais précisément à cause de cela, ça ne inarche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres ; il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on \'eut que les voiles prennent plus de vent. Je m'épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi, mon sujet peut-être ne comporte pas ce style ; oh ! heureux temps de Saint- Antoine, où êtes-vous? J'écrivais là avec mon moi tout entier ! c'est sans doute la faute de la place, le fond était si ténu ! et puis, le milieu des oeuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages, j'en suis maintenant à la page 204). Quand je serai re\enu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade qui sera le terme de la première partie de la deuxième ; je n'en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l'époque de notre entrevue à Mantes, vois quel amusement ! enfin, à la grâce de Dieu. Dans huit jours nous serons ensemble, cette idée me dilate la poitrine.
Je ne t'engage pas à inviter Villemain, et avec ma \ieille psychologie de romancier, \'oilà mes motifs : 1° tu as besoin de lui pour ton prix ; 2° nous sommes jeunes ; 3° il est \àeux ; qui te dit qu'il ne sera pas embêté du petit prônage de Bouilhet? ces gens sur le déclin sont jaloux, ici pas d'exception, c'est une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c'est un homme fin, il s'aperce\'ra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir) que la place est prise, et par moi, second motif pour l'indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés, et sans faire la coquette, lai.sse toujours du vague, // 7ie faut pas s'endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier ; je crois donc que ce serait maladroit que de l'inviter à ta soirée ; tu penses bien que pour moi personnellement sa connaissance me serait plutôt agréable, mais comme en cette circonstance elle n'est utile à aucun de nous trois, et qu'il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s'abstenir.
C'est comme pour Jourdan, nous n'avons besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp, il irait clabauder chez lui ce qui s'est fait et dit chez toi, je peux l'y revoir le lendemain, ce serait des questions ; non, non. Enfin, mon troisième refus est relatif à Béranger. Bouilhet ne demande pas mieu.x que d'y aller avec toi, mais moi qui n'ai aucun titre, je ne puis vous accompagner ; quant à tout le reste, j'adhère à tes plans. Povu en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à B[ouilhet] : ne fais pas lire de ses vers devant un public nombreux, il t'en supplie et moi aussi. Tu comprends que ce garçon finirait par avoir l'air de sortir de dessous ton cotillon. Dans le commencement c'était bon, mais maintenant qu'il a déjà publié plusieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure !
Quel imbécile que ce Buloz ! quelle brute ! quelle brute ! tout cela vous donne des envies de cre\-er ; je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l'on avait au moyen âge, lors des époques sombres. On se tourne
pour trouver quelque chose de propre, de quelque côté qu'on pose les pieds on marche sur la m... ; nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine ! on deviendra si bête d'ici à quelques années, que dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleront élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l'art et les manières de cette époque, car ils réhabiliteront l'immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait ! mais non, rien du dehors ne vous rassérène. Au contraire, au contraire !
Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s'en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne mêmfe, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d'eux-mêmes, il leur faut des volumes et le cadre, l'occasion ; s'ils ont du goût, ils s'en abstiennent même, car c'est là ce qu'il y a de moins fort au monde, parler de soi.
Pourtant, j'ai peur qu'à force d'avoir de ce fameux goût, je n'en arrive à ne plus pouvoir écrire, tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres ; j'ai relu, il y a quelques jours, l'entrée d'Eudore à Rome (des Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un ; eh bien, c'est fort pédant à dire, mais j'ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas ; où est donc le style? en quoi consiste-t-il? Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire ; mais si, mais si pourtant ! je me le sens dans le ventre.
Nous allons encore bien causer dans huit jours, bien nous embrasser, bien nous chérir. L'idée de ton contentement, si mon œuvre est réussie plus tard, n'est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté, cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche. Toi, tu as fait une bonne chose, ta Paysanne va réussir si le Pays en veut (mais ces messieurs aussi doivent être pudiques) ; tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n'en aurais eu à la Revue.
Bouilhet a un clou au cou [ ]. Moi, je crois qu'il va m'en venir au nez. Enfin,
nous t'arriverons toujours samedi vers six ou sept heures du soir ; la Seine est débordée, je ne sais comment j'irai à Rouen, il me faudra prendre le bateau, et les heures ne coïncideront peut-être pas avec le chemin de fer. En tout cas nous irons dîner avec toi, et si d'ici à samedi tu ne recevais aucune lettre, c'est qu'il n'y aurait rien de changé dans nos plans. Peut-être mercredi ou jeudi t'enverrai-je un simple mot pour te dire : j'arrive. Adieu donc, à bientôt, dans huit jours à cette heure-ci. A toi, à toi.
Tiens-tu absolument à mes Notes de voyage? moi je crois que maintenant il vaudrait mieux que tu ne les lises pas. Tout ce qui est étranger au travail en distrait.
* A LA MÊME
[Croissct], mercredi minuit, [23 février 1853] (').
Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! j'ai griffonné dix pages d'où il en est résulté deux et demie ; j'en ai préparé quelques autres. Ça va aller, j'espère ; et toi, pauvre bonne Muse, où en es-tu? je te vois piochant ton Acropole avec rage et j'attends le premier jet d'ici à peu de jours ; soigne bien les vers : au point où tu en es maintenant tu ne dois pas te permettre un seul vers faible. Je ne sais ce qu'il en sera de ma Bovary, mais il me semble qu'il n'y aura pas une phrase molle. C'est déjà beaucoup ; le génie, c'est Dieu qui le donne, mais le talent nous regarde ; avec un esprit droit, l'amour de la chose et une patience soutenue, on arrive à en avoir. La correction (je l'entends dans le plus haut sens du mot) fait à la pensée ce que l'eau du Styx faisait au corps d'Achille : elle la rend invulnérable et indestructible ; plus je pense à cette Acropole et plus il me semble qu'il y aurait à la fin une engueulade aux Barbares superbe ; cela rentrerait dans l'esprit de la pièce et m'en paraît même le complément. Je vais tâcher d'être clair. Après tes Panathénées, ton tableau de la Grèce, vivant, animé, et avoir bien marqué que cela n'existe plus, je dirais... «et puis les Barbares sont venus (pas de description de l'invasion, mais plutôt l'effet en résultant), ils ont cassé, profité, fait des meules de moulin avec les piédestaux de tes statues... ils ont chauffé leurs pieds nus à ton olivier qui brûlait, ô Minerve, et dans des langues barbares accusé tes dieux, ô Homère...» Il faudrait faire la confusion soutenue des deux espèces de Barbares, et cela très large, à la fois lyrique et satirique, ça ne sortirait pas du lieu même de l'Acropole ; les diverses ruines et constructions modernes te serviraient de comparaisons et de points de rappel. Et ce mouvement t'amènerait naturellement à ton trait final : nous cherchons maintenant parmi ces débris les vestiges du Beau.
Réfléchis à cela, il me semble qu'il y a là beaucoup ; cette idée plairait au côté classique de l'Académie et pourrait d'ailleurs être en elle-même une fort belle chose.
La Sylphide i^), comme dit Babinet, a écrit deux lettres charmantes. Bouilhet a répondu quelques lignes à la dernière pour lui dire qu'elle le laisse tranquille et qu'il ne veut plus entendre parler d'elle ; il m'a l'air très calme et décidé, mais un vieux psychologue comme moi pense que ce n'est pas là une fin ; ils se reverront d'une façon ou d'une autre et s'aimeront, ou je serais fort étonné ; elle a dû être vexée de son dernier billet ; y répondra-t-elle? Elle garderait le silence si elle avait un peu d'orgueil ; mais c'est une infâme coquette, et elle voudra l'asticoter encore. Alors, la correspondance se rengagera sur un pied purement littéraire? mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glisser sans qu'on s'en doute des hauteurs du ciel aux profondeurs du c... ; problème ! pensée ! comme dirait le grand Hugo.
Nous avons ici depuis lundi une vieille dame (^), amie de ma mère (femme d'un ancien consul en Orient) avec sa fille. Leur fils, qui est un de mes camarades
(1) Une autre lettre, du 17-18 février, à Louise Colet, est inédite.
(2) M°« Roger des Genettes.
(3) M"»» Vasse.
362 CORRESPOND ANXE [1853]
de collège, est dans ce moment à Sainte-Pélagie pour un an et plus de 500 francs d'amende, pour avoir distribué des exemplaires de Napoléon-le-Petit — avis — et personne n'en sait rien.
J'ai demain à déjeuner un jeune homme que Bouilhet m'a amené dimanche {}). Je l'avais connu enfant lorsqu'il avait sept à dix ans ; son père, magistrat inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études, mais malgré tous ses soins il n'est point devenu crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la httérature ; il est hugotique, rouge, etc., de là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois ; il désirait depuis longtemps faire ma connaissance. Je l'ai reçu carrément et dans tout le déshabillé franc de ma pensée ; c'est ce qu'il faut faire aux gens qui viennent nous flairer par curiosité. S'ils sont choqués, ils ne reviennent plus, et s'ils vous aiment, c'est qu'ils vous connaissent.
Quant à lui, il m'a paru être un assez intelHgent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène au but et fait faire les œuvres ; il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues, plans gigantesques et charabias un peu vides. Mais en somme on peut causer avec lui pendant quelques heures ; or la graine est rare de ceux-là. Il habite Paris, a une vingtaine de mille francs de rente et va s'en aller en Amérique et de là aux Indes, pour son plaisir; il veut aussi écrire une histoire grecque, voir la Grèce. Voilà bien des volontés qui marquent peut-être absence de volonté. Dans quelle époque de diffusion nous sommes ! L'esprit autrefois était un soleil solitaire, tout autour de lui il y avait le ciel vide ; son disque maintenant, comme par un soir d'hiver, semble avoir pâli et il illumine toute la brume humaine de sa clarté confuse.
Je m'en vais relire Montaigne en entier, c'est une bonne causerie, le soir avant de s'endormir. Comment vas-tu? il me semble qu'il y a six mois que je t'ai quittée. Comme nous serons à nous à Mantes ! Mais ne pensons pas à cela, travaillons, moi je ne veux plus regarder en avant, la longueur de ma B[ovary] m'épouvante à me décourager. «Qu'est-ce que ton devoir? dit Gœthe ; l'exigence de chaque jour» ; ne sortons pas de là. Adieu, mille baisers sur tes lèvres de muse. A toi, ton G. F.
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de dimanche, 1 heure et demie, [27-28 février 1853].
Il est bien tard, je devrais me coucher, mais c'est demain dimanche, je me reposerai. Je veux te dire tout de suite, chère Muse, combien je t'aime, d'abord, et comme tes deux dernières courtes lettres m'ont fait plaisir, elles ont un souffle qui m'a gonflé, je crois, car je suis dans le même état lyrique que toi ; j'y ai vu que tu étais emportée dans l'art et que tu roulais dans la houle intellectuelle, ballottée à tous les grands vents apoUoniques. C'est bien, c'est bien, c'est bon. Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous ; c'est là ce qui fait même les
(1) Eugène Crépet.
médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la foi, l'amour. « Si vous a\'iez la foi vous remueriez des montagnes. » Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu'il n'a pas douté.
Garde-moi toujours cette rage-là, tout cède et tout pète à la fin devant les obstinations suivies ; j'en reviens toujours à mon \ieil exemple de Boileau : ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française, et c'était pourtant un des moins poète des poètes ; qu'a-t-il fait? il a suivi sa ligne jusqu'au bout et donné à son sentiment si restreint du Beau toute la perfection plastique qu'il comportait.
Ta Paysanne a du mal à paraître. C'est justice, \oilà une preuve que c'est beau ; pour les œuvres et pour les hommes médiocres, le hasard est bon enfant, mais ce qui a de la valeur est comme le porc-épic, on s'en écarte ; une des preuves qui m'auraient convaincu de la vocation de Bouilhet si j'en eusse douté, c'est qu'à Rouen, dans son pays et où il est connu, pas un journaliste n'a même cité son nom ; on objectera qu'ils ne peuvent le comprendre et j'accepte l'objection qui me donne raison ; ou bien c'est qu'ils l'envient et qu'ils font bien alors ! De même l'ami Gautier fait des réclames pour E. Delessert, qu'il connaît à peine, et ne souffle mot de l'ami Bouilhet, est-ce clair? envoie-moi demain à n'importe quel journal ta Paysanne éreintée, fais-y une fin sentimentale, une nature factice, des paysans vertueux, quelques lieux communs sur la moralité, avec un peu de clair de lune parmi les ruines à l'usage des âmes sensibles, le tout entremêlé d'expressions banales, de comparaisons usées, d'idées bêtes, et que je sois pendu si on ne l'accepte. Mais patience, la vérité a son tom", elle possède en soi-même une force divine, et quoiqu'on l'exècre on la proclame. On a de tout temps crié contre l'originalité, elle finit pourtant par entrer dans le domaine commun, et bien que l'on déclame contre les supériorités, contre les aristocrates, contre les riches, on vit néanmoins de leurs pensées, de leur pain. Le génie comme un fort cheval traîne à son c... l'humanité sur les routes de l'idée, elle a beau tirer les rênes et par sa bêtise lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu'elle peut le mors dans sa bouche, l'autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop par les précipices et les vertiges.
J'attends lundi matin Y Acropole et, comme il faut se dépêcher, je la lirai, je la porterai de suite à Rouen à Bouilhet, nous la lirons, et chez lui je t'écrirai en te renvoyant le tout.
Pour un autre travail ce procédé de composition ne serait pas bon, il faut écrire plus froidement ; méfions-nous de cette espèce d'échauffement qu'on appelle l'inspiration et où il entre souvent plus d'émotion nerveuse que de force musculaire. Dans ce moment-ci, par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m'arrivent, voilà deux heures que je voulais t'écrirc et que de moment en moment le travail me reprend ; au lieu d'une idée j'en ai six, et où il faudrait l'exposition la plus simple il me surgit une comparaison ; j'irais, je suis sûr, jusqu'à demain midi sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l'imagination d'où l'on revient avec la mort au cœur, épuisé, n'ayant vu que du faux et débité des sottises ; tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc
de Berr3% il a pris une carafe d'orgeat et n'a pas manqué son coup ; c'était une comparaison de ce pauvre Pradier et qui ma toujours frappé, elle est d'un haut enseignement pour qui sait la comprendre. [ ]
Ma préface du Dictionnaire des idées reçues me tourmente, j'en ai fait le plan par écrit ; j'ai passé l'autre jour deux heures de suite à rêver (à propos de Juvénal (\\\e je lisais) un grand roman romain ; mon livre xviii^ siècle m'est revenu hier, la Bovary marche son petit train et se dessine dans l'avenir, il n'est pas jusqu'à ce malheureux grec qui ne me semble se débrouiller. Je crois que le ramolUssement de cervelle diagnostiqué par Du Camp n'arrive pas encore. Ah ! ah ! mais je les casserais sur elle, tous ces petits braves compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent sur leur front les assiettes d'auberge, par facétie.
Si je cherche un peu d'où vient mon bon état présent, c'est peut-être à deux causes : 1° d'avoir vu l'autre jour ce brave garçon qui enfin parle notre langue, on a plaisir à trouver des compatriotes dans la vie ; 2° à la société de M"^e Vasse (tu sais, cette dame qui est ici), elle a longtemps habité l'Orient ; nous en causons à table, cela me ranime et me fait passer dans la tête de grands coups de vent qui m'emportent. Si fort que l'on ait l'orgueil de se croire, l'élément extérieur est bon quelquefois, mais c'est si rare de trouver un lit pour ses fatigues. Adieu, toi qui es l'édredon où mon cœur se pose et le pupitre commode où mon esprit s'entr'ouvre. — Adieu encore, et mille toutes sortes de tendresses. A toi.
'^ A LA MEME
[Croisse!], nuit de samedi, 1 h. [5-6 mars 1853]. (').
[ ] Quant au Livre posthume, la fin i^) répond au commencement, j'ai admiré
comme toi la Croix, Porcia, le couvre-pied, etc., il a fourré là jusqu'à un rêve qu'il a fait en voyage et que je l'ai vu écrire, il n'en a pas changé trois phrases. Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant incapable à son endroit d'un sentiment quelconque, la partie de mon cœur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien ; bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal et il n'y a pas là dédain, ce n'est point une affaire d'orgueil, mais j'éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère ; il est parti comme un mort et sans même me laisser un regret. Dieu l'a voulu! Dieu soit béni ! La douceur que j'ai éprouvée dans cette affection (et que je me rappelle avec charme) atténue sans doute l'humiliation où je pourrais être de l'avoir eue ; une chose m'a fait sourire dans sa phrase de «la large épaule», il aurait pu choisir une comparaison plus heureuse; c'est sur cette épaule pourtant qu'à la mort de sa grand'mère je l'ai porté, comme un enfant, lorsque l'arrachant de son cadavre où il pleurait, criait, appelait les anges, parlant de là-haut, etc., je l'ai pris d'un bras et l'ai enlevé tout d'un bond jusque sur sa terrasse. Je me rappelle aussi que lui ai arrangé un duel, à cet homme si brave, etc., etc. Ah ! les hommes d'action ! les actifs ! comme ils se fatiguent et nous fatiguent
(1) Une autre lettre à Louise Colet, du 3 mars, est inédite,
(2) Publiée dans la Revue de Paris de mars 1853.
pour ne rien faire, et quelle bête de vanité que celle que l'on tire d'une turbulence stérile.
L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré, elle me semble appartenir au côté animal de l'existence (qui n'a senti la fatigue de son corps ! combien la chair lui pèse !), mais quand il l'a fallu ou quand il m'a plu je l'ai menée, l'action, et raide, et vite et bien. Pour sa croix d'honneur, à Dfu Camp], j'ai fait en une matinée ce qu'à cinq ou six gens d'action qu'ils étaient là, ils n'avaient pu accomplir en six semaines ; il en a été de même pour mon frère, quand je lui ai fait avoir sa place ; de Paris où j'étais, j'ai enfoncé toute l'Ecole de médecine de Rouen et fait écrire -par le roi au préfet pour lui forcer la main ; les amis qui me considéraient étaient épouvantés de mon toupet et de mes ressources. Le père Degasc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu'il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j'avais de grandes dispositions pour l'intrigue. Ah ! quand on sait rouler une métaphore on peut bien peloter des imbéciles. L'incapacité des gens de pensée aux affaires n'est qu'un excès de capacité. Dans les grands vases, une goutte d'eau n'est rien et elle emplit les petites bouteilles.
Mais la durée est là qui nous console ; que reste-t-il de tous les actifs, Alexandre, Louis XIV, etc., et Napoléon même, si voisin de nous? La pensée est comme l'âme, éternelle, et l'action comme le corps, mortelle. J'étais en train de philosopher ce soir, mais je n'ai plus une seule feuille de papier à lettres et il e.st temps d'aller se coucher. Adieu donc, mille baisers sur tes beaux veux. Ton G. F.
* A LA MEME
[Croisset], nuit de vciidrerii, 1 heure, [25-26 mars 1853] (').
Pourquoi, chère bonne Muse, ai-je une sorte de pressentiment que tu es malade?
[ ] h' Acropole doit t 'avoir bien fatiguée, ça ne vaut rien, ni pour l'œuvre ni pour
l'auteur, de composer ainsi. Si, après nos corrections, nous eussions eu encore trois semaines devant nous, et que tu nous eusses renvoyé le manuscrit recopié comme nous l'avions refait, et avec tes observations à toi, nous te l'aurions renvoyé, tu l'aurais retravaillé, et après une seconde révision de notre part, je t'assure que c'eût été une crâne chose. L'étoffe y était, mais nous n'avons pas eu seulement le temps de nous entendre. Ainsi, quand je te disais que le Parthénon est couleur bitume et terre de Sienne, c'est vrai, mais les Propylées, je ne sais pourquoi, sont fort blanches ; ainsi l'on pouvait dire :
L'éternelle blancheur des longues Propylées, Etc., etc.
Tu as oublié de parler de Pandrose i^) ; mais sois sûre que l'Académie, toute pédante
(1) Entre cette lettre et la précédente, sept autres à Louise Colet, des 7, 9, 11, 14, 20, 21 et 24 mars 1853, sont inédites. Elles ont trait surtout à l'Acropole d'Athènes, et au.x corrections faites par Flaubert et Bouilhet à ce poème.
(2) Pandrosos, fille de Cécrops, honorée dans un sanctuaire qui faisait partie de l'Erekhthéion, sur l'Acropole d'.\thènes.
qu'elle soit, tient plus aux vers en eux-mêmes qu'à une description technique. Le sujet l'Acropole était d'ailleurs tellement vague, que chacun peut le traiter à sa fantaisie. Si tu as fait, comme tu me le dis, les coupures et nos corrections les plus importantes, j'ai bon espoir. Mais agis comme l'an passé, ne néglige pas tes petites recommandations indirectes ; après la peau du lion, un lopin de celle du renard ; soyons prudents. [ ]
Ta jeune Anglaise, sans que je la connaisse, me cause une grande pitié, à cause de toutes les déceptions qui doivent l'attendre ; si elle n'est pas stupide, elle finira par s'énamourer de quelque intrigant, porteur d'une figure pâle et adressant des vers aux étoiles comparées aux femmes, lequel lui mangera son argent, et la laissera avec ses beaux yeux pour pleurer, et son cœur pour souffrir. Ah ! comme on perd de trésors dans sa jeunesse ! et dire que le vent seul ramasse et emporte les plus beaux soupirs des âmes ! Mais y a-t-il quelque chose de meilleur que le vent et de plus doux? Moi aussi, j'ai été d'une architecture pareille, j'étais comme les cathédrales du xv^ siècle, lancéolé, fulgurant ; je buvais du cidre dans une coupe -de vermeil. J'avais une tête de mort dans ma chambre, sur laquelle j'avais écrit : «Pauvre crâne vide, que veux-tu me dire avec ta grimace?» Entre le monde et moi existait je ne sais quel vitrail, peint en jaune, avec des raies de feu et des arabesques d'or, si bien que tout se réfléchissait sur mon âme comme sur les dalles d'un sanctuaire, embelli, transfiguré et mélancolique cependant, et rien que de beau n'y marchait ; c'étaient des rêves plus majestueux et plus vêtus que des cardinaux à manteaux de pourpre. Ah ! quels frémissements d'orgue ! quels hymnes ! et quelle douce odeur d'encens qui s'exhalait de mille cassolettes toujours ouvertes ! Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui, avant de partir pour un long voyage, vont dire adieu à des tombeaux chers. Moi, avant de mourir, je re visiterai mes rêves.
Eh bien, c'est fort heureux d'avoir une jeunesse pareille, et que personne ne vous en sache gré. Ah ! à dix-sept ans si j'avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant ! Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution.
La Bovary traînotte toujours, mais enfin avance. J'espère d'ici quinze jours avoir fait un grand pas. J'en ai beaucoup relu. Le style est inégal et trop méthodique ; on aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène ; il faudra donner du jeu. Mais comment? Quel chien de métier ! — Belle balle que celle de P. Chasles. Mais pourquoi «vieux ennemis»?
Adieu ! mille tendresses, bonne Muse. A toi, ton G.
* A LA MÊME
[Croisset], dimanche, 4 heures,[27 mars 1853],
[ ] L'impression que te font mes Notes de voyage m'a fait faire d'étranges
réflexions, chère Muse, sur le cœur des hommes et sur celui des femmes; décidément ce n'est pas le même, on a beau dire.
De notre côté est la franchise, sinon la déhcatesse, et nous avons tort pourtant,
car cette franchise est une dureté. Si j'avais omis d'écrire mes impressions féminines, rien ne t'eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles ; on n'en tire jamais une confidence entière ; le plus qu'elles font, c'est de laisser deviner, et quand elles vous racontent les choses, c'est avec une telle sauce que la viande en disparaît. Mais nous, pour deux ou trois méchants coups tirés et où le cœur même n'était pas, voilà le leur qui gémit ! Etrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela ; et j'y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie ; enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment? Tu es jalou.se du sable où j'ai posé mes pieds, sans qu'il m'en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au cœur une large entaille que tu y as faite ? Tu aurais voulu que ton nom re\'înt plus souvent sous ma plume ; mais remarque que je n'ai pas écrit une seule réflexion ; je formulais seulement de la façon la plus courte l'indispensable, c'est-à-dire la sensation, et non le rêve, ni la pensée. Eh bien, rassure-toi, j'ai pensé souvent à toi, souvent, très souvent. Si, avant de partir, je n'ai pas été te dire adieu, c'est que j'avais déjà du sentiment par-dessus les oreilles ! Il m'était resté de toi une grande aigreur, tu m'avais longuement irrité, j'aimais mieux ne pas te revoir, quoique j'en eusse eu maintes fois envie ; la chair m'appelait, mais les nerfs me retenaient ; et il sortait de tout cela une sorte de tendresse qui, s'alimentant par le souvenir, n'avait pas besoin d'épanchement. Je m'étais promis de m'abstenir de toi, tant j'avais éprouvé à ton endroit de sentiments violents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J'avais déserté la place, c'est-à-dire j'avais enfermé sous clef tout cela, pour ne plus en entendre parler, et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon cœur restée ouverte. Et puis, j'ai toujours détesté les choses solennelles ; nos adieux l'eussent été, je suis superstitieux là-dessus. Jamais avant d'aller en duel, si j'y vais, je ne ferai mon testament, tous ces actes sérieux portent malheur. Ils sentent d'ailleurs la draperie. J'ai eu à la fois peur et ennui. Donc, quand j'ai eu quitté ma mère, j'ai pris de suite mon rôle de voyageur ; tout était quitté, j'étais parti. Alors, pendant quatre à cinq jours à Paris, je me suis /... une bosse comme un matelot, et quand la France a disparu à mes yeux, derrière les îles d'Hyères, j'étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psychologie de mon départ. Je ne l'excuse pas, je l'explique.
Pour Ruchiouk-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu'elle n'a rien éprouvé du tout, au moral, j'en réponds, et au physique même, j'en doute fort. Elle nous a trouvés de fort bons cawadja (seigneurs) parce que nous avons laissé là pas mal de piastres, voilà tout. La pièce de B[ouilhet] est fort belle (^), mais c'est de la poésie et pas autre chose ; la femme orientale est une machine, et rien de plus, elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d'occupations où tourne son existence [ ].
J'ai vu des danseuses dont le corps se balançait avec la régularité ou la furie
(1) Voir Pesions el astragales, où cette poésie porte le titre « Kuchiuk-Hànemi). Mais partout, dans SCS Notes de voyage et dans sa Correspondance, Flaubert a écrit « Ruchiouk ».
insensible d'un palmier. Cet œil si plein de profondeurs, et où il y a des épaisseurs de teintes comme à la mer, n'exprime rien que le calme, le calme et le vide, comme le désert. Les hommes sont de même. Que d'admirables têtes ! et qui semblent rouler, en dedans, les plus grandes pensées du monde ! Mais frappez dessus et il n'en sortira pas plus que d'un cruchon sans bière ou d'un sépulcre vide.
A quoi tient donc la majesté de leurs formes, d'où résulte-t-elle? De l'absence peut-être de toute passion. Ils ont cette beauté des taureaux qui ruminent, des lévriers qui courent, des aigles qui planent. Le sentiment de la fataUté qui les rempUt, la conviction du néant de l'homme donne ainsi à leurs actions, à leurs poses, à leurs regards, un caractère grandiose et résigné. Les vêtements lâches et se prêtant à tous les gestes sont toujours en rapport avec les fonctions de l'individu par la Ugne, avec le ciel par la couleur, etc., et puis le soleil ! le soleil ! Et un immense ennui qui dévore tout ! Quand je ferai de la poésie orientale (car moi aussi j'en ferai, puisque c'est de mode et que tout le monde en fait), c'est là ce que je tâcherai de mettre en relief. On a compris jusqu'à présent l'Orient comme quelque chose de miroitant, de hurlant, de passionné, de heurté. On n'y a vu que des bayadères et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. ; en un mot, on en reste encore à Byron ; moi je l'ai senti différemment. Ce que j'aime au contraire dans l'Orient, c'est cette grandeur qui s'ignore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d'argent, et à l'autre un vésicatoire. Voilà l'Orient vrai, et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques d'or. Tu me dis que les punaises de Ruchiouk-Hânem te la dégradent ; c'est là, moi, ce qui m'enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu'il y ait une amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l'enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa, où en entrant je humais à la fois l'odeur des citronniers et celle des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas que cette poésie est complète, et que c'est la grande synthèse? Tous les appétits de l'imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle ; mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d'anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l'art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l'interprétation de r antiquité ! car je suis sûr d'être dans la tradition ; ce que j'y mets de plus, c'est le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble, il n'y avait pas pour eux de chose que l'on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans VAjax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d'Ajax qui pleure ; et quand je songe qu'on a regardé Racine comme hardi pour avoir mis des chiens ! il est vrai qu'il les avait relevés par dévorants !... Donc cherchons à voir les choses comme elles sont, et ne voulons pas avoir plus d'esprit que le bon Dieu. Autrefois on croyait que la canne à sucre seule donnait le sucre, on en tire à peu près de tout maintenant ; il en est de même
de la poésie, extrayons-la de n'importe quoi, car elle gît en tout et partout. Pas un atome de matière qui ne contienne la pensée ; et habituons-nous à considérer le monde comme une œuvre d'art, dont il faut reproduire les procédés dans nos œuvres.
J'en reviens à Ruchiouk. C'est nous qui pensons à elle, mais elle ne pense guère à nous. Nous faisons de l'esthétique sur son compte, tandis que ce fameux voyageur si intéressant qui a eu les honneurs de sa couche est complètement parti de son souvenir, comme bien d'autres. Ah ! cela rend modeste de voyager, on voit quelle petite place on occupe dans le monde.
Encore une légère considération sur les femmes avant de causer d'autre chose (à propos des femmes orientales). La femme est un produit de l'homme. Dieu a créé la femelle, et l'homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une œuvre factice. Dans les pa\-s où toute culture intellectuelle est nulle, elle n'existe pas (car c'est une œuvre d'art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin?). Quelles femmes c'étaient que les courtisanes grecques ! mais quel art c'était que l'art grec ! Que de\'ait être une créature élevée pour contribuer aux plaisirs complets d'un Platon ou d'un Phidias?
Toi, tu n'es pas une femme, et si je t'ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot profondément) que toute autre, c'est qu'il m'a semblé que tu étais moins femme qu'une autre ; toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rê\'e là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit [ ] ;
comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d'être plus grande. Tout sentiment est une extension. C'est pour cela que la liberté est la plus noble des passions.
Nous relisons du Ronsard et nous nous enthousiasmons de plus belle. A quelque jour nous en ferons une édition ; cette idée, qui est de B[ouilhet], me sourit fort. Il y a cent belles choses, mille, cent mille dans les poésies complètes de Ronsard, qu'il faut faire connaître, et puis j'éprouve le besoin de le lire et relire dans une édition commode. J'y ferais une préface. Avec celle que j'écrirai pour la Melœnis et le conte chinois, réunis en un volume, et de plus celle de mon Dictionnaire des idées reçues, je pourrai à peu près dégoiser là ce que j'ai sur la conscience d'idées critiques. Cela me fera du bien, et m'empêchera vis-à-vis de moi-même de jamais saisir aucun prétexte pour faire de la polémique. Dans la préface de R[onsard] je dirai l'histoire du sentiment poétique en France, avec l'exposé de ce que l'on entend par là dans notre pays, la mesure qu'il lui en faut, la petite monnaie dont il a besoin. On n'a nulle imagination en France ; si l'on veut faire passer la poésie, il faut être assez habile pour la déguiser. Puis dans la préface du livre de B[ouilhet] je reprendrais cette idée, ou plutôt je la continuerais et je montrerais comment un poème épique est encore possible, si l'on \Tut se débarrasser de toute intention d'en faire un. Le tout terminé par quelques considérations sur ce que peut être la littérature de l'avenir.
La. Bovary ne va pas raide, en une semaine deit.x pages ! ! .' il y a de quoi, quelque-
fois, se casser la gueule de découragement ! si l'on peut s'exprimer ainsi. Ah ! j'y arriverai, j'y arriverai, mais ce sera dur. Ce que sera le livre, je n'en sais rien, mais je réponds qu'il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l'erreur, ce qui se peut.
Ma torture à écrire certaines parties vient du fond (comme toujours) ; c'est quelquefois si subtil que j'ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu'il faut rendre, à cause de cela même, plus nettes ; et puis, dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c'est atroce.
Médite bien le plan de ton drame, tout est là, dans la conception ; si le plan est bon, je te réponds du reste, car pour les vers, je te rendrai l'existence tellement insupportable qu'ils seront bons, ou finiront par l'être, et tous encore.
J'ai lu ce matin quelques fragments de la comédie d'Augier (^). Quel anti-poète que ce garçon-là ! A quoi bon employer les vers pour des idées semblables? Quel art factice ! et quelle absence de véritable forme que cette prétendue forme extérieure ! Ah ! c'est que ces gaillards-là s'en tiennent à la vieille comparaison : la forme est un manteau. Mais non ! la forme est la chair même de la pensée, comme la pensée en est l'âme, la vie ; plus les muscles de votre poitrine seront larges, plus vous respirerez à l'aise.
Tu serais bien aimable de nous envoyer pour samedi prochain le vol[umej de Leconte [de Lisle] {^), nous le lirions dimanche prochain. J'ai de la sympathie pour ce garçon, il y a donc encore des honnêtes gens ! des cœurs convaincus ! et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte ; avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes ; la critique serait utile et l'art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non ime spéculation.
Tu me parais, pauvre chère âme, triste, lasse, découragée. Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux, mais les aigles ont l'air sombre, parce qu'ils brisent leurs plumes contre les barreaux ; or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d'une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.
Ce sont des mots tout cela, comparaison n'est pas raison, je le sais ; mais avec quoi donc se consolerait-on si ce n'est avec des mots? Non, raffermis-toi, songe aux étonnants progrès que tu fais, aux transformations de ton vers qui devient si souvefit plein de grand. Tu as écrit cette année une fort belle chose complète, la Paysanne, et une autre pleine de beautés, l'Acropole. Médite ton drame, j'ai un pressentiment que tu le réussiras, il sera joué et applaudi, tu verras '; marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le cœur battant, et toujours, toujours ! Si l'on s'arrête, d'incroyables fatigues et les vertiges et les découragements vous feraient mourir. L'année prochaine nous aurons de bons loisirs ensemble, de bonnes causeries mêlées de toutes caresses.
(1) Pkiliberte, comédie en 3 actes eu vers. (Gymnase, 19 mars 1853.)
(2) Poèmes antiques. — Flaubert écrit très souvent Delisle, en un seul mot, dans les lettres suivantes.
Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon audace grandit (c'est ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute) ; j'ai des plans d'œuvres pour jusqu'au bout de ma vie, et s'il m'arrive quelquefois des moments acres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d'autres aussi où j'ai peine à me contenir de joie ; quelque chose de profond et d'extra- voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l'âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s'il m'arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n'irai jamais bien loin, je sais tout ce qui me manque, mais la tâche que j'entreprends sera exécutée par un autre ; j'aurais mis sur la voie quelqu'un de mieux doué et de plus né. Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose), et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée (sans dénaturer le sujet), est peut-être une absurdité? voilà ce que je me demande parfois, mais c'est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! Je sens bien en quoi je faille [sic]. (Ah ! si j'avais quinze ans !) N'importe, j'aurai toujours valu quelque chose par mon entêtement, et puis, qui sait? peut-être trouverai-je un jour un bon motif, un air complètement dans ma voix, ni au-dessus ni au-dessous ; enfin, j'aurai toujours passé ma vie d'une noble manière et souvent délicieuse.
Il y a un mot de La Bruyère auquel je me tiens : « Un bon esprit croit écrire raisonnablement)) ; c'est là ce que je demande, écrire raisonnablement et c'est déjà bien de l'ambition. Néanmoins, il y a une chose triste, c'est de voir combien les grands hommes arrivent aisément à l'effet en dehors de l'Art même ; quoi de plus mal bâti que bien des choses de Rabelais, Cervantes, Molière et d'Hugo? mais quels coups de poing subits ! Quelle puissance dans un seul mot ! Nous, il faut entasser l'un sur l'autre un tas de petits cailloux pour faire nos pyramides qui ne vont pas à la centième partie des leurs, lesquelles sont d'un seul bloc. Mais vouloir imiter les procédés de ces génies-là, ce serait se perdre ; il sont grands, au contraire, parce qu'ils n'ont pas de procédés ; Hugo en a beaucoup, c'est là ce qui le diminue, il n'est pas varié, il est constitué plus en hauteur qu'en étendue.
Comme je bavarde ce soir ! il faut que je m'arrête pourtant, et puis j'ai peur de t'assommer, car il me semble que je répète toujours les mêmes choses (moi aussi je ne suis pas varié) ; mais de quoi causer, si ce n'est de notre cher souci?
Tu me parles des chauves-souris d'Egypte, qui, à travers leurs ailes grises, laissent voir l'azur du ciel ; faisons donc comme je faisais ; à travers les hideurs de l'existence, contemplons toujours le grand bleu de la poésie, qui est au-dessus et qui reste en place, tandis que tout change et tout passe.
Tu commences à trouver un peu \dde l'Anglaise. Oui, il y a, je crois, plus de vanité mondaine qu'autre chose là-dedans ; je n'aime pas les gens poétiques d'ailleurs, mais les gens poètes, et puis cet hébreu, ce grec, ces vers en deux langues, c'est beaucoup tout cela. Voilà le défaut général du siècle : la diffusion ; les petits ruisseaux débordés prennent des airs d'océan, il ne leur manque qu'une chose pour l'être r la dimension ; restons donc rivière et faisons tourner le mouUn. [ ]
* A LA MÊME, [Croisset], jeudi, 4 heures et demie, [31 mars 1853].
J'arrive de Rouen où j'avais été pour me faire arracher une dent (qui n'est pas arrachée) ; mon dentiste m'a engagé à attendre. Je crois néanmoins que d'ici à peu de jours il faudra me désorner d'un de mes dominos. Je vieillis, voilà les dents qui s'en vont, et les cheveux qui bientôt seront en allés. Enfin ! pourvu que la cervelle reste, c'est le principal. Comme le néant nous envahit ! à peine nés. la pourriture commence sur vous, de sorte que toute la vie n'est qu'un long combat qu'elle nous livre, et toujours de plus en plus triomphant de sa part jusqu'à la conclusion, la mort. Là, elle règne exclusive. Je n'ai eu que deux ou trois années où j'ai été entier (de dix-sept à dix-neuf ans environ). J'étais splendide, je peux le dire maintenant, et assez pour attirer les yeux d'une salle de spectacle entière, comme cela m'est arrivé à Rouen à la première représentation de Ruy Blas. Mais depuis, je me suis furieusement détérioré, il y a des matins où je me fais peur à moi-même, tant j'ai de rides et l'air usé. Ah ! c'est dans ce temps-là, pauvre Muse, qu'il fallait venir, mais un tel amour m'eût rendu fou, plus même, imbécile d'orgueil. Si même je garde en moi un fo5^er chaud, c'est que j'ai tenu longtemps mes bouches de chaleur fermées. Tout ce que je n'ai pas employé peut servir. Il me reste assez de cœur pour alimenter toutes mes œuvres. Non, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles ; ma maladie de nerfs m'a bien fait, elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis, elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t'ai parlé {^) ; mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'œuvre !
Voici mon opinion sur ton idée de Revue : toutes les Revues du monde ont eu l'intention d'être vertueuses, aucune ne l'a été ; la Revue de Paris elle-même (en projet) avait les idées que tu émets et était très décidée à les suivre. On se jure d'être chaste, on l'est un jour, deux jours, et puis... et puis... la nature ! les considérations secondaires ! les amis ! les ennemis ! ne faut-il pas faire mousser les uns, échigner les autres ; j'admets même que pendant quelque temps l'on reste dans le programme, alors le public s'embête, l'abonnement n'arrive pas. Puis on vous donne des conseils en dehors de votre voie ; on les suit par essai et l'on continue par habitude. Enfin, il n'y a rien de pernicieux comme de pouvoir tout dire et d'avoir un déversoir commode : on de\dent fort indulgent pour soi-même, et les amis, afin que vous le soyez pour eux, le sont pour vous ; et voilà comme on s'enfonce dans le trou, avec la plus grande naïveté du monde. Une Revue modèle serait une belle œuvre et qui ne demanderait pas moins que tout le temps d'un homme de génie ; direc-
(1) La Spirale. Voir lettre du [27 décembre 1852].
teur d'une revue devrait être la place d'un patriarche ; il faudrait qu'il y fût dictateur avec une grande autorité morale, acquise par des œuvres. Mais la communauté n'est pas possible, parce qu'on tombe de suite dans le gâchis ; on bavarde beaucoup, on dépense tout son talent à faire des ricochets sur la rivière avec de la menue monnaie, tandis qu'avec plus d'économie on aurait pu par la suite acheter de belles fermes et de bons châteaux.
Ce que tu me dis. Du Camp le disait ; vois ce qu'ils ont fait. Ne nous croyons pas plus forts qu'eux, car ils ont failli, comme nous faillirions, par V entraînement et en vertu de la pente même de la chose. Un journal enfin est une boutique ; du moment que c'est une boutique, le livre l'emporte sur les livres, et la question d'achalandage finit tôt ou tard par dominer toutes les autres. Je sais bien qu'on ne peut publier nulle part à l'heure qu'il est, et que toutes les revues existantes sont
d'infâmes p..., qui font les coquettes [ ]. Eh bien ! il faut faire comme tu fais,
pubher en volume, c'est plus crâne, et être seul. Qu'est-ce qu'on a besoin de s'atteler au même timon que les autres et d'entrer dans une compagnie d'omnibus, quand on peut rester cheval de tilbury? — Quant à moi, je serais fort content si cette idée se réalise ; mais quant à faire partie effectivement de quoi que ce soit en ce bas monde, non ! non. ! et mille fois non ! Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale ; et puis il faudrait juger, être critique ; or je trouve cela ignoble en soi et une besogne qu'il faut laisser faire à ceux qui n'en ont pas d'autre. Du reste, vois ; ce serait une bonne affaire et je souhaite qu'elle réussisse. Tu penses bien que j'y pourrais trouver mon profit, et que ce n'est donc pas le côté personnel qui me fait parler, mais plutôt le côté esthétique et instinctif, moral.
Le sieur Delisle me plaît, d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tranchants et énergumènes, on ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion, et les philosophes du xviii® siècle, en criant après l'un, renversaient l'autre. Le fanatisme est la foi, la foi même, la foi ardente, celle qui fait des œuvres et agit. La religion est une conception variable, une affaire d'invention humaine, une idée enfin ; l'autre un sentiment. Ce qui a changé sur la terre, ce sont les dogmes, les histoires des Vischnou, Ormuzd, Jupiter, Jésus-Christ. Mais ce qui n'a pas changé, ce sont les amulettes, les fontaines sacrées, les ex-voto, etc., les brahmanes, les santons, les ermites, la croyance enfin à quelque chose de supérieur à la vie et le besoin de se mettre sous la protection de cette force. Dans l'Art aussi c'est le fanatisme de l'Art qui est le sentiment artistique. La poésie n'est qu'une manière de percevoir les objets extérieurs, un organe spécial qui tamise la matière et qui, sans la changer, la transfigure. Eh bien, si vous voyez exclusivement le monde avec cette lunette-là, le monde sera teint de sa teinte, et les mots pour exprimer votre sentiment se trouveront dans un rapport fatal avec les faits qui l'auront causé. Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution ; un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l'innéité et de l'éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l'illumination. Que de fois ai-je entendu dire à mon père qu'il devinait des maladies sans savoir
à quoi ni en vertu de quelles raisons. Ainsi le même sentiment qui lui faisait d'instinct conclure le remède doit nous faire tomber sur le moi. On n'arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d'abord, et ensuite qu'on l'a exercé avec acharnement pendant longtemps.
Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n'étaient pas des hommes d'énorme génie ; on n'a aucun de ces ébahissements, en les lisant, qui vous fassent croire en eux à une nature plus qu'humaine, comme à la lecture d'Homère, de Rabelais, de Shakespeare surtout ; non ! mais quelle conscience ! comme ils se sont efforcés de trouver pour leurs pensées les expressions justes ! Quel travail ! quelles ratures ! comme ils se consultaient les uns et les autres, comme ]ls savaient le latin ! comme ils lisaient lentement ! Aussi toute leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer. Or il n'y a pas de degrés : ce qui est bon vaut ce qui est bon. La Fontaine vivra tout autant que le Dante, et Boileau que Bossuet ou même qu'Hugo [ ].
Nous avons eu jadis un pauvre diable pour domestique, lequel est maintenant cocher de fiacre (il avait épousé la fille de ce portier dont je t'ai parlé, quia eu le prix Monthyon, tandis que sa femme avait été condamnée aux galères pour vol, et c'était lui qui était le voleur, etc.), bref ce malheureux Louis a ou croit avoir le ver solitaire ; il en parle comme d'une personne animée qui lui communique et lui exprime sa volonté, et dans sa bouche il désigne toujours cet être intérieur. Quelquefois des lubies le prennent tout à coup et il les attribue au ver solitaire : « il veut cela » et de suite Louis obéit. Dernièrement il a voulu manger pour trente sols de brioche ; une autre fois il lui faut du vin blanc, et le lendemain il se révolterait si on lui donnait du vin rouge (textuel). Ce pauvre homme a fini par s'abaisser dans sa propre opinion au rang même du ver solitaire, ils sont égaux et se livrent un combat acharné. « Madame (disait-il à ma belle-sœur dernièrement), ce gredin-là m'en veut, c'est un duel, voyez-vous, il me fait marcher, mais je me vengerai. Il faudra qu'un de nous deux reste sur la place. « Eh bien c'est lui, l'homme, qui restera sur la place ou plutôt qui la cédera au ver, car pour le tuer et en finir avec lui, il a dernièrement avalé une bouteille de vitriol, et en ce moment se crève par conséquent. Je ne sais pas si tu sens tout ce qu'il y a de profond dans cette histoire : vois-tu cet homme finissant par croire à l'existence presque humaine, consciencieuse, de ce qui n'est chez lui peut-être qu'une idée, et devenu l'esclave de son ver solitaire? Moi je trouve cela vertigineux. Quelle drôle de chose que les cervelles humaines !
J'en reviens à la Revue. Si j'avais beaucoup de temps et d'argent à perdre, je ne demanderais pas mieux que de me mêler d'une Revue pendant quelque temps, mais voici comme je comprendrais la chose : ce serait d'être surtout hardi et d'une indépendance outrée ; je voudrais n'avoir pas un ami ni un service à rendre. Je répondrais par l'épée à toutes les attaques de ma plume, mon journal serait une guillotine. Je voudrais épouvanter tous les gens de lettres parla vérité même. Mais à quoi bon? il vaut mieux reporter tout cela dans une œuvre longue ; et puis, s'établir arbitre du beau et du laid me semble un rôle odieux. A quoi ça mène-t-il, si ce n'est à poser?
Je lis en ce moment pour ma Bovary un livre qui a eu au commencement de ce siècle assez de réputation, «des Erreurs et des préjugés répandus dans la
société (^) '-!, par Salgues. Ancien rédacteur du Mercure, ce Saignes avait été à Sens le proviseur du collège de mon père ; celui-ci l'aimait beaucoup et fréquentait à Paris son salon où l'on recevait les grands hommes et les grandes garces d'alors. Je lui avais toujours entendu vanter ce bouquin ; ayant besoin de quelques préjugés pour le quart d'heure, je me suis mis à le feuilleter. Mon Dieu, que c'est faible et léger ! léger surtout ! Nous sommes devenus très graves, nous autres, et comme ça. nous semble bête, l'esprit! ! ! Ce livre en est plein (d'esprit) ! mais en des sujets semblables nous avons maintenant des instincts historiques qui ne s'accomodent pas des plaisanteries, et un fait curieux nous intéresse plus qu'un raisonnement ou une jovialité. Cela nous semble fort enfantin que de déclamer contre les sorcières ou la baguette divinatoire. L'absurde ne nous choque pas du tout, nous voulons seulement qu'on l'expose, et quant à le combattre, pourquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant?
Il y a ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend. (C'est qu'il ne faut pas sans doute prendre une idée par un bout, mais par son milieu.) Ainsi Voltaire, le magnétisme. Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc., qu'on en dise du bien ou du mal, j'en suis mêmement irrité. La conclusion la plupart du temps me semble acte de bêtise. C'est là ce qu'ont de beau les sciences naturelles : elles ne veulent rien prouver. Aussi quelle largeur de faits et quelle immensité pour la pensée ! Il faut traiter les hommes comme des mastodontes et des crocodiles ; est-ce qu'on s'emporte à propos de la corne des uns et de la mâchoire des autres? Montrez-les, empaillez-les, bocalisez-les, voilà tout, mais les apprécier, non ; qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds?
Il me semble que je t'ai donné mes Notes d'Italie. Je ne tenais pas de journal, j'ai seulement pris des notes sur les musées et quelques monuments ; tu dois avoir tout. Tu dis que D[u Camp] me croyait mort ; d'autres l'auraient pu croire ; j'ai des recoquillements si profonds que j'y disparais ; et tout ce qui essaie de m'en faire sortir me fait souffrir ; cela me prend surtout devant la nature, et alors je ne pense à rien. En allant à la Roche-Guyon j'étais ainsi, et ta voix qui m'interpellait à chaque minute et surtout tes attouchements sur l'épaule pour solliciter mon attention me causaient une douleur réelle. Comme je me suis retenu pour ne pas t'envoyer promener de la façon la plus brutale ! J'ai souvent été dans cet état en voyage.
Adieu, bonne et chère amie ; je ne voulais t'écrire qu'un mot et je me suis laissé aller à une longue lettre. Dans la prochaine je te parlerai du logement, etc. Encore adieu ; mille baisers et tendresses. Ton G.
* A LA MÊME
[Croisset], mercredi soir, minuit, [6 avril 1853.]
Voilà trois jours que je suis à me vautrer sur tous mes meubles et dans toutes les positions possibles pour trouver quoi dire! il y a de cruels moments où le fil
(1) Le titre exact est : Des Erreurs et des Préjugés répandus dans le AT/y/* cl le XIX* siècles, par Salgues (Jacques-Barthélémy). — Paris, 1828.
casse, où la bobine semble dévidée. Ce soir pourtant, je commence à y voir clair, mais que de temps perdu ! comme je vais lentement ! et qui est-ce qui s'apercevra jamais des profondes combinaisons que m'aura demandées un livre si simple? Quelle mécanique que le naturel, et comme il faut de ruses pour être vrai ! sais-tu, chère Muse, depuis le jour de l'an combien j'ai fait de pages? trente-neuf ; et depuis que je t'ai quittée? vingt-deux. Je voudrais bien avoir enfin terminé ce satané mouvement auquel je suis depuis le mois de septembre avant que de me déranger (ce sera la fin de la première partie de ma seconde) ; il me reste pour cela une quinzaine de pages environ ; ah ! je te désire bien, va, et il me tarde d'être à la conclusion de ce livre, qui pourrait bien à la longue amener la mienne. J'ai envie de te voir souvent, d'être avec toi ; je perds souvent du temps à rêver mon logement de Paris, et la lecture que je t'y ferai de la Bovary, et les soirées que nous passerons ; mais c'est une raison pour continuer comme je fais à ne perdre pas une minute et à me hâter avec une ardeur patiente. Ce qui fait que je vais si lentement, c'est que rien dans ce livre n'est tiré de moi, jamais ma personnalité ne m'aura été plus inutile. Je pourrai peut-être par la suite faire des choses plus fortes (et je l'espère bien), mais il me paraît difficile que j'en compose de plus habiles : tout est de tête; si c'est raté, ça m'aura toujours été un bon exercice ; ce qui m'est naturel à moi, c'est le non naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique. Saint-Antoine ne m'a pas demandé le quart de la tension d'esprit que la Bovary me cause ; c'était un déversoir, je n'ai eu que plaisir à écrire, et les dix-huit mois que j'ai passés à en écrire les 500 pages ont été les plus profondément voluptueux de ma vie. Juge donc, il faut que j'entre à toute minute dans des peaux qui me sont antipathiques, voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte cathohquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller à confesse !
Tu me demandes où je logerai ; je n'en sais rien, je suis là-dessus fort difficile, cela dépendra tout à fait de l'occasion, de l'appartement, mais je ne logerai pas plus bas que la rue de Rivoli, ni plus haut que le boulevard ; je tiens à du soleil, à une belle vue et à un escaher large ; je tâcherai de n'être pas loin de toi ni de B[ouilhet], qui part définitivement au mois de septembre. Il fera son drame à Paris ; je ne peux donc à ce sujet te donner aucune réponse nette. Je sais très bien les rues et quartiers dont je ne veux pas, voilà tout [ ].
J'ai lu Leconte ; eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là, il a un grand souffle, c'est un pur. Sa préface aurait demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'intention ; il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut ; mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien ; mais à qui la faute? à la langue ; nous avons trop de choses et pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. Il faut pourtant tout accepter et tout imprimer, et prendre surtout son point d'appui dans le présent. C'est pour cela que je crois les Fossiles de B[ouilhet] une chose très forte, il marche dans les voies de la poésie de l'avenir. La littérature prendra de plus en plus les allures de la science, elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique ; il faut faire des tableaux,
montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.
Il y a une belle engueulade aux artistes modernes, dans cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies irœ et Midi. Il sait ce que c'est qu'un bon vers, mais le bon vers est disséminé, le tissu généralement lâche, la composition des pièces peu serrée ; il a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race ; ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends le connaître à fond, les dimensions de son outil et toutes ses ressources ; il n'a pas assez lu de classiques en sa langue ; pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir, le rehef est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise ; mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'aspiration ! Son hymne védique à Sourya est bien belle \sic]. Quel âge a-t-il?
Lamartine se crève, dit-on ; je ne le pleure pas (je ne connais rien chez lui qui vaille le Midi de Leconte). Non, je n'ai aucune sympathie pour cet écrivain sans rythme, pour cet homme d'Etat sans initiative. C'est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire, et lui que nous devons remercier de l'Empire : homme qui va aux médiocres et qui les aime. B[ouilhet] lui avait envoyé Melœnis à peu près en même temps qu'un de ses élèves, à lui B[ouilhetj, lui avait adressé une pièce de vers détestable, stupide (pleine de fautes de prosodie), mais à la louange du susdit grand homme, lequel a répondu au moutard une lettre splendide, tandis qu'à Bouilhet pas un mot : tu vois pour ton numéro ce qu'il a fait ! et puis, un homme qui compare Fénelon à Homère, qui n'aime pas les vers de La Fontaine est jugé comme littérateur ; il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi- volume de pièces détachées : c'est un esprit eunuque [ ].
Dans mon contentement du vol[ume] de Leconte, j'ai hésité à lui écrire ; cela fait tant de bien de trouver un homme qui aime l'Art et pour l'Art, mais je me suis dit : A quoi bon? on est toujours dupe de tous ces bons mouvements-là ; et puis je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. C'est comme pour le père Hugo, j'ai hésité à lui écrire, à propos de rien, par besoin ; il me semble très beau là-bas, il m'avait mis son adresse au bout de son petit mot, était-ce une manière de dire : «Ecrivez-moi, ça me flattera»? Mais cela m'attirerait tant de style pompeux en remerciement que tu me feras seulement le plaisir dans ta lettre de lui dire que je suis tout à son service, etc. ; qu'il envoie ses lettres à Londres. Je ne suis pas sûr si elle venait de D***, j'ai perdu l'enveloppe, mais je le crois.
Adieu, bonne, chère, tendre et bien-aimée Muse [ ].
378 CORRESPONDAKCE [1853]
* A LA MÊME
[Croisset], mercredi, minuit et demi, [13-14 avril 1853] (')
Comme je suis content que ta Paysanne paraisse enfin ! Tu verras, ce sera un succès ; je l'ai toujours dit, il en a tous les éléments : c'est une œuvre. Marche donc et lève haut la tête, ô Muse ! Vois comme tu as bien fait d'en retrancher tout le lyrisme inutile. Ainsi la tartine déclamatoire contre la guerre :
Pour le soldat vous êtes l'air vital
aurait empêché Perrotin d'être ému, elle eût contrarié sa fibre troupière, et il ne faut contrarier aucune fibre humaine, mais en faire naître s'il se peut. Ne blâmons rien, chantons tout, soyons exposants et non discutants. Quant au plombait que Villemain trouve original, moi je le trouve trop original, et si original que ce n'est pas français quoi qu'il en dise; s'il eût été un bonhomme de couleur, au lieu d'être un critique, il n'aurait pas d'ailleurs trouvé que du soleil frappant sur du blanc faisait une couleur de plomb, c'est-à-dire quelque chose de plus terne que n'est le blanc lui-même sous le soleil. Cette couleur plombée peut s'apphquer, je suppose, à l'eau du Nil, à de l'eau d'un bleu épais, sombre, et dont une excessive lumière clarifie la teinte ; alors il peut y avoir en dessus comme un glacis de plomb, c'est vrai. Enfin plombait là est mauvais, je l'ai dit et je le maintiens jusqu'à la guillotine.
Laisse donc ton vers comme il est ! « Tout cotillon, etc. » Qu'est-ce que cela fait que ça ressemble à du Béranger, il est dans la couleur du morceau où il se trouve, et tout est là : faire rentrer le détail dans l'ensemble. Ta correction « avait la tête en feu » est mauvaise, car ce n'était pas la tête qu'il avait en feu ; et d'ailleurs comme :
Tout cotillon mettait Gros-Pierre en feu
est bien mieux rythmé, excellent, garde-le ; c'est drôle comme ton discernement a des berlues quelquefois ! de même que :
Il eût la soif qu'on puise dans l'ivresse
est très plat, quoique tu prétendes que ça fasse une image. Comment ne t'aperçois-tu pas que c'est une phrase banale, toute faite ; «la soif qu'on puise dans l'ivresse !» la soif qu'on puise, métaphore usée et qui n'en est pas une ! on va puisant la soif dans l'ivresse ! non, non, mille fois non ! Sacrée Muse, va, que tu es drôle ! garde donc ton vers tout simple, sans prétention et d'une grande âpreté lubrique cachée : «il souhaitait d'y revenir sans cesse», je crois seulement que «il souhaitait y revenir sans cesse» serait plus élégant? Au reste, c'est bien peu important.
Non, tu ne me dois pas tous les remerciements que tu me fais ; si tu savais user de tes moyens, tu pourrais faire des choses merveilleuses, tu es une nature vierge et tes arbres de haute futaie sont encombrés de broussailles. Dans cette Pay[sanne] par exemple, il n'y a pas une intention qui soit de moi ; mais comment
(1) Une lettre à Louise Colet, du 10 avril, est inédite.
se fait-il que j'y aie développé beaucoup d'effets nouveaux? C'est en enlevant tout ce qui empêchait qu'on ne les vît. Moi, je les y voyais, ils y étaient. Ce qui fait la force d'une œuvre, c'est la vesée comme on dit vulgairement (^), c'est-à-dire une longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas.
C'est là ce qu'a voulu dire Villemain en trouvant que ce n'étaient pas des \-ers de femme. Ah ! fie-toi à moi, va, et je te jure bien qu'il n'y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons, pour le style, les ébahir, tous ces mâles-là dont la culotte est si légère.
Comment, en supposant seulement que l'on soit né avec une vocation médiocre (et si l'on admet avec cela du jugement), ne pas penser que l'on doit arriver enfin à force d'étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon? Allons donc ! ce serait trop bête ! La littérature (comme nous l'entendons) serait alors une occupation d'idiot ; autant caresser une bûche et couver des cailloux. Car lorsqu'on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n'a pour se soutenir rien, oui, rien, c'est-à-dire aucun espoir d'argent, aucun espoir de célébrité, ni même d'immortahté (quoiqu'il faille y croire pour y atteindre, je le sais) ; mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m'en abstiens. Non, ce qui me soutient, c'est la conviction que je suis dans le vrai, et si je suis dans le vrai, je suis dans le bien, j'accompHs un devoir, j'exécute la justice. Est-ce que j'ai choisi? est-ce que c'est ma faute? qui me pousse? est-ce que je n'ai pas été puni cruellement d'avoir lutté contre cet entraînement? Il faut donc écrire comme on sent, être sûr qu'on sent bien, et se f... de tout le reste sur la terre.
Va, Muse, espère, espère ; tu n'as pas fait ton œuvre ; et sais-tu que je t'aime bien de ce nom de Muse où je confonds deux idées? C'est comme dans la phrase d'H[ugo] (dans sa lettre) : ^Le soleil me sourit et je souris au soleil». La poésie me fait songer à toi, toi à la poésie. J'ai passé une bonne partie de la journée à rêver de toi et de ta Paysanne, la certitude d'avoir contribué à rendre très bon ce qui l'était à peu près m'a donné de la joie ; j'ai pensé beaucoup à ce que tu ferais. Ecoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effets, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela) ; ces deux quahtés ont été entravées et le sont encore par deux défauts dont on t'a donné l'un et dont l'autre tient à ton sexe ; le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc., toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt ; la seconde faiblesse, c'est le vague, la tendronianic féminine. Il ne faut pas, quand on est arrive à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton cœur, qu'on y voie des muscles et non une glande. Toutes tes œuvres jusqu'à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n'étaient belles que jusqu'à certaine place, et puis le reste traînait en rephs mous. Comme c'est bon, hein, pauvre Musc, de se dire ainsi tout ce qu'on pense ! oui, comme c'est bon d'avoir toi, car tu es la seule femme à qui un homme puisse écrire de telles choses.
(1) Expression normande signifiant : virilité.
Enfin je commence à y voir un peu clair dans mon sacré dialogue de curé ; mais franchement, il y a des moments où j'en ai presque envie de vomir physiquement, tant le fond est bas. Je veux exprimer la situation suivante : ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'église, elle trouve à la porte le curé qui, dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retourne dégoûtée et indévote, et mon curé est très brave homme, excellent même, mais il ne songe qu'au physique (aux souffrances des pauvres, manque de pain ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues aspirations mystiques ; il est très chaste et pratique tous ses devoirs. Cela doit avoir six ou sept pages au plus et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct) ; de plus, comme je trouve très canaille de faire du dialogue en remplaçant les «il dit, il répondit» par des barres, tu juges que les répétitions des mêmes tournures ne sont pas commodes à éviter. Te voilà initiée au supplice que je subis depuis quinze jours. A la fin de la semaine prochaine cependant, j'en serai complètement débarrassé, je l'espère, il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvements), et j'aurai fini le premier ensemble de ma seconde partie. L'adultère est mûr, on va s'y livrer [ ].
Comme je suis impatient de savoir le résultat du concours ! J'imagine que les articles d'Hippolyte Castille {^) sont payés par les intéressés. Il doit y avoir là-dessous quelque petit commerce canaille. Quelle charmante littérature !
Dans le dernier numéro de V Athenœum (^), il y avait un article de Dufaï contre Emaux et Camées; ces imbéciles-là finiraient presque par vous faire trouver bon ce qu'on trouve mauvais, tant ils blâment le mauvais sottement ; mais cet article doit être une réponse indirecte à la note de notre ami. Ah ! comme tout cela est intéressant, instructif et moral ! Quelle bête d'invention que l'imprimerie, au fond ! Adieu, chère Muse bien-aimée, à toi, ton G.
Avec mille baisers.
J'approuve l'idée de Pelletan de publier d'abord sans nom d'auteur. Mais ce titre de Poème de la femme est bien prétentieux pour une chose si franche du collier ; ça sent l'école fouriériste, etc. Tâche donc de t'en priver si ça se peut. — J'ai ce portrait que tu dis.
* A LA MÊME
[Croisset], vendredi, 1 heure, [22 avril 1853] ('),
Je t'écris à la hâte, ma lettre partira par une occasion que j'ai pour Rouen et tu la recevras demain à ton réveil. C'est étrange ! mais hier au soir j'avais bon espoir, j'étais dans un bon état ; nos communications d'effluves ont été en défaut, ou bien étais-tu peut-être très calme (car ta lettre de ce matin est stoïque, chère sauvage)
(1) Il est déjà parlé de ces articles d'Hippolyte Castille dans un fragment inédit de la lettre du 6 avril. L'article, publié dans la Revue de Paris du \" avril, a pour titre : « Les hommes et les mœurs sous le règne de Louis- Philippe. »
(2) 9 avril 1853 : Revue critique des ouvrages récents : Emauv et Camées.
(3) Deux autres lettres à la même, des 16 et 20 avril, sont inédites.
et m'envoyais-tu ta sérénité? Villemain a fait là dedans {^) une bonne figure ! Allons, en voilà encore un que j'avais toujours bien jugé; quand il reviendra, c'est de le remercier avec effusion de ce qu'il a fait pour toi ; il n'y a pas de pire vengeance que ces politesses-là, elles sont hautes comme orgueil et fortes comme esprit ; s'il veut faire des excuses, donner des explications, c'est de l'arrêter tout court, du premier mot, avant de l'entendre, et de lui dire : « Causons d'autre chose », voilà tout. Et ce Musset aussi, qui ne dit rien ! Tous ! tous ! Enfin, mes vieilles haines sont donc justes ; mais j'aurais voulu que le ciel cette fois ne me donnât pas si bien raison. Tu vois que je n'avais pas mal deviné quand je te disais qu'on ne te tiendrait pas compte de tant de détails archéologiques et qu'il y en avait trop (à leur goût). Pas un des académiciens (si ce n'est peut-être Mérimée) n'en savait autant que ton Acropole en dit, et on garde toujours une petite rancune à qui nous instruit, rappelle-toi cela, surtout quand on a la prétention d'instruire les autres. Moi, à ta place, je lèverais le masque (le jour de la distribution des prix) et je publierais mon Acropole retouchée, puisqu'on n'en a lu que des fragments, ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas ttn vers qui ne fût bon, et l'année prochaine au mois de janvier je renverrais une autre Acropole (il y a manière de refaire le sujet tout à l'inverse et sans que rien y ressemble) ; cette fois-ci je m'arrangerais pour avoir le prix en m'y prenant (politiquement) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez? Ce serait assez coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la .seconde par euxmêmes. Tu verrais quelle politesse on aurait pour toi après, et les amabilités, les traits d'esprit de M. le rapporteur ! Si tu t'en rapportes à moi complètement, je crois que nous y pouvons arriver.
Qu'est-ce que ça f... tout cela? il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul devant sa glace, dans sa conscience. J'aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n'aurais pas été plus abattu. Il ne faut penser qu'aux triomphes que l'on se décerne, être soi-même son public, son critique, sa propre récompense.
Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'œil ; cela scandaliserait les Pelletan (^), les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. O candeur ! nous en sommes tous ! [ ]
Il a donc fallu en passer par la correction de l'enfant. Certainement ton vers
(1) \J Acropole d'Athènes, présentée au concours de poésie de r.^cadémie française, n'avait pas eu le prix cette année-là.
(2) Pelletan (Pierre-Clcment-Eugène) était alors à la Presse, et s'intéressait vivement aux œuvres do Louise Colet, notamment à la Paysanne qu'il conseillait de publier de suite en brochure, à la Librairie nouvelle, sans nom d'auteur. .< Il en citera immédiatement et en fera citer dans la Presse et dans les Debal<: de grands fragments, écrivait Louise Colet ; j'annoncerai alors que c'est de moi, et la chose sera lancée. » {Garclte anerdotique de G. d'Heylli, 1881).
nouveau n'est pas mauvais, mais l'autre était bon ! Que penses-tu si au lieu de .
Et chaque année il avait un enfant
tu mettais
Et chaque année lui donnait un enfant.
Ça me semble moins plat? et ça relève mieux (âl en lit tant» qui suit ; mais de quelque façon qu'on s'arrange, on ne remplacera pas la première version. Ils étaient si carrés, ces deux vers! A ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. Ça aurait l'air d'avoir été supprimé par ordre. Supprimez le bon, d'accord, mais ne le corrigez pas ; dans la suppression complète vous obéissez à la force matérielle, mais en corrigeant vous êtes complice ; les iconoclastes sont pires que les barbares.
«Sous son petit jupon» peut aller à cause des deux ainsi; non ! il avait vaut mieux. Ah ! mon Dieu, tu ne t'imagines pas la haine, le mal aux nerfs, que ça me fait de voir des bêtises semblables ! Envoie-le (^) faire f... ! Puisqu'ils avaient trouvé bon tout d'abord le poème, qu'est-ce que ça signifie, ces revirements-là? Eh bien, qu'ils en fassent, eux, de la poésie ! Encore une fois, s'il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc ; en tout cas, à une deuxième édition, refourre-moi-les.
Le commencement de la semaine a été mauvais, mais maintenant ça rêva, pour retomber bientôt sans doute ; j'ai toujours ainsi des hauts et des bas, la fétidité du fond jointe aux difficultés de la forme m'accable quelquefois ; mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse être, sera toujours une œuvre d'une rude volonté, et une fois fini, corrigé, achevé d'un bout à l'autre, je crois qu'il aura une mine hautaine et classique. Ce sont de ces œuvres dont parle Perse, qui veulent que l'on se morde les ongles jusqu'au sang ; à défaut d'autre mérite, c'en est un que la patience ; le mot de Buffon est impie, mais quand le génie manque, la volonté dans une certaine Mmite le remplace. Napoléon III n'en est pas moins empereur tout comme son oncle. Après ce trait de modestie (de ma part) je te dis adieu, bon courage, à bientôt ; le soleil ne meurt jamais! l'Art est immortel comme lui ! et il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort ; elles roulent avec les astres dans l'infini sans mesure. [ ]
* A LA MEME
[Croisset], mardi soir, 1 heure après minuit, [26-27 avril 1853].
Il est bien tard, je suis très las. J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. Quelle singulière mécanique que l'homme ! Quoique je n'aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t'employer ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. Ah ! si ! j'ai quelque chose à te dire, c'est que ma Bovary n'avançant qu'à pas de tortue, je renonce à remettre à
(1) Pelletan.
la lin du mouvement qui m'occupe notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois ; mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette première partie de la deuxième, j'en aurais en travaillant bien pour jusqu'à la fin du mois de mai. C'est trop long ! ainsi la lettre que je t'écrirai à la fin de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez- vous. Tâche de te bien porter et de m'apporter ce que tu as fait du plan de ton drame, ainsi que le poème de l'Acropole tel qu'il a été envoyé à l'Académie. J'ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre de Gagne : peine perdue ; mais j'ai retrouvé les a Fantômes n {^) ; je suis sûr de l'avoir (la lettre de Gagne), mais j'ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c'est le diable quand il faut chercher quelque chose que je n'ai point classé. Si tu veux je recommencerai et je suis sûr que je 1-a trou^'erai. Jamais je ne jette aucun papier, c'est de ma part une manie. L'année prochaine quand B[ouilhet] ne sera pas là, je consacrerai mes dimanches à ce grand rangement qui sera à la fois très triste et très amusant, très pénible et assez sot. A propos de lettre, j'en ai reçu une de D[u Camp] (à l'occasion d'une chose égarée de voyage, que je lui demandais) des plus aimable, cordiale, dans le ton de l'amitié ; il m'annonce que les vers de B[ouilhet] doivent paraître dans le prochain numéro, seuls pour les mieux faire valoir, etc. (?) {^). Comme je ne tiens aucun compte de ses sentiments favorables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à chercher d'où vient ce revirement momentané. [ ]
Ce bon père Béranger ! je crois que la Paysanne le syncopera un peu ; voilà de la poésie peuple comme ce bourgeois n'en a guère fait. Il a les pattes sales, Béranger ! et c'est un grand mérite eu littérature que d'a^ oir les mains propres ; il y a des gens (comme Musset par exemple) dont c'a été presque le seul mérite ou la moitié de leur mérite pour le moins ; les poètes sont d'ailleurs jugés par leurs admirateurs, et tout ce qu'il y a de plus bas en F'rance comme instinct poétique depuis trente ans s'est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m'ont causé bien ties colères par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu'il y a longtemps, en 1840, à Ajaccio, j'osai soutenir seul devant une quinzaine de personnes, c'était [chez] le préfet, que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J'ai paru à toute la société, j'en suis sûr, un petit collégien fort mal élevé. Ah ! Les gueux! les gueux! quel horizon !... Cela donnait le cauchemar à mon pauvre Alfred ; la postérité du reste ne tarde pas à cruellement délaisser ces gens-là qui ont voulu être utiles et qui ont chanté pour une cause. Elle n'a souci déjà, ni de Chateaubriand avec son Christianisme renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même bientôt de Lamartine avec son numanitarismereUgieux. Le Vrai n'est jamais dans le présent ; si l'on s'y attache, on y périt.
A l'heure qu'il est, je crois même qu'un penseur (et qu'est-ce que l'artiste si ce n'est un triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune
(1) Poésie de Louise Colet, publiée plus tard dans le recueil Ce qu'on rêve en ahnant (Paris, 1854).
(2) Parure en effet, dan? le numéro de mai 1853, de la /îwM^fitf Pam ; Tou-Tsong, La Louve, Knchmk- Hânem, Corydon.
conviction sociale. Le doute absolu maintenant me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. B[ouilhet] me disait, l'autre jour, qu'il éprouvait le besoin de faire l'apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de Français, et de f... après son camp de l'Europe pour ne plus jamais en entendre parler, si c'était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l'immense mépris qui vous emplit le cœur jusqu'à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthousiasmer, mais même à vous intéresser par le temps qui court? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l'énergie dans toutes ces bêtises-là ! que d'amour inutile ! Je t'ai connue démocrate pure, admiratrice de G. Sand et Lamartine ; tu ne faisais pas la Paysanne dans ce temps-là ! Soyons nous, et rien que nous. « Qu'est-ce que ton devoir? — l'exigence de chaque jour» ; cette pensée est de Gœthe ; faisons notre devoir, qui est de tâcher d'écrire bien ; et quelle société de saints serait celle où seulement chacun ferait son devoir !
Je lis du Montaigne maintenant dans mon ht ; je ne connais pas de hvre plus calme et qui nous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété! Si tu en as un chez toi, hs de suite le chapitre de Démocrite et Hérachte et médite le dernier paragraphe ; il faut devenir stoïque quand on vit dans les tristes époques où nous sommes.
Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thèbes, en Egypte, avec Babinet? et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes Uons que Babinet élevait par curiosité? Au moment où il me disait : « Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là», les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent dans notre fuite, et la couleur du sable où nous fihons comme sur des patins.
J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire ; mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour le bourgeois c'est profondément raisonnable.
Adieu, bonne Muse, à bientôt ; nous aurons là deux ou trois bons jours, j'en ai besoin ; je ne sais combien de milhons il faudrait me donner pour recommencer ce sacré roman ! C'est trop long pour im homme que cinq cents pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240^ et que l'action commence à peine ! Encore adieu. f 1
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de samedi, 1 heure, [30 avril-le'' mai 1853].
[ ] Reçois mes comphments pour la manière dont tu as reçu le sieur Villemain ; tu t'es bien conduite, il n'y avait que cela à dire ; et sois sûre que tu l'as humilié de toutes façons ; c'est ce qu'il faUait faire. Il y a une chose qui m'a semblé très farce dans tout ce qu'il t'a dit, à savoir, l'aveu qu'il travaillait pour la postérité (il est temps qu'il s'y prenne). Ah ! la postérité n'est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l'Université, pairs de France, députés, professeurs, etc., etc. La postérité ! ce pauvre vieux ! est-ce son Cours de httérature? son Lascaris? ses
portraits? ses discours? Mais lis-en donc, du Villemain, ses plus belles pages (!) ne dépassent pas la portée d'un article de journal et, à part une certaine correction grammaticale (et qui n'a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle ; quant à de l'érudition, aucune ; mais à.' ingénieux aperçus en masse, comme ceux-ci à propos de l'accusation de fratricide portée contre M.-J. Chénier : '(Non, c'est une calomnie, j'en jure par le cœur de leur mère» ; ou bien en parlant de la Pitcelle : « Le poème qu'il ne faut pas nommer)' ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel". Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d'autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissement de l'auditoire, vive émotion.» etc. J'ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais, j'ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du cœur le vide qu'il y a. Tout ce que j'apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs œuvres. A la fin de ma troisième, à quinze ans, j'ai lu son Cours de littérature du moyen âge. J'étais à cet âge en état de l'écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l'Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces Uvres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu'on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! mais forts en quoi? il n'y a du reste que dans notre siècle où l'on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des œuvres nulles ou absentes ; le père de tous ces grands hommes-là était le père Royer-Collard qui n'avait jamais écrit que quatre-vingts pages en toute sa vie, la préface des œuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu'on puisse comprendre toute la portée d'un mot quand on n'a pas le sens poétique, et qu'il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d'histoire, beaucoup d'anecdotes, avec cela de l'esprit de société et la réputation d'habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! il leur manque la première condition, le goût ou l'amour, ce qui est tout un.
Tu me dis : «Nous finirons par valoir mieux qu'eux comme talent.» Ah ! ceci m'ébourifie, car je crois que c'est déjà fait, et je pense que Villemain peut s'atteler le reste de ses jours avant d'écrire une seule page de la Bovary, une seule strophe de Melcenis, un seul paragraphe de la Paysanne. « Que je sois jamais de l'Académie (comme dit Marcillac, l'artiste romantique de Gerfault), si j'arrive au diapason de pareils ânes ! » C'est bien beau, l'idée qui a frappé l'Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur les ruines d'Athènes et évoquant le passé, le faisant revivre !» Est-ce Volney ! et rococo ! Comment un homme pcut-il rapporter de semblables bêtises sans en rire le premier? Comment ne pas sentir que c'était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet? Si mon pharmacien avait concouru pour V Acropole, il est certain que c'eût été là son plan.
Et l'aplomb de ces messieurs-là ! Sont-ils piétés, contents d'eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre DeUslc qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m'indigne trop, je suis gorgé de l'humanité en général et des gens de lettres en particulier, comme si j'avais avalé cent livres de suif.
J'aurais bien voulu être là quand le Philosophe a dit : « Les Ronsards qui vous
conseillent», pour voir son ton. A qui ça s'adressait-il? à propos de quoi? comment? 11 a dit cela sans doute comme une injure, ce bon Cousin ! Les Ronsards qui vous conseillent ! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homme de goût, un classique.
J'ai eu aujourd'hui un grand enseignement donné par ma cuisinière ; cette lille qui a vingt-cinq ans et est Française ne savait pas que Louis-Philippe n'était plus roi de France, qu'il y avait une république, etc. ; tout cela ne l'intéresse pas (textuel) ; et je me regarde comme vm homme intelligent ! mais je ne suis qu'un triple imbécile, c'est comme cette femme qu'il faut être.
Hier, en allant me faire arracher ma dent, j'ai passé sur la place du Vieux- Marché, où l'on exécutait autrefois, et en analysant l'émotion caponne que j'avais au fond de m.oi, je me disais que d'autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! l'attente d'un événement qui vous fait peur ! Cela m'a rappelé que, tout enfant, à six ou sept ans, en revenant de l'école, j'avais vu là une fois la guillotine qui venait de servir ; il y avait du sang frais .sur les pavés et on enlevait le panier. J'ai rêvé cette nuit la guillotine ; chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide, et qui découle des pentes plus hautes sur les plus basses?... Oui est-ce qui a jamais étudié tout cela scientifiquement, posément? Il faudrait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d'un très honnête homme. [ ]
A LA MEME
[Croisset], nuit de mardi, 1 heure, [3-4 mai 1853].
Oui, chère Muse, nous nous verrons lundi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu'à samedi (ma prochaine t'indiquera les heures de départ) ; c'est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d'ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l'état présent ma bouche n'est pas pré.sentable. Il m'a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle-du mal. J'ai eu depuis quatre jours une fièvre continue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu'il me prend de temps à autre au cervelet (siège des passions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m'ont repris dimanche. Mais aussi quel dimanche et quelle société j'ai eus ! je ne te parle jamais de mes ennuis domestiques, mais j'en suis comblé parfois : mon frère ! ma belle-sœur ! mon beau frère ! Ah ! ah ! ah ! La santé de ma mère commence aussi à m'inquiéter profondément et plus que je ne le dis; tout ce qu'il lui faudrait d'effectif est impraticable. Enfin! je viens d'être assez secoué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi à dormir comme un homme ivre. J'avais (nerveusement parlant) la sensation interne d'un homme qui aurait bu six bouteilles d'eau-de-vie ; j'étais brûlé et étourdi ; mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une seule haleine toute une page, et de psychologie fort serrée, où il y aura, je crois, peu à reprendre. N'importe, je voudrais bien
[1853] CORRESPONDANXE 387
que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans xm milieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.
L'échec de Melœnis chez Carpentier a assez embêté B[ouilhet]. Il n'était pas non plus gai dimanche. Entre lui et Edma [Madame Roger des Genettes] il ne se passe rien ; ils s'écrivent toutes les six semaines un billet de six hgnes. Tu feras bien de pas lui en parler quand tu le verras, c'est un sujet qui l'embête ; rappelle-toi l'avertissement ou laisse-le venir.
Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, il faudrait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seulement d'une façon qu'il n'approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte, c'est la couleur unie à l'émotion. Il t'a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous causerons de tout cela en détail la semaine prochaine, je l'espère [ ].
Comme c'est faible, outre que c'est fort canaille, les articles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l'appeler nain parvenu! etc., et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu'à Danton parce que Thiers l'a justifié ! Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles ! Mais tout cela est payé, ou implore de l'être.
Le scrupule du Philosophe sur l'épigraphe de Gœthe {^) dévoile l'homme. Ah ! comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocufier Orgon !
Adieu. As- tu remarqué le nouveau prospectus de la Revue, ><la phalange décidée à vaincre»? Non, sacré nom de D... ! non ! je n'essaierai jamais de pubher dans aucune revue. Il me semble que par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'a\'ilir, tant tout est bas.
* A LA MEME
[Croisset], mardi, 11 heures, [17 mai 1853] (*).
J'ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme tu as fait, te raconter tout mon départ. Quand j'ai vu ton dos disparaître, j'ai été me mettre sur le pont (^) afin de revoir le train passer ; je n'ai vu que cela, tu étais là-dedans, j'ai suivi de l'œil le convoi tant que j'ai pu et j'ai tendu l'oreille. Du côté de Rouen, le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J'ai allumé un autre cigare, je me suis promené de long en large, par bêtise et ennui, j'ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. J'ai rencontré là, allant à Elbeuf, un ancien camarade à moi, clerc de notaire, grand séide de Du Camp (c'est son groom, etc.) avec qui j'ai eu une longue
(1) En tête de la Paysanne : «Vous n'êtes pas dignes des femmes : nous portons l'enfaut dans notre sein ! Nous y portons aussi la foi ! Mais vous, hommes, avec votre force et vos désirs, vous secouez l'amour mémo dans vos embrassements ! »
(2) Deux autres lettres à Louise Colet, des 7 et 15 mai, sont inédites.
(3) A Mantes.
conversation ; je te la rapporterai plus tard. A Rouen j'ai trouvé B[ouilhet], mais ma voiture par un malentendu n'y était pas ; nous l'avons attendue, puis, au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voiture afin d'avoir un fiacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s'est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle qui brûle, bretelles tombant sur les hanches, etc.) ; là il a fallu atteler la voiture ; enfin nous sommes arrivés à Croisset à 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j'ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste, les Achille ne sont pas venus. Dieu merci ! L'après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l'on fait à quelque distance d'ici pour les bateaux à vapeur; le soir nous avons lu du Jocelyn et la Courtisane amoureuse de La Fontaine. Hier matin B[ouilhet] est parti à une heure. J'ai dormi une bonne partie de l'après-midi, et le soir je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J'ai recommencé aujourd'hui mon train ordinaire, leçon à ma nièce, Sophocle, Jitvénal et la Bovary, dont je suis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mon absence. J'ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du plaisir. Voilà, et les mêmes jours vont suivre. [ ]
Anecdote : tu sais ou ne sais pas que Reyer (musicien) avait écrit à B[ouilhet], pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Rachel : « Je ne suis pas le Christ», permission qui fut accordée. Samedi, B[ouilhet] a reçu cela qui a pour titre Rédemption (invention nouvelle de l'éditeur ou du compositeur, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à B[ouilhet]) ; mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, au-dessus de la vignette, au-dessous du titre, cette dédicace : «A M. Maxime Du Camp.» Est-ce fort? C'est si fort que ça n'a pas même aucun sens, puisque la pièce d'un bout à l'autre est adressée à quelqu'un et qu'elle portait, originairement, mie dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi, cela me semble démesuré (même en mettant à part le sans-gêne du procédé). Cet homme qui pour .se pousser par tous les moyens possibles, pour se voir étaler à une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n'a rien contribué, s'intercaler ainsi dans l'œuvre d'un autre et mettre son nom à la place d'une lettre, laquelle lettre représentait un souvenir, un cri de l'âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime ! pour se faire mousser! cela m'a d'abord fait beaucoup rire. Après quoi, j'ai compris l'odieux de la chose.
Cet ami dont je te parlais, que j'ai rencontré en chemin de fer, m'a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant à celui de VAthenœum (^), j'ai compris que le père Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a répondu
(1) Allusion à une polémique engagée entre Vivien de Saint-Martin, directeur de VAthenœum et Du Camp. Vivien, dans le numéro du 12 mars 1853, sous la rubrique « Les revues et les journaux», s'était attaqué assez vivement à la Revue de Paris, et en particulier avait critiqué le Livre posthume de Du Camp. Celui-ci répliqua dans le numéro d'avril de la Revue. 11 écrivit, entre autres choses, cette phrase : «Nous savons que, de tout temps, le soleil levant a fait coasser les grenouilles. » Vivien, dans le numéro du 7 mai de VAthenœum, répondit en qualifiant de «vilenie dont une plume qui se respecte répugne à se salir» l'article de Du Camp, et concluait sur ces mots : «Cela dit, pour n'y plus revenir, repoussons du pied ces turpitudes de littérature fantaisiste, et revenons à la littérature sérieuse et honorable. » D'où échange de témoins entre Vivien de Saint- Martin et Maxime Du Camp.
aux témoins de D[u Camp] que c'était une discussion littéraire et qu'il ne donnerait aucune excuse. D[u Camp] lui a écrit qu'il le méprisait, à quoi l'autre a répondu qu'il l'engageait u à modérer ses expressions et à ne pas entrer sur le terrain de la calomnie», ou qu'il aurait recours aux tribunaux. — Et tout cela est rapporté par un dévoué ! Grand mépris de Foiiard (^) pour Turgan et Cormenin ; la bande se détraque, à ce qu'il paraît. Cormenin, au Moniteur, travaille sous u un conseil de rédaction» dont font partie Sainte-Beuve, Rolle, etc. «C'est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du directeur. » Voilà comme on est arrangé par les amis. A tout cela je ne répondais mot. Mfaxime] a loué une maison de campagne à Chaville près Versailles pour y passer l'été, il va écrire le Nil : encore des voyages ! quel triste genre ! Il n'a pas écrit une ligne de Reiz Abdallah ni du Cœur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.
[ ] As-tu le troisième volume de l'Archéologie de Muller? il m'est impossible
de le retrouver. J'ai oublié de te remettre (je l'avais dans mon carton) les Fantômes ; les veux-tu? Mais j'aimerais mieux te les redonner en te faisant de vive voix des observations.
Comme c'est mauvais, Jocelyn ! Relis-en ; la quantité d'hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est incroyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C'est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur ; ces phrases-là n'ont ni muscles ni sang, et quel singulier aperçu de l'existence humaine ! quelles lunettes embrouillées ! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans La Fontaine ! c'est à apprendre par cœur d'un bout à l'autre, la Courtisane amoureuse, quels vers ! quels vers ! que de tournure et de style ! Il n'y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant ; voilà du cœur au moins ! et de la poésie ! car toutes ces distinctions après tout ne sont que subtilités à l'usage de ceux qui n'ont ni de l'un ni de l'autre. Relis ce conte et appesantistoi sur chaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaînement ! ! ! Songer pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon I Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu'elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je .suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle.
L'œuvre de la critique moderne est de remettre l'Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau, on le dégrade, voilà tout. Qu'a-t-on fait de l'antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir à'cxpurgata, de traductions, d'atténuations, il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu'il y a de m.eilleur dans l'Art échappera toujours aux natures médiocres, c'està-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j'aime tant pour les enthousiasmes que tu as, et pour tout le reste aussi. [ ]
(1) Ce camarade rencontré en chemin de fer, et «séïde» de Du Camp.
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de samedi, 1 heure, [21-22 mai 1853].
Sais-tu que tu m'as écrit deux lettres charmantes, superbes et avec qui j'ai eu (comme le père Babinet avec sa femme délicieuse) «le plus grand plaisir»??? Je vais les reprendre et t'en parler (c'est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J'aime bien ta mine chez M^^e Didier, défendant la bonne cause conti-e les Lamartiniens, et toute la manière dont tu me parles de cette grande source de fiueurs blanches. Le portrait du sénateur Beauveau, ton chic raide chez le Chevreau : tout cela est crânement troussé. Quel immense mot que celui d'Houssaye : « Auriez-vous le style de M. de Lamartine ! >■ Ah ! oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde ! et petit, et faible. Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu'ils vivent ; ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d'un loyer, elles sont à terme ; on est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c'est déjà beaucoup) ; puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais ce qu'il y a de dur, c'est l'aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise ! Ils sont bruissants à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; la sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d'âne et le fond, néant ! tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour !
Tu me parles des tristesses de ce bon Delisle qui n'a personne autour de lui ! Moi, j'ai été en cela protégé du ciel, j'ai toujours eu de bonnes oreilles pour m.'entendre et même d'excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je l'hiA'er prochain, quand mon B[ouilhet] ne sera plus là? je crois du reste qu'il sera comme moi, un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes [fait] l'un à l'autre, en nos travaux respectifs, une espèce d'indicateur de chemin de fer, qui le bras tendu avertit que la route est bonne et qu'on peut suivre.
J'aime beaucoup DeHsle pour son volume, pour son talent et aussi pour sa préface, pour ses aspirations. Car c'est par là que nous valons quelque chose, l'aspiration ; une âme se mesure à la dimension de son désir comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers ; et c'est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse ; mais c'est bien la dernière fois, au fond cela me dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c'est de ma part uen chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu'admireront certaines gens (et en petit nombre) ; d'autres y trouveront quelque vérité de détail et d'observation. Mais de l'air ! de l'air ! les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multipHcité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin, n'y sera pas ; seulement, j'en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireux d'être dans une quinzaine de jours, afin de lire à B[ouilhet] tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'œuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages ; tandis que les pré-
liminaires en auront plus du double. J'ai suivi, j'en suis sûr, l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt ; mais la proportion esthétique n'est pas la physiologique. Mouler la vie, est-ce l'idéaliser? Tant pis, si le moule est de bronze ! c'est déjà quelque chose :. tâchons qu'il soit de bronze [ ].
Sais-tu qu'il se dessine comme un très bel homme, le père Hugo? cette longue tendresse pour sa vieille Juliette (^) m'attendrit. J'aime les passions longues et qui traversent patiemment et en droite ligne tous les courants de la vie, comme de bons nageurs, sans dévier [ ].
Oui, c'est bien étrange, ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant la Courtisane amoureuse tandis que M™^ Biard (-) te contait les bai.sements de pieds de Juliette.
Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse ; eh bien, reçois en échange toutes celles, plus tendres encore, que tu pourras imaginer. Ton amour à la fin me pénètre comme ime pluie tiède, et je m'en sens imbibé jusqu'au fond de tout mon cœur. N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour que je t'aime? corps, esprit, tendresse? Tu es simple d'âme et forte de tête, très peu « pohétique » et extrêmement poète ; il n'y a rien en toi que du bon, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j'ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j'ai désirées te valussent. Je tâche quelquefois de m'imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t'aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l'esprit, comme les dromadaires que l'on a grand mal également à faire marcher et s'arrêter : la continuité du repos et du
mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins diapré que ma personne [ ].
Que j'ai peur de devenir bête ! Tu m'estimes tellement, que tu dois te tromper et finir par t'éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah ! Muse, si je t'avouais toutes mes faiblesses, si je te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit appartement de l'année prochaine ! comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur, cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une féUcité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre ; heureusement qu'on ne peut guère se l'imaginer, c'est là ce qui console. L'impossibihté où l'on est de goûter au nectar fait trouver bon le chambertin. — Adieu ! Quel dommage qu'il soit si tard I je n'ai guère envie de dormir, et j'avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mardi, ne parle pas de Du Camp à Gautier ; laisse-le venir, si tu veux t'en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est un sujet qui l'amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d'envier quelqu'un? — Mille baisers et tendresses. [ ]
(1) Juliette Droiiet.
(2) Léonie-DenisoMarie Tiiévenot d'Aunot, n-'e en 1820, morte en 1879, épouse Séparée du peintre Trançois-Auguste Biard, et nmic de \'ictor Huy;o.
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de Jeudi, 1 heure, '26-27 mai 1853].
Je ferais mieux de continuer à travailler et de t'écrire demain, car je suis ce ?oir fort animé et dans un grand rut littéraire ; mais comme demxain il peut revenir, cela me remettrait trop loin (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort aimer les miennes) ; et puis il faut se méiier de ces grands échauffements ; si l'on a alors la vue longue, on l'a souvent trouble ; le bon de ces états-là, c'est qu'ils retrempent et vous infusent dans la plume un sang plus jeune. On a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières qui ne durent pas plus que les lilas, qu'une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t'éblouissait?
Oui, cela a bien marché aujourd'hui, je me suis à peu près débarrassé d'un dialogue archi-coupé, fort difficile, j'ai écrit aux deux tiers une phrase «pohétique» et esquissé trois mouvements de mon pharmacien qui me faisaient à la fois beaucoup rire et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure ; j'en ai pour jusqu'à la fin du mois de juin, de cette première partie ; j'ai relu presque tout ; le commencement sera à récrire ou du moins à corriger fortement ; c'est lâche et plein de répétitions, je cherchais la manière qui plus loin est trouvée ; ça ne m'a pas semblé long et il y a de bonnes choses, mais par-ci par-là certains chics pittoresques inutiles, manie de peindre quand même, qui coupe le mouvement et quelquefois la description elle-même et qui donne ainsi, parfois, un caractère étroit à la phrase ; il ne faut pas être gentil ; il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures, c'est peut-être une illusion, mais ça n'en est peut-être pas une, puisque à mesure que j'avance j'ai plus de mal. Si j'ai plus de mal, c'est que j'y vois plus loin? On peut juger du poids d'un fardeau aux gouttes de sueur qu'il vous cause.
Et ton drame? resserre bien ton plan, que chaque scène avance, pas de traits inutiles, mets de la poésie dans V action, motive bien chaque entrée et chaque sortie, et que les vers soient roides ; pourquoi ai-je bonne opinion de ce drame? pourquoi ai-je le pressentiment qu'il sera reçu, applaudi ; que ce sera un succès? Envoie-moi un plan bien détaillé, je suis curieux de le voir, mais comme nous nous disputerons probablement ! [ ]
Quelles charmantes manières que celles de l'ami Gautier ! quel savoir-vivre ! je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies ; informe-t'en donc ; n'y a-t-il pas là-dessous quelque blague? On ne se soucie peutêtre pas beaucoup du rapprochement ; j'ai reçu aujoiird'hui du jeune homme (^) une plaisanterie (l'annonce dans le journal de la mort d'un brave homme inconnu sur lequel nous avons fait des charges, en voyage, un entrefilet qu'il m'envoie dans une enveloppe de deuil et avec cachet noir) ; voilà déjà deux ou trois amabiUtés en peu de temps ; qu'est-ce que tout cela veut dire? rien du tout, légèreté, vanité, inconsistance d'idées, d'amour ou de haine, et, en quoi que ce soit, impuissance à suivre la ligne droite. A propos de l'ami Théo, il me revient en tête cette phrase
(1) Maxime Du Camp.
de Candide (c'est Martin qui parle, et de Paris) : «Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là. Je le veux croire. » Cela me fait songer aux tables tournantes
(les convulsionnaires) [ j. Avoue que c'est fort, les tables tournantes. O lumière !
O progrès ! O humanité ! et on se moque du moyen âge, de l'antiquité, de Marie Alacoque et de la Pythonisse ! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! les sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. C'est une chose curieuse comme l'humanité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d'inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis. 0 socialistes ! c'est là votre ulcère, l'idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde ; l'adoration de l'humanité pour ellemême et par elle-même (ce qui condmt à la doctrine de l'utile dans l'Art, aux théories de salut public et de raison d'Etat, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du Beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour), et il n'y a sorte de sottises que ne fasse et qui ne charme cette époque si sage. «Ah ! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle, pauvres gens que ceux qui ont cru à l'apothéose ou au paradis, on est plus positif maintenant, on, etc..» ; et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois de siècle ! quel nigaud ! quel jobard ! car la canaillerie n'empêche pas le crétinisme ; j'ai déjà assisté pour ma part au choléra qui dévorait les gigots que l'on envoyait dans les nuages sur des cerfs- volants, — au serpent de mer — , à Gaspard Hauser — , au chou colossal, orgueil de la Chine, — aux escargots sympathiques, — à la subUme devise «liberté, égalité, fraternité», inscrite au fronton des hôpitaux, des prisons et des mairies, — à la peur des Rouges, — au grand parti de l'ordre ! Maintenant nous avons «le principe d'autorité qu'il faut rétablir»; j'oubliais les «travailleurs», le savon Ponce, les rasoirs Foubert, la girafe, etc., etc. Mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n'ont rien écrit (qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d'autant plus, c'est-à-dire la moitié au moins de l'école doctrinaire, à savoir ces hommes qui ont réellement gouverné la France pendant ^■ingt ans.
Si l'on veut prendre la mesure de ce que vaut l'estime publique et quelle belle chose c'est que d'« être montré au doigt », comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris, dans les rues, le jour du Mardi-Gras. Shakespeare, Gœthe, Michel-Ange n'ont jamais eu quatre cent mille spectateurs à la fois comme ce bœuf ; ce qui le rapproche du reste du génie, c'est qu'on le met ensuite en morceaux.
Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! sans que j'aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et que la vie pour moi n'ait pas manqué de coussins où je me calais dans les coins, en oubliant les autres ; je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable ; c'est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux ; je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles
elles se tourmentent ensemble, \-oilà tout ; ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers? la lumière qui brille dans mon œil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'im milliard de lieues du ventre oii le foetus de mon père s'est formé, et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les pensées, qui donc les retient, qui les lie? A force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entre humains ne sont pas plus intenses.
D'où viennent les mélancolies historiques, les sympathies à travers les siècles, etc. Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens ; oui, mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer ou tout au moins de dire que je l'aime et qu'il m'intéresse.
Il fut un temps où le patriotisme s'étendait à la cité ; puis le sentiment peu à peu s'est élargi avec le territoire (à l'inverse des culottes ; c'est d'abord le ventre qui grossit) ; maintenant l'idée de patrie est Dieu merci à peu près morte et on en est au socialisme, à l'humanitarisme (si l'on peut [s'] exprimer ainsi) ; je crois que plus tard on reconnaîtra que l'amour de l'humanité est quelque chose d'aussi piètre que l'amour de Dieu, on aimera le Juste en soi, pour soi, le Beau pour le beau ; le comble de la civilisation sera de n'avoir besoin d'aucun bon sentiment, ce qui s'appelle. Les sacrifices seront inutiles, mais il faudra pourtant toujours un peu de gendarmes ! Je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement à tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox popiili, vox Dei) est que l'idée du peuple est aussi usée que celle du roi ; que l'on mette donc ensemble la blouse du travailleur avec la pourpre du monaro^ue, et qu'on me les jette de compagnie toutes deux aux latrines pour y cacher conjointement leurs taches de sang et de boue ; elles en sont raides. — - Adieu, comme il est tard [ ].
* A LA MEME
[Croisset], mercredi minuit, [1'^'' juin 1853].
[ ] Je regarde cet article de Vill[emjain (M comme un hommage involontaire de la bêtise au génie, j'eusse douté de la Paysanne que je suis maintenant convaincu de son excellence, car il n'a p7i. lui rien reprocher, les vers qu'il cite comme mauvais sont des meilleurs, et le blâme d'immorahté, d'irréligion, couronne le tout ! c'est splendide ; ma mère a lu ces deux articles et en a été indignée ou plutôt scandalisée ; elle admire ce stoïcisme des poètes à se laisser déchirer et la force qu'il faut pour supporter tout cela. Du reste ces articles ne sont pas convaincus. on y sent un parti pris, un dessous de cartes qui \'ous échappe. Plus une œuvre est bonne, plus elle attire la critique ; c'est comme les puces qui se précipitent sur le linge blanc,
(1) Sur la Paysanne.
Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir ; toute la journée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux Ugnes ! Je relis du Montesquieu, je viens de repasser tout Candide, rien ne m'effraie.
Pourquoi, à mesure qu'il me semble me rapprocher des maîtres, l'art d'écrire en soi-même me paraît-il plus impraticable et suis-je de plus en plus dégoûté de tout ce que je produis? Oh ! le mot de Goethe : « J'eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée indomptable ! » et c'était Goethe !
B[ouilhet] m'a lu tout ce que tu lui dis de Leconte ! Eh bien, cela m'a attristé ; à part cette séparation au chemin de fer que je sens et comprends, je n'admets pas le reste de l'histoire ni du bonhomme. Ces deux ans passés dans l'absorption complète d'un am(;ur heureux me paraissent une chose médiocre. Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges ; si c'était le chagrin encore, bien. Mais la joie? non ! non ! c'est long, deux ans passés sans le besoin de sortir dici, sans faire une phrase, sans se tourner vers la Muse. A quoi donc employer ses heures quand les lèvres sont oisives? A aimer? à aimer? Ces ivresses me surpassent et il y a là une capacité de bonheur et de paresse, quelque chose de satisfait qui me dégoûte. Ah ! poète, vous vous consolez dans la littérature, les chastes soeurs viennent après madame et votre lyrisme n'est qu'un échauffement d'amour détourné. Mais il en est puni, ce brave garçon, la vie lui manque un peu dans ses vers, son cœur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son stjde.
Et puis se plaindre ! crier à la trahison, ne pas comprendre (et quand on est poète) cette suprême poésie du néant-vivant, de l'habit qui s'use, ou du sentiment qui fuit ! tout cela est bien simple, pourtant. Je ne déclame pas contre ce bon Delisle, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète pour moi est un prêtre. Dès qu'il passe la soutane, il doit quitter sa famille.
Pour tenir la plume d'un bras vaillant il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du cœur. [ ]
Il 3' a encore une chose qui rn'a semblé légèrement bourgeoise dans ce même individu : «Je n'ai jamais pu voir une fille. » [ ]
Je déclare que cette théorie-là me suffoque. Il y a de ces choses qui me font juger les hommes à première vue : 1° l'admiration de Béranger ; 2° la haine des parfums ; 3° l'amour des grosses étoffes ; 4° la barbe portée en collier ; 5° l'antipathie du b... Que j'en ai connu, de ces bons jeunes gens, nourrissant une sainte horreur des maisons publiques, et qui vous attrapaient, avec leurs soi-disant maîtresses, les plus belles ch... p... du monde. Le quartier latin est plein de cette doctrine et de ces accidents. C'est peut-être un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même, indépendam.ment de ce qu'il y a dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées sous la pluie sans un battement de cœur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à nœuds me chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. Il se trouve en cette idée de la prostitution un point d'intersection si complexe ! luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnemcnt d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rê\e si bien d'amour ! Ah ! faiseurs d'élégies, ce n'est pas sur des
ruines qu'il faut aller appu3'er votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies.
Oui, il manque quelque chose à celui qui ne s'est jamais réveillé dans un lit sans nom, qui n'a pas vu dormir sur son oreiller une tête qu'il ne verra plus, et qui, sortant de là au soleil levant, n'a pas passé les ponts avec l'envie de se jeter à l'eau, tant la vie lui remontait en rots du fond du cœur à la tête. Et quand ce ne serait que le costume impudent, la tentation de la chimère, l'inconnu, le caractère maudit, la vieille poésie de la corruption et de la vénalité. Dans les premières années que j'étais à Paris, l'été, par les grands soirs de chaleur, j'allais m'asseoir devant Tortoni, et en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me dévorais, là, de poésie biblique. Je pensais à Isaïe, à la «fornication des hauts lieux» et je remontais la rue de La Harpe, en me répétant cette fin de verset : «Et son gosier est plus doux que de l'huile ». Diable m'emporte si j'ai jamais été plus chaste ! Je ne fais qu'un reproche à la prostitution, c'est que c'est un mythe, la femme entretenue a envahi la débauche comme le journaliste la poésie, nous nous noyons dans les demi-teintes. La coiirtisane n'existe pas plus que le saint, il y a des soupeuses et des lorettes, ce qui mêm-e est encore plus fétide que la grisette.
Il m'arrive dans mon intérieur une chose triste et qui me chagrine, le père Parain tombe en enfance et par moments déraisonne complètement ; ce brave hom.me, dont un entrain un peu fou et juvénile faisait tout ^e charme, est maintenant un vieillard ; son bon naturel perce, il pleure en parlant de nous, de moi surtout, et dans ses rabâchages c'est notre fortune, mes succès futurs, le moyen de nie faire ma part et mon éloge qui reviennent sans cesse. Cela me navre. Il croit que je vais publier dans six semaines, et dix-huit volumes d'un seul coup ! etc.
Je t'embrasse. Allons, ranime-toi, tu m'as l'air bien sombre depuis quelque
temps ; établis carrément le plan de ton drame et envoie-le-moi. [ ]
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de lundi, minuit et demi, [6-7 juin 1853]. (').
Je porterai moi-même, demain matin, cette lettre à la poste, il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, celui de Madame Pouchet, la femme d'un médecin morte avant-hier dans la rue, où elle est tombée de cheval près de son mari, frappée d'apoplexie ; quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autrui, je le suis à celui-là. Ce Pouchet est un brave garçon, qui ne fait aucune clientèle et s'occupe exclusivement de zoologie où il est très savant ; sa femme. Anglaise fort jolie et d'excellentes façons, l'aidait beaucoup dans ses travaux, elle dessinait pour lui, corrigeait ses épreuves, etc., ils avaient fait des voyages ensemble, c'était un compagnon ; le pauvre homme est complètement sourd et peu gai naturellement, il aimait beaucoup cette femme ; l'abandon qu'il va avoir, comme le déchirement qu'il a eu, .sera atroce. Bouilhet, qui demeure en face d'eux, a vu son cadavre ramené en fiacre et le fils qui descendait la mère, un mouchoir sur la figure ; au
(1) Une autre lettre à Louise Colct, du 3 juin, est inédite.
[1853] CORRESPONDANXE 397
même moment où elle entrait ainsi chez, elle, les pieds devant, un commissionnaire apportait une hotte de fleurs qu'elle avait commandée le matin. O Shakespeare !
Il y a de l'égoïsme dans le fond de toutes nos commisérations et ce que je sens pour ce pauvre mari, brave homme du reste, et qui portait à mon père une vraie vénération de disciple, vient d'un retour que je fais sur moi ; je pense à ce que j'éprouverais si tu mourais, pauvre Muse, si je ne t'avais plus ; non, nous ne sommes pas bons, mais cette faculté de s'assimiler à toutes les misères et de se supposer les ayant est peut-être la vraie charité humaine. Se faire ainsi le centre de l'humanité, tâcher enfin d'être son cœur général où toutes les \eines éparses se réunissent, ce serait à la fois l'effort du plus grand homm.e et du meilleur homme? Je n'en sais rien ; comme il faut du reste profiter de tout, je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour ma Bovary ; cette exploitation à laquelle je vais me livrer, et qui semblerait odieuse si on en faisait la confidence, qu'a-t-elle donc de mauvais? J'espère faire couler des larmes aux autres avec ces larmes d'im seul, passées ensuite à la chimie du style. Mais les miennes seront d'un ordre de sentiment supériem-. Aucun intérêt ne les provoquera et il faut que mon bonhomme (c'est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là, du reste, ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai de la méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au \"if en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragments de style cachetés à triple cachet et qui contiennent de si atroces procès- verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qui est fort sot du reste, car je les sais par cœur.
Mais parlons de nous. Donc encore un échec (^), pauvre amie ! cela m'a assez vexé, mais moins que pour l'Acropole, je l'avoue, car j'avais moins d'espoir; la première lecture n'est pas si loin qu'ils ne s'en .soient rappelés, et ayant refusé une première fois ils se devaient (toujours en vertu du respect qu'on se doit à soimême) de refuser une seconde fois ; patience, tu auras ton jour et, après ton drame, tu feras ce que tu voudras. Mais, encore une fois, fais ton drame jouable et tu sais ce que j'entends par là. J'aurais bien voulu être à Paris le soir de cet insuccès pour t'embrasser tendrement et prendre dans mes mains ta belle et bonne tête dont je sais apprécier, moi, les lignes et les casiers. [ ]
Tu me parles de lire je ne sais quel numéro de la Revue des Deux-Mondes : «je n'ai pas le temps de me tenir au courant» (phrase de mon brave professeur d'histoire Chéruel) : deux heures aux langues, huit au style, et le soir, dans mon lit, une heure encore à hre un classique quelconque, je trouve que c'est raisonnable. Ah ! que je voudrais avoir le temps de lire ! que je voudrais faire un peu d'histoire que je dévore si bien et un peu de philosophie qui m'amuse tant ! mais la lecture est un gouffre ; on n'en sort pas, je deviens ignorant comme un pot. Qu'importe ! il faut racler la guitare et c'est dur, c'est long.
C'est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l'habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon ; cela s'infiltre à la longue ; moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de
(1) Pour son drame.
Montaigne. Ce qui a amené B[ouilhet] à son vers de Melcenis, c'est le latin, sois-en sûre ; personne n'est original au sens strict du mot, le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l'esprit de société des maîtres ; il n'y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu'on a, parce qu'on ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements m'allaient mieux. Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré ; lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts ; je n'ai pardieu pas peur que tu fasses des fables.
Oh ! comme il me tarde que nous ayons ensemble de bons loisirs. Quelles lectures nous ferons ! quelles bosses d'Art? ne me dis plus que je mets à notre séparation un entêtement sauvage, un parti pris acharné ; crois-tu que je m'amuserais à nous faire souffrir si je n'en sentais pas le besoin, la nécessité? il faut que mon livre se fasse ou que j'en crève ; après, je prendrai un genre de vie autre, mais ce n'est pas au milieu d'une œuvre si longue qu'on peut se déranger : je n'écrirai jamais bien à Paris, je le sais, mais j'y peux préparer mon travail et c'est ce que je ferai les mois d'hiver que j'y passerai ; il me faut pour écrire V impossibilité (même quand je le voudrais) d'être dérangé.
Cet Énault qui va en Orient ! c'est à dégoûter de l'Orient. Quand je pense qu'un pareil monsieur va pisser sur le sable du désert ! et à coup sûr (lui aussi) pubher un voyage d'Orient ! eh bien, moi aussi, j'en ferai, de l'Orient (dans dix-huit mois), mais sans turban, pipes ni odalisques, de l'Orient antique, et il faudra que celui de tous ces barbouilleurs-là soit comme une gravure à côté d'une peinture. Voilà en effet le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J'ai peur seulement qu'une fois dans les notes je ne m'arrête plus et que la chose ne s'enfle, j'en aurais encore pour des années ! eh bien, après, qu'est-ce que ça fait, si ça m'amuse et que ce soit bon plus tard? Au fond, c'est fort bête de publier.
Bouilhet m'a apporté hier le volume de La Caussade (^). C'est une canaille (d'après sa préface), et je plains Leconte, — car je ne veux pas l'appeler Delisle, ce brave garçon-là ! — Une réflexion esthétique m'est surgie de ce vol[ume] : combien peu l'élément extérieur sert ! ces vers-là ont été faits sous l'équateur et l'on n'y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d'Ecosse. C'est en Hollande seulement et à Venise, patrie des brumes, qu'il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l'âme se replie.
Voilà ce qui fait de l'observation artistique une chose bien différente de l'observation scientifique : elle doit surtout être instinctive et procéder par l'imagination, d'abord. Vous concevez un sujet, une couleur, et vous l'affermissez ensuite par des secours étrangers. Le subjectif prime. Mais ce La Caussade est bête comme tout, et ce n'est pas peu dire, car tout est bien bête.
La pièce de Leconte à M^ C*** est la redite, et moins bonne, de Dies irce ; ce
(1) Poèmes et paysas.es (Paris, 1852). .Auguste I.a Caussade était né en 1820, à l'île Bourbon, comme Leconte de Lisle. La préface de La Caussade contenait cette phrase : « La nature, sous les Tropiques, a été sentie et rendue supérieurement par Bernardin de Saint- Pierre, mais elle n'a pas été encore chantée...» C'est à cette phrase que Flaubert semble vouloir faire allusion, mais il n'est pas question de Leconte de Lisle dans cette Préface.
que j'en aime, c'est le commencement et la fin, le milieu est noyé, ses plans généralement sont trop ensellés, comme on dirait en termes de maquignons, l'échiné de l'idée fléchit au milieu, ce qui fait que la tête porte au vent. Il donne aussi, je trouve, un peu trop dans l'idée forte, dans la grande pensée ; pour un homme qui aime les Grecs, je le trouve peu humain au sens psychologique. Voilà pour le moral ; quant au plastique, pas assez de rehef. Mais en somme je l'aime beaucoup, ça m'a l'air d'une haute nature. Je ne pense pas du reste que nous [nous] lions beaucoup ensemble, j'entends B[ouilhet] et moi, il nous trouvera trop canailles, c'est-à-dire pas assez en quête de l'idée et nous lâchera là, comme mon jeune Crépet (^) qui n'est pas revenu nous voir ; je l'avais du reste reçu franchement, d'une façon déboutonnée et entière, afin de ne pas le tromper.
Il y a une chose que j'aime beaucoup en M. Leconte, c'est son indifférence du succès, cela est fort et prouve en sa faveur plus que bien des triomphes. — Comme M^^^ Didier est médiocre ! Quel gâteau de Savoie que son style ! C'est lourd et prétentieux tout ensemble. Quelle petite cuisine ! — Bonne histoire que celle des Anglaises avec Lamartine ! «Encore une illusion )\ comme dirait iceluy barde !
Je viens de rehre Grandeur et Décadence des R[omains], de Montesquieu ; joli langage ! joU langage ; il y a par-ci par-là des phrases qui sont tendues comme des biceps d'athlète, et queUe profondeur de critique ! Mais je répète encore une fois que jusqu'à nous, jusqu'aux très modernes, on n'avait pas l'idée de l'harmonie soutenue du style, les qui, les que enchevêtrés les uns dans les autres reviennent incessamment dans ces grands écrivains-là. Ils ne faisaient nulle attention aux assonances, leur style très souvent manque de mouvement, et ceux qui ont du mouvement (comme Voltaire) sont secs comme du bois. Voilà mon opinion, plus je vais, moins je trouve les autres, et moi aussi, bons.
Adieu, il est deux heures passées, il faut que je me lève à sept. [ ]
* A LA MÊME
[Croissetl, nuit de samedi, 1 heure, [11-12 juin 1S53].
Ou'arrive-t-il donc, bonne Muse? pas une seule lettre de toi, cette semaine ! Se sont-eUes égarées? Es-tu malade? Je ne sais que penser ; ces douleurs au cœur dont tu te plains de temps à autre m'inquiètent. J'ai reçu ce matin un volume de la Revue Britannique et un numéro de journal, des affiches de Londres avec l'adresse mise par toi. Je m'attendais à une lettre, rien — je serai bien dupe demain si la journée se passe ainsi, et il me tarde que la nuit soit passée et d'être à dix heures.
Nous avons jeudi dit adieu au père Parain, son gendre est venu le chercher ; le jour du départ, il était plus mal que les autres et tout à fait perdu; la nuit, il s'était relevé à deux heures, avait ouvert les portes, s'était promené sur le quai, etc. Pauvre bonhomme, c'est peut-être la dernière fois que je l'ai vu. Il m'aimait d'une
( 1 ) Allusion à la visite de Crépet à Flaubert et à Bouilhet, dont il est question dans la lettre du 23 février et aussi dans un fragment inédit de celle du 5 mars 1853.
façon canine et exclusive. Si j'ai jamais quelque succès, je le regretterai bien. Un article de journal l'aurait suffoqué et les applaudissements mêmes d'un salon fait crever de joie.
La semaine a été assez funèbre : ce départ, l'enterrement de M'"'^ Pouchet, et pas de lettre de toi.
Malgré cela j'ai travaillé passablement, je viens de sortir d'une comparaison soutenue qui a d'étendue près de deux pages. C'est un morceau, comme on dit, ou du moins je le crois, mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre, et me faudra-t-il plus tard le retrancher; mais, physiquement parlant, pour ma santé, j'avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases poétiques. L'envie d'une forte nourriture se faisait sentir après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françaises dont je ne fais pas, quant à moi, un très grand cas, qui me sont fort difficiles à écrire et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison du reste est une ficelle, elle me sert de transition et par là rentre dans le plan.
J'ai reçu hier une lettre de Paris, elle m'est adressée par un médecin français qui m'a reçu dans la haute Egypte, à Siout (^), il vient à Paris passer sa thèse et me demande d'un ton très cérémonieux ma protection, c'est-à-dire des recommandations. Je crois que ce brave homme qui nous a traités là-bas cordialement, a eu le nez cassé chez Maxime ; il se plaint à moi de n'avoir pas trouvé son adresse et m'écrit la bonne adresse, voilà bien là le gentleman, force protestations ! et à l'heure du service, serviteur. Je me rappellerai toujours qu'il avait promis de but en blanc à Joseph de lui acheter un fonds de gargote en Toscane.
Ces deux articles que tu m'envoies sont le commencement ; fais ton drame, n'aie pas peur, courage, tu verras.
Quant à moi il n'y a qu'une seule chose qui m'effraye, c'est ma lenteur, je crèverai que je n'aurai pas balbutié la moitié de ma pensée.
Adieu, je t'embrasse, écris-moi donc, tout à toi, encore mille tendresses.
* A LA MÊME
[Croisset], nuit de mardi, 1 heure, [14-15 juiu 1853] (=).
Me sentant ce matin en grande humeur de style, j'ai, après ma leçon de géographie à ma nièce, empoigné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon aprèsmidi, que je viens de récrire ce soir. Le mouvement en est furieux et plein ; j'y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu'il faudra ôter, à l'heure qu'il est j'en vois peu. Quel miracle ce serait pour moi d'écrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine ! Lors du Saint- Antoine, c'est pourtant comme cela que j'allais, mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais et plus coulant ; n'importe, je crois que cette semaine m'avancera et que dans quinze jours à peu près je pourrai hre à Bouilhet
(1) Le docteur Curg. A'^oir Notes de voyage.
(2) Une autre lettre à la même, du 12 juin, est inédite.
tout ce commencement (cent vingt pages) ; s'il marche bien, ce sera un grand encouragement et j'aurai passé sinon le plus difficile, du moins le plus ennuyeux. Mais que de retards ! je n'en suis pas encore au point où je croyais pour notre dernière entrevue à Mantes.
Quels sots et \-iolents tracas tu as eus cette semaine passée, pauvre chère amie! Sur de pareilles m... qui nous viennent se déposer à nos pieds, le mieux qu'il y a à faire, c'est de passer de suite l'éponge et de n'y plus songer ; mais si tu tiens le moins du monde à ce que le sieur Lacroix ou le grand Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la figure ou autre part, tu n'as qu'à me le dire, c'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à mon prochain vovage à Paris, par manière de passe-temps, entre deux courses ; mais ne pouvais-tu du premier mot mettre Lacroix à la porte? A quoi bon discuter, répliquer, se passionner? tout cela est bien facile à dire de sang-froid, n'est-ce pas? c'est que c'est toujours ce maudit élément passionnel qui nous cause tous nos ennuis. Quel grand mot que celui de La Rochefoucauld : «L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien » ; oui, il faut se brider le cœur, le tenir en laisse comme un bouledogue enragé et ensuite le lâcher tout d'un bond dans le style au moment opportun. Cours, mon vieux, cours, aboie fort et prends au ventre ; ce que ces drôles-là ont de supérieur sur nous, c'est la patience. Ainsi dans cette histoire, Lacroix, par sa ténacité de couardise, va lasser DeUsle, celui-ci finira par s'embêter de tout cela et quittera la partie et «^g Jeune irrité n (tout Sainte-Beuve est dans ce mot) n'aura eu en définitive ni épée dans la bedaine, ni coups de pied au cul, et il recommencera en sourdine ses machinations, comme dirait Homais.
Tu t'étonnes d'être en butte à tant de calomnies, d'attaques, d'indifférence, de mauvais vouloir ; plus tu feras bien, plus tu en auras, c'est là la récompense du bon et du beau : on peut calculer la valeur d'un homme d'après le nombre de ses ennemis et l'importance d'une oeuvre au mal qu'on en dit. Les critiques sont comme les puces, qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent les dentelles. Ce blâme envoyé par Sainte-Beuve à la Paysanne me confirmerait plus dans l'excellence de la Paysanne que les éloges du grand Hugo ; on donne des éloges à tout le monde, mais le blâme, non. Qu'est-ce qui a jamais fait la parodie du médiocre?
A propos de Hugo, je ne crois pas qu'il soit temps de lui écrire ; tu as mis à lui répondre un mois, notre paquet est parti il n'y a pas quinze jours, il faut au moins encore attendre autant. Pourvu qu'on ne l'ait pas saisi? toutes les précautions ont été prises pourtant, ma mère a écrit l'adresse elle-même.
Qu'est-ce que veut donc dire cette phrase dans ta lettre de ce matin en parlant de Delisle : «Je crois que je m'étais trompée sur mon impression d'hier»? Les mots des bourgeois de Chartres à Préault sont bons. T'ai-je dit celui d'un curé de Trou ville, auprès de qui je dînais un jour? comme je refusais du Champagne (j'avais déjà bu et mangé à tomber .sous la table, mais mon curé entonnait toujours), alors il se tourna vers moi et avec un œil ! quel œil ! un œil où il y avait de l'envie, de l'admiration et du dédain tout ensemble, il me dit en levant les épaules : «Allons donc ! vous autres jeunes gens de Paris qui dans vos soupers fins sablez le Champagne! quand vous venez ensuite en province, v'ous faites les petites bouches » ; et comme il y avait de sous-entendu entre les mots « soupers
fins» et celui de a sablez» ceux-ci navcc des actrices >' ! Quels horizons ! et dire que je l'excitais, ce brave homme. Et, à ce propos, je vais me permettre une petite citation :
«Allons donc ! fit le pharmacien en levant les épaules, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le Champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.
— Moi, je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
— Ni moi non plus, répliqua vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec des actrices ! du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint- Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions quelquefois de faire de très beaux mariages. »
En deux pages j'ai réuni, je crois, toutes les bêtises que l'on dit en province sur Paris, la vie d'étudiant, les actrices, les filous qui vous abordent dans les jardins publics, et la cuisine du restaurant «toujours plus malsaine que la cuisine bourgeoise /).
Cette raideur dont m'accuse Préault m'étonne ; il paraît du reste que quand j'ai un habit noir je ne suis plus le même ; il est certain que je porte alors un déguisement, la physionomie et les manières doivent s'en ressentir, l'extérieur fait tant sur l'intérieur ; c'est le casque qui moule la tête, tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l'alignement. Bouilhet prétend que j'ai dans le monde l'air d'un officier habillé en bourgeois ; foutu air ! Est-ce pour cela que l'illustre Turgan m'avait surnommé «le major»? il soutenait aussi que j'avais l'air militaire, on ne peut pas me faire de compliment qui me soit moins agréable. Si Préault me connaissait, probablement au contraire qu'il me trouverait l'air trop débraillé, comme ce bon capitaine (^) ; mais que Ferrât a dû être beau avec sa « bonne furie méridionale» ! je le vois de là gasconnant, c'est énorme ! Tu parles de grotesque, j'en ai été accablé à l'enterrement de M™e Pouchet ; décidément le bon Dieu est roma.ntique, il mêle continuellement les deux genres. Pendant que je regardais ce pauvre Pouchet qui se tordait, debout comme un roseau au vent, sais-tu ce que j'avais à côté de moi? un monsieur qui m'interrogeait sur mon voyage : « Y a-t-ii des musées en Egypte? Quel est l'état des hibliothèqttes publiques?» (textuel), et comme je démohssais ses illusions il était désolé. «Est-il possible ! Quel malheureux pays ! comment la civilisation !» etc.. L'enterrement étant protestant, le prêtre a parlé en français sur le bord du trou, mon monsieur aimait mieux ça... «Et puis, le catholicisme est dénué de ces fleurs de rhétorique». O humains, ô mortels ! et dire qu'on est toujours, dupe, qu'on a bea.u se croire inventif, que la réalité vous écrase toujours. J'allais à cette cérémonie avec l'intention de m'y guinder l'esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers, et ce sont des blocs qui me sont tombés sur la tête ! le grotesque m'assourdissait les oreilles, et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux. D'où je tire (ou retire plutôt) cette conclusion : Il ne faut jamais craindre d'être exagéré, tous les très grands l'ont été. Michel-Ange,
(1) D'Arpentigny.
Rabelais, Shakespeare, Molière ; il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac) , on n'apporte pas une seringue, non, on empht le théâtre de seringues et d'apothicaires, cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même ; si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille ; et qu'est-ce donc que l'idéal si ce n'est ce grossissement-là?
Adieu, mille bons baisers, travaille bien, \'ois seulement les amis, monte dans la tour d'ivoire et advienne que pourra. Encore un baiser. A toi.
* A LA MÊME
[Croisset], lundi tniauit, [20 juin 1853].
Tu as donc encore eu des ennuis cette semaine, pauvTe chère Muse, encore ! «Encore le Crocodile)^ i}). Mais laisserons-nous donc toujours notre manteau se déchirer par les rats ! les punaises s'insinuent à la longue dans les joints du cœur ; prends garde, il en retient le goût et les petites misères rapetissent. Laisse là les Énault et autres ! qu'est-ce que ça te fait son salut, après tout? f...-moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se présentent, très bien ! mais ils ne méritent de toi pas même un battement de cœur de colère, car pas un seul brin de leur barbe ne vaut un seul de tes cheveux, sois-en sûre, et les contractions de leur vengeance, faisant saillie en petits articles, en petites calomnies, etc., n'auront jamais la consistance et la persistance de ta musculature poétique. La tour d'ivoire, — la tour d'ivoire ! et le nez vers les étoiles ! Cela m'est bien facile à dire, n'est-ce pas? Aussi, dans toutes ces questions-là, j'ose à peine parler ; on peut me répondre : Ah ! vous, vous avez vos petits revenus, mon gros bonhomme, et n'aviez besoin de personne ; je le sais, et j'admire ceux qui valent autant que moi et mieux que moi, et qui souffrent et sur qui on piétine ; il y a des jours où l'idée de tout ce mal qui s'attaque aux bons m'exaspère. La haine que je vois partout, portée à la poésie, à l'Art pur, cette négation complexe du Vrai me donne des envies de suicide. On voudrait crever puisqu'on ne peut faire crever les autres, et tout suicide est peutêtre un assassinat rentré. [ ]
Je crois que les souffrances de l'artiste moderne sont, à celles de l'artiste des autres temps, ce que l'industrie est à la mécanique manuelle. Elles se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages. Patience, quand le socialisme sera établi on arrivera en ce genre au sublime. Dans le règne de l'égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de \'errues. Qu'est-ce que ça f... à la masse, l'Art, la poésie, le style? elle n'a pas besoin de tout ça ! faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment, encore ; il y a conjuration permanente contre
(1) Passage obscur. Victor Hugo est souvent appelé dans ces lettres le «Grand Crocodile". .Mais je crois qu'ici le mot désigne en général tous les critiquts, Énault et autres, dont Louise Colet avait alors à se plaindre, à propos de sa Paysanne.
l'original, voilà ce qu'il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit, puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! la même critique est apphcable à l'opéra-comique (genre français) et à la peinture de genre, comme l'entend M. Biard, et aux délicieuses Revues de la Semaine de Môsieur Eugène Guinot (^) . Voilà un gaillard qui a six mille francs d'appointements par an pour parler au bout de la semaine de tout ce qu'on a lu dans le courant de la semaine. De temps en temps, je m'en repasse la fantaisie, je lui ai découvert ce matin, en parlant de la Suisse, des phrases textuelles à peu de chose près de mon monsieur et de ma dame parlant de la Suisse (dans Bovary). O bêtise humaine, te connais-je donc? il y a en effet si longtemps que je te comtemple ! et note que ces mêmes gens qui disent «poésie des lacs», etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac, si ce n'est leur pot de chambre qu'ils prennent pour un océan. — J'ai été assez dérangé ces jours-ci : mardi par la construction d'un mur, sur lequel il a fallu que je donne mon avis, jeudi, du vin, qu'il a fallu que j'aille acheter, vendredi par une visite que j'ai reçue et im dîner que j'ai pris, et aujourd'hui enfin par le re-vin qu'il a fallu classer. Bouilhet m'a accompagné jeudi dans ces courses vinicoles, j'ai été splendide et j'avais une bonne balle chez le marchand de vins, dans son comptoir, derrière les grilles, dégustant les crus dans la petite tasse d'argent, roulant mes joues et tournant les yeux ; vendredi j'ai dîné à Rouen chez Baudry avec le père Sénard, son beau-père ; c'est Baudry qui a traduit un morceau indien dans le dernier numéro de la Revue de Paris (^) ; il m'a dit que tous les articles y étaient payés à raison de 100 francs la feuille. Il y a de plus un prix supérieur pour les grands hommes; on a fait le calcul, et donné à Baudry 40 francs. Rougissant de les empocher (ou d'emporter si peu), il a pris un abonnement, voilà ; mais comme Bouilhet est un ami, on ne le paie pas et Melœnis lui a coûté 250 francs. — C'est juste. Melcsnis est bon, il faut toujours prendre dans les choses de ce monde la vérité et la morale à rebours. Tu Verras que Enault et Du Camp vont finir par se lier. J'ai beaucoup ri dans un temps de la conjuration d'Holbacliique, dont Jean-Jacques se plaint tant dans ses Confessions ; le tort qu'il avait, je crois, c'était de voir là un parti pris ; non, la multitude, ou le monde, n'a jamais de parti pris ; ça agit comme un organisme en vertu de lois naturelles ; et comme Rousseau devait bien heurter tout ce xviii^ siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières ! Quel ours lâché en plein salon ! chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble .sur la tête, il dérangeait ; or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace. Et je ne compte pas les coups de pied au cul donnés au pauvre ours, ni les chaînes, ni la bastonnade, et les sifflets, et le rire des enfants. — «0 ours, mes frères, j'ai compris votre douleur, etc.. » — Quel beau mouvement à continuer pendant dix pages !
(1) Chroniqueur au Pays.
(2) 15 juin 1853. Etudes sur la poésie indienne.
Louis BoriLHET, d'après une pliotographie de Logé (Commimiiué par M. G.- A. Le Roy.)
Je lis maintenant les contes d'enfant de M^^*^ d'Aulnoy (^) dans une vieille édition dont j'ai colorié les images à l'âge de six ou sept ans ; les dragons sont roses et les arbres bleus, il y a une image où tout est peint en rouge., même la mer — ça m'amuse beaucoup, ces contes. Tu sais que c'est un de mes vieux rêves que d'écrire un roman de chevalerie, je crois cela faisable même après l'Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque ; mais qu'est-ce que je n'ai pas envie d'écrire? Quelle est la luxure de plume qui ne m'excite ! Adieu, bon courage ; à la fin de juillet, je t'irai voir, encore six semaines, d'ici là travaille bien, mille bons baisers partout, et surtout à l'âme.
A LOUIS BOUILHET
[Croisset, 23 juin 1853],
My Dear,
Je me suis surembêté ces jours-ci d'une façon truculente. Il m'était impossible tout l'après-midi de secouer une torpeur de mastodonte qui m'accablait.
J'ai fait, ou à peu près, mon trio d'imbéciles... Il m'est impossible de l'écrire court. Il me ronge. — N'oublie pas de m'apporter les renseignements suivants :
1° Si c'est... nous en donnerons de ferrugineux ; si au contraire nous avons affaire à... on pourrait en essayer d'oléagineux.
20 Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar? Il me faut un bon nom grec à toute force.
3° Ma phrase de la chasse : car si la chasse par malheur eût été vive, il eût à cause de... perdu les deux pieds infailliblement.
Je viens de passer une heure à me chantonner les Fossiles (le Priniemps et le Combat) (^). Tu peux te réjouir en sécurité, c'est bon 1 Si tu savais, moi, dans ■quelles bassesses je suis.
No news from the Muse, comme dirait Don Dick.
J'ai lu avant-hier l'Oiseau bleu. Comme c'est joli ! quel dommage qu'on ne puisse pas empoigner tout cela. Ce serait plus amusant à écrire que des discours de pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m'assombrissent. A force de peindre les chemineaux j'en deviens un moi-même.
J 'âpre-difficultés de style, mauvais temps. Tout ça, ainsi que ce que nous avons dit l'autre jour, m'embête.
Adieu, cher vieux bon, à dimanche.
(1) Contes de fées, par Madame l)*** (d'Auhwy), contenant l'Oiseu bleu, la Belle aux cheveux d'or, la Définition du Jeu, le Cabareticr ruse, h Rêve d'un gascon, la Souris cxpérimetUée. Nouvelle édition. — F.iris, ]81«.
(2) Fragments des Fossiles.
* A LOUISE COI.Er.
[Croisset], nuit de samedi, 1 h., [25-26 juin 1853].
Enfin, je viens de finir ma première partie (de la seconde), j'en suis au point que je m'étais fixé pour notre dernière entrevue à Mantes, tu vois quels retards ! Je passerai la semaine encore à relire tout cela et à le recopier, et de demain en huit, je dégueulerai tout au sieur Bouilhet. Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j'en réponds, car le fonds était bien iénii ; mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle: j'ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc pour le corps même de l'action cent vingt ou cent soixante pages au plus. N'est-ce pas une grande défectuosité? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c'est que ce livre est une biographie plutôt qu'une péripétie développée. Le drame y a peu de part, et si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s' aperce vra-t-on pas de ce manque d'harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement ; et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça [ ]. Nos passions
sont comme les volcans, elles grondent toujours, mais l'éruption n'est qu'intermittente.
Malheureusement, l'esprit français a une telle rage d'amusement, il lui faut si bien des choses voyantes ! Il se fait si peu à ce qui est pour moi la poésie même, à savoir V exposition, soit qu'on la fasse pittoresquement par le tableau, ou moralement par l'analyse psychologique, qu'il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou que j'aie l'air d'y être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je souffre d'écrire en ce langage et d'y penser ! Au fond, je suis Allemand ! c'est à force d'étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air ; ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effet, tous les calculs du dessous et qui sont de l'Art pourtant, car l'effet du style en dépend, et exclusivement. Et toi, bonne Muse, chère collègue en tout (collègue vient de colligere, lier ensemble), as-tu bien travaillé cette semaine? Je suis curieux de voir ce second récit (^). Je n'ai qu'à te faire deux recommandations : 1° ob.serve de suivre les métaphores ; et 2» pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand nous voudrons, et mieux que personne. Il faut montrer aux classiques qu'oTi est plus classique qu'eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs inventions. Je crois la chose faisable, car c'est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d'Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.
(1) La Servante, qui devait faire suite à la Paysanne, dans le Poème de la femme.
Si le livre que j'écris avec tant de mal arrive à bien, j'aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux vérités, qui sont pour moi des axiomes, à savoir : d'abord que la poésie est purement subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople ; et en conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L'artiste doit tout élever, il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes, il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas.
Aurai-je une lettre de toi demain à mon réveil? Ta correspondance n'a pas été nombreuse cette semaine, chère amie? mais je suppose que c'est le travail qui t'a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture de l'Odéon ! Je vois de là son faciès, comme dirait mon pharmacien, écoutant les pièces qu'on lit. [ ]
Il se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux assises (M un brave homme accusé d'avoir tué sa femme, de l'avoir ensuite cousue dans un sac et jetée à l'eau. Cette j^auvre femme avait plusieurs amants, et l'on a découvert chez elle (c'était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d'un sieur Delaborde-Duthil, chevalier de la Légion d'honneur, légitimiste ralHé, membre du conseil général, du conseil de fabrique, du conseil, etc., de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint-Vincent de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blngues possibles ; haut placé dans la considération de la belle société de l'endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : « Nous sommes heureux de posséder monsieur un tel» ; et voilà tout d'un coup qu'on découvre que ce gaillard entretenait des relations (c'est le mottt !) avec une gaillarde de la plus vile espèce, oui, madame ! Ah ! mon Dieu ! Moi je me gaud^'s comme un gredin quand je vois tous ces braves gens-là avoir des renfoncements ; les humiliations que reçoivent ces bons messieurs qui cherchent partout des honneurs (et quels honneurs) me semblent être le juste châtiment de leur défaut d'orgueil. C'est s'avilir que de vouloir toujours ainsi briller, c'est s'abaisser que de monter sur des bornes ; rentre dans la crotte, canaille ! Tu seras à ton niveau. Il n'y a pas dans mon fait d'envie démocratique, cependant j'aime tout ce qui n'est pas le commun, et même l'ignoble, quand il est sincère. Mais ce qui ment, ce qui pose, ce qui est à la fois ria] condamnation de la passion et la grimace de la vertu me ré\-olte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait depuis deux ans de grands progrès ; l'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour.
Adieu, chère colombe. [ ]
(1) Affaire Zurcher. Audiences des 24 et 25 juin 1853.
* -\ LA MÊME
[Croisset], mardi, 1 heure de nuit, [28-29 juin 1853].
Je suis accablé, la cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier six heures du soir jusqu'à maintenant, de recopier soixante-dix-sept pages de suite qui n'en font plus que cinquante-trois, c'est abrutissant. J'ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquerait M. Énault, brisé d'avoir la tête penchée longtemps. Que de répétitions de mots je viens de surprendre, que de tout, de mais, de car, de cependant ; voilà ce que la prose a de diabolique, c'est qu'elle n'est jamais finie. J'ai pourtant de bonnes pages, et je crois que l'ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour dimanche à hre tout cela à Bouilhet. Am-à, depuis la fin de février, j'ai écrit cinquante-trois pages ! Quel charmant métier, quelle crème fouettée à battre qui vaut des marbres à rouler.
Je suis bien fatigué, j'ai pourtant bien des choses à te dire. J'ai écrit quatre lignes tout à l'heure à Du Camp, non pour toi, c'eût été une raison qu'il y mît plus de malveillance, je connais l'homme. Voici pourquoi je lui ai écrit : j'ai reçu aujourd'hui la dernière livraison de ses photographies, dont jamais je ne lui avais parlé (^) ; le billet que je lui envoie est pour le remercier. C'est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi, dans l'article du Philosophe ("), il y a ton nom accompagné d'injures ou d'allusions, je ferai ce que tu voudras, mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Je t'engage parfaitement à faire venir ton beau-frère, etc.. Mais enfin, ne nous tourmentons pas, puisque la chose n'aura sans doute pas Heu. C'est l'avis de Bouilhet ; mon biUet d'aujourd'hui est en prévision de l'hypothèse contraire, afin d'être en de bons termes quand la rupture viendrait et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger, bonsoir et [à] jamais au revoir. Comprends-tu?
Quant à l'article Énault, il me semble, bonne Mu.se, que tu te l'es exagéré. C'est bête et folâtre, voilà tout ; les petites jeminotteries comme i( femme sensible», «plus jeune», etc., qui t'ont indignée viennent de M'^^ Roger, laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports, de cela j'en parie ma tête. C'est notre opinion à tous deux, Bouilhet et moi, cela sue dans ses petits biUets mensuels sans qu'il y ait jamais rien d'articulé. Bouilhet en est profondément dégoûté et se propose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu'il sera à Paris ; et puis, qu'est-ce que ça nous f..., l'opinion du sieur Énault écrite ou dite? C'est comme le mot de Du Camp à Ferrât ; veux-tu qu'au milieu du tourbillon où il vit, avec i'infatuation de sa personne, la croix d'officier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., il puisse garder assez de netteté pour sentir une chose neuve, originale, nouvelle? Et il y a d'ailleurs en cela calcul, peut-être c'est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres, nous n'empêcherons jamais les médiocres d'être médiocres. Je t'assure bien que lorsqu'il m'a dit «que j'avais ime maladie de la moelle épinière, un ramollissement du cer-
(1) Egypte, Xuhic, Palestine et Syrie, dessins photographiques recueillis pendant les années 1849, 1^0 iX 1851, accompagnés d'un texte explicatif et précédés d'une introduction, par Maxime Du Camp. — Paris, ^".ide et Baudry, in-fol.
(2) Les hommes et les mœurs sous le règne de Louis- Philippe... .1/. Cousin, par Hippolvte Castille dans la Revue de Paris du vendredi ]" juillet 1853.
veau», cela m'a fait beaucoup rire. Sais-tu ce que j'ai va aujourd'hui dans ses photographies? La seule qui ne soit pas pubhée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres, et au niiUeu duquel j'étais en costume de Nubien ! c'est une petite mahce de sa part. Il voudrait que je n'existasse pas,, je lui pèse et toi aus.si, tout le monde. L'ou^-rage est dédié à Cormenin, avec une dédicaceépigraphe latine ; et le texte a une épigraphe tirée d'Homère : toujours du grec. « Encore le Crocodile ! -> Ce bon Maxime ne sait pas une déchnaison. n'importe. Il s'est fait traduire de l'allemand l'ouvrage de Leipsius, et il le pille impudemment (dans ce texte que j'ai parcouru) sans le citer une fois. J'ai su cela par Foùard que j'ai rencontré en chemin de fer, tu sais ; je dis il le pille, car il y a toutes sortes d'insciiptions qu'il n'a nullement prises, qui ne sont pas non plus dans les livres dont nous nous sommes servis en voyage, et qu'il rapporte comme ayant été prises par lui ; il en est de même de tout le reste, etc. Quant à la Paysanne, l'éloge que Bouilhet lui en a écrit (en même temps que pour Dehsle, lettre qui n'a pas eu de réponse) est la cause, sois[-enl sûre, du mot à Ferrât. Au reste, tout cela est bien peu important. Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l'après-midi, ces histoires démoralisent un peu le sieur Bouilliet, en quoi je le trouve faible, et moi aussi qui en tiens. Mais franchement, ça devient stupide, que de permettre que des gaillards comme ça vous troublent. En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous le dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez, mon cul vous contemple.
Je t'aime tant quand je te vois calme et que je te sais travaillant bien, je t'aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante, et puis, tu m'écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme, ménage-toi, tâche de modérer ta furie méridionale, comme tu dis en parlant de Ferrât.
Les conseils de Dehsle relativement à V Acropole sont bons. 1° Rends à Villemain le manuscrit comme tu l'as envoyé à Jersey (je n'en reçois pas de lettre, cela me semble drôle, ma mère écrira un de ces jours à M™^ Farmer, si je ne reçois rien), tu peux même faire quelques corrections encore si tu en trouves, mais moi il me semble que c'est bon, sauf les Barbares que je persiste à trouver la partie la plus faible et de beaucoup ; puis 2° tâche de faire paraître dans la Presse ; 3" nous trouverons un plan, sois-en sûre. Bouilhet sera là cet hiver, il t'aidera. Son dernier fossile (^), troisième pièce, « Le Prinft'inps», est superbe, il y a à la fin une baisade d'oiseaux près de nids gigantesques qui est gigantesque elle-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre Bouilhet ; sacré n. d. D. il faut se raidir et em... l'humanité qui nous em... ! Oh ! je me vengerai ! je me vengerai ! dans quinze ans d'ici, j'entreprendrai un grand roman moderne où j'en passerai en revue ! Je crois que Gil Blas peut être refait, Balzac a été plus loin, mais le défaut de style fera que son œuvre restera plutôt curieuse que belle, et plutôt forte qu'éclatante. Ce sont des projets
(1) Les Fossiles :
Leurs becs iniiiatients se cherchent et s'unissent ; L'air est chnud, le ciel k.urd ; de moment eu moment Les buissons autour d'eux s'écartent lentement, Et l'on voit flamboyer leurs plumages superbes Comme un rouge incendie, entre les hautes herbes...
dont il ne faut pas parler, ceux-là, tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie ; celui-là et le conte oriental.
Vois-tu le voyage qu'Énault publiera à son retour d'Italie ! C'est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là (i) sur quelqu'un chez qui l'on a dîné sans le lui avoir rendu. Quant à l'article, il est tout simplement bête ; celui qu'il avait fait sur Bouilhet n'était pas plus fort. Il souligne sein, guenille! l'exclamation «huit enfants ! ô poésie !» peint l'école, probablement qu'il y a un certain nombre d'enfants qui est convenable en httérature? Non, si l'on s'arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.
Mon père répétait toujours qu'il n'aurait jamais voulu être médecin d'un hôpital de fous, parce que si l'on travaille sérieusement la folie, on finit parfaitement bien par la gagner. Il en est de même de tout cela, à force de nous inquiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même. Mon Dieu, que j'ai mal à la tête ! il faut que je me couche ! j'ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu. [ ]
Je trouve l'observation de Musset sur Hamlet celle d'un profond bourgeois, et voici en quoi : il reproche cette inconséquence, Hamlet sceptique, lorsqu'il a vu par ses yeux l'âme de son père. Mais d'abord, ce n'est pas l'âme qu'il a vue ; il a vu un fantôme, une ombre, une chose, une chose matérielle vivante, et qui n'a aucun lien dans les idées populaires et poétiques, reportons [nous] à l'époque, avec l'idée abstraite de l'âme. C'est nous, métaphysiciens et modernes, qui parlons ce langage ; et puis Hamlet ne doute pas du tout au sens philosophique, il rêve. Je crois que cette observation de Musset n'est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son Don Juan, c'est superficiel selon moi. Un paysan de nos jours peut encore parfaitement voir un fantôme et revenir au grand jour, le lendemain, réfléchir à troid sur la vie et la mort, mais non sur la chair et l'âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtihtés d'école, mais sur des pensers humains. C'est au contraire ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le subhme. Mais les gens d'esprit veulent des caractères tout d'une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres). Il n'y a pas au contraire un bout de l'âme humaine qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.
Si je n'étais si las, je t'exprimerais ma pensée plus au long, c'est si facile de bavarder sur le Beau, mais pour dire en style propre ^i fermez la porte » ou « il avait envie de dormir», il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.
La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme presque toujours, et comme valeur morale, incontestablement, elle passe après le bout rimé et l'acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d'invention quelconque. [ J
Allons, adieu. [ ]
(1) Sur la Paysanne.
[1853] CORRESPONDANXE 413
* A LA MÊME
Croisset, samedi minuit, [2 juillet 1853].
Enfin ! une lettre du Grand Crocodile ! (^) mais j'ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : 1° lui, le suprême alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères, puis la Revue de Paris où il n'y a rien, Dieu merci, cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan, ma Bovary, et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s'étendre, passe-moi le calembour.
Je commençais à être inquiet de cet envoi qui n'arrivait pas, mais je l'ai reçu intact et avec le bon timbre ; y était inclus à mon adresse un billet charmant et point poseur, ce qui m'a étonné, avec son portrait vu de profil. Je crois que le fils a une rage de portraits et que c'est là un moyen de les placer; n'ayant pas de modèles, il fait son père à satiété (comme Edma va être heureuse) ; n'importe, c'est bien gracieux pour moi et je le garde précieusement ; comme cela m'aurait rendu fou, jadis ! J'ai lu ta lettre, je vois qu'il ne rêve qu'à ça, c'est un tort, il devrait faire autre chose. Il va finir par s'ankyloser dans cette haine ! p). Les satires personnelles passent comme les personnes ; pour durer, il faut s'attaquer au durable ; tu feras bien de m'envoyer la réponse de suite, j'ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.
J'ai ouvert ce matin, je l'avoue, la René de Paris d'abord et j'ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu'il dit du Philo<îophe est même modéré en comparaison de la manière dont il a traité les autres ; mais quel imbécile, quel médiocre et envieux coco ! toujours les faibles préférés aux forts ; à propos de Thiers, il lui reprochait d'aimer mieux Danton que Robespierre, à propos de Carrel il grandit Girardin et reproche au premier d'avoir fait travailler les ouvriers du National à des heures indues. Auiourd'hui c'est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La philosophie positive, lequel est un ouvrage profondément farce, et qu'il faut même lire pour cela, l'introduction seulement, qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu'un qui voudrait faire des charges au théâtre dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des cahfornies de rires), pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené ; de son analyse de Locke pas un mot, ni de ses travaux sur la philosophie ancienne, rien, etc., tout est du même tonneau ; un coup de patte en passant à Jouffroy, parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet lequel l'est mal du gouvernement. C'est charmant, cette série de ricochets! et enfin, comme couronnement de l'œuvre, Proudhon, un très grand écrivain et plus fort que Voltaire ! Oh ! que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde ; comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aux angles ,ce gros mot triste suivi de trois points d'exclamation. Ce petit bout d'écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m'a charmé. Les mignardises d'Edma et son beau langage ne m'impressionnent pas autant.
(1) Victor Hugo.
(2) La haine de Victor Hugo pour Napoléon IIL
L'introduction aux photographies a 25 à 26 pages in-foUo dont il n'j- en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de Champollion Figeac (volume de l' Univers pittoresque) et de Leipsius. m.ais cité entre guillemets, réparation. Cela sent un peu trop la commande, le hvre bâclé. C'est Gide sans doute qui aura exigé un texte, il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce mallieureux garçon se respecte ; en revanche, il craint de se compromettre en entrant dans un café à minuit ; tu sais l'anecdote qui m'est arrivée à ce sujet avec lui et Turgan, autre grand homme ; n'importe, je suis content que ton nom et même aucune allusion n'aient paru. Ce dernier numéro est d'un faible complet, il y a un poème du marquis du Belloy (^) aue je n'ai pu achever, et povurtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin autant que moi, et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire, et qu'on n'en est pas crevé, on a la constitution robu.ste à l'endroit des lectures embêtantes. Il signe marquis, ce monsieur 1 Marquis, c'est possible, mais ce sont des vers de perruquier !
Comme l'article de Pelletan est bête ! J'en ai été, ceci n'est pas une façon de parler, plus indigné que de celui d'Énault ; que nos ennemis disent du mal de nous, c'est leur métier, mais que les amis en disent du bien sottement, c'est pis ; il avait à faire un article sur un poème et c'est de cela d'abord qu'il s'inquiète le moins ; il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour lui, copie deux passages, bavache un éloge et signe. O critiques ! éternelle médiocrité qui \'it sur le génie pour le dénigrer ou pour l'exploiter, race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l'Art ! si l'Empereur demain supprimait l'imprimerie, je ferais un vo3"age à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le c... en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie et de l'abus qu'on en fait : échignez-vous donc à faire un paysage, mettez « cette hirondelle qui ^ient battre de son vol le front de Jeanneton mourante, etc.," tout cela traduit et vanté par un ami s'appellera «la Parque implacable V, la Parque pour dire la mort ! et c'est un gaillard du progrès qui s'exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l'antiquité ! Comme c'est peu senti, cet article, pas un mot de l'Art, de la forme en soi, des procédés d'effet, quelle sacrée canaille ! j 'écume ! tous ces gens torts (voilà encore un mot : homme fort !), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lorsqu'ils se trou^•ent en face de quelque chose de sain, de robuste, de net. d'humain ; ils battent la campagne et ne trouvent rien à dire. Ah ! ce sont bien là les hommes de la poésie de Lamartine en httérature et du gouvernement pro\'isoire en politique : phraseurs, poseurs, a valeurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la plastique. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des anal3"sateurs ; leur acti\âté cérébrale sans but ni direction fixe se porte, avec un égal tempérament, sur l'économie pohtique, les belles-lettres, l'agriculture, la loi sur les boissons, l'industrie linière, la philosophie, la Chine, l'Algérie, etc., et tout cela au même niveau d'intérêt. (C'est de l'art aussi», disent-ils, et tout est art, mais à force de voir tant d'art je demande où sont les Beaux-Arts? Et voilà les gaillards qui nous jugent ! ce n'est rien d'être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.
(1) Orp);a (Reiue de Paris, l"^ juillet 1S53).
[1853] CORRESPONDANXE 415
Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t'inquiéter des Énault ni des Pelletan ; si cet article fait du bien à la vente, tant mieux, mais n'v a-t-il donc pas un coin sur la terre où l'on aime le Vrai pour le Vrai, le Beau pour le Beau, où l'enthousiasme s'accepte sans honte et pour le seul plaisir de jouir, comme d'une volupté où l'idée vous convie.
Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s'y trouvera ; c'est matière à Saint-Simonisme ; d'abord j'en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux 1^), c'est passer à tes vers une robe de pédagogue, cela sent l'école, la doctrine, le parti, et ce qu'il y a précisément de fort dans la Paysanne, c'est que c'est l'histoire du « caporal et de sa payse », rappelle-toi cela. Je ne sais si j'aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus ambitieux selon moi que l'autre), mais c'était le vrai ; tu as condensé et réalisé, sous une forme aristocratique, une histoire commune et dont le fonds est à tout le monde; et c'est là, poiu- moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands ; les natures médiocres l'évitent, elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté. Sais-tu que si tes autres contes sont à la hauteur de celm-là, réunis en volume ça fera tin bouquin? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets ! Il me tarde bien de voir ta Servante! tu me dis que tu dois aller à la Salpêtrière pour cela, prends garde que cette visite n'influe trop, ce n'est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite pour écrire immédiatement après ; on se préoccupe trop des détails, de la couleur et pas assez de son esprit. [ ]
Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d'acheter le Troïle et Cresside de Shakespeare, j'ai pris son article dans la Biographie universelle, quoique je susse parfaitement que je n'y trouverais rien de neuf, attente qui n'a pas été trompée. L'article est de Villemain, il faut lire ça pour s'édifier sur la hauteur des \'ues littéraires du monsieur, quoiqu'il admire Shakespeare, mais c'est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle et les consacrés. Sais-tu comment il parle de Ronsard? « La diction grotesque de Ronsard», allez donc ! ■ O triste», comme dit Babinet. «Triste ! excepté la belle poésie» ; oui, mais pourquoi ces gaillards-là s'en m.êlent-ils? que c'est beau, Troïlus et Cressida!
Sais- tu que tu m'as écrit jeudi une lettre brûlante? [■■■■■]. O cher volcan, que je t'aime et comme je pense à toi. va ; si tu savais combien de fois je te regarde travaillant sur ta petite table, dans ton cabinet, et avec quelle impatience j'aspire à l'époque où nous serons réunis ! A cause de toi Paris, comme à dix- huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, «je me meuble dans ma tête mon appartement» ; je n'y rêve pas comme lui une guitare accrochée au mur, mais à sa manière et d'une façon plus nette j'y entrevois une figure riante qui se penche sur mon épaule ; patience, pauvre chérie, ce n'est plus maintenant qu'une question de mois et non d'années, c'est encore un hi\-er à passer, deux ou trois rendez-vous à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais être seul cetce année quand tu m'auras pris mon pauvre Bouilhet, tu peux penser comme j'aurai envie d'aller vous rejoindre !
Je ne t'entretiens jamais des affaires domestiques, mais c'est bien bête en effet ;
(1) Le Pot me de la femme.
c'est bon du reste sons le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un Isois, nous seuls n'avons pas de légumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens ; on vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par le vapeur. Vois-tu la balle du jardinier «faisant son beurre» chez le bourgeois et le bourgeois pas content? 2° L'institutrice était d'un caractère si rogue, fantasque et brutal, elle malmenait tellement l'enfant qu'on la remercie, eUe s'en va. 3° Nous avons découvert, par hasard, que mon frère cet hiver avait donné une soirée à des têtes sans nous en parler, ])our ne pas nous inviter (ils viennent ici tous les dimanches) ; est-ce bon, ça? tu peux juger par là de l'empressement qui nous entoure, ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu braves gens) qui sont la banalité même ne comprennent guère et n'aiment guère conséquemment les non-ordinaires. N'importe comment, jouis-je de peu de considération dans mon pays et dans ma famille ! ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle. Adieu, mille tendresses. [ ]
* A LA MEME
[Croisset, 7-8 juillet 1853]. Nuit jeudi, 1 heure.
Hier 6 et aujourd'hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d'Azvédo ! (') Deux après-midi ! Deux dîners ! quel crocodile ou plutôt quel lézard ! et ce qu'il 5^ a de bon, c'est que ce cher garçon m'adore ; il m'a embrassé ce soir en partant ! Hier à onze heures il arrive et je l'ai fait partir à sept heures par le bateau ; ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promenade dans le bois ; il faisait un temps splendide, la vue de la forêt me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé ; mais c'est quand on est en tête à tête et qu'on le regarde ! Aujourd'hui à 4 heures il est revenu avec Bouilhet qu'il ne quitte pas et qui en est malade. Quelle chose étrange ! car au fond ce pauvre garçon n'est pas sot, il a même quelquefois de l'esprit à travers ses grosses blagues et il possède une quahté fort rare, à savoir l'enthousiasme (quahté qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole, qu'à son esprit en soi-même), mais il est si commun, si répulsif, nerveusement parlant, que vous eût-il rendu tous les services du monde on ne peut l'aimer ; en quoi gît donc l'agrément? qu'est-ce que c'est que cette buée mauvaise et subtile qui s'exhale d'un individu et fait qu'il vous déplaît alors même qu'il ne vous déplaît pas? Quelle est la raison de ça? Je me creuse à la chercher. Et puis quel costume, quels habits ! un noir râpé partout, des souhers-bottes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe ! oh ! c'est fort, le collier ! le collier est tout un monde, rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l'instant même ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! n'avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques? comme ça fait aimer la beauté, ces êtres-là. Ah ! oui, c'est beau une belle ligure, une belle étoffe, un beau marbre, c'est beau l'éclat de l'or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un gros bœuf ruminant
(1) Critique musical.
dans l'herbe, un oiseau qui vole... Il n'y a que l'homme de laid, comme tout cela est triste ! ça m'en tourne sur la cervelle ; et dire que si j'étais aveugle je l'aimerais peut-être beaucoup. Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence, c'est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre en garde, et je me tue à chercher en quoi Azvédo pourra me nuire, r ]
Aujourd'hui il a fait une journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l'atmosphère ; mais l'Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d'aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rasséréné, calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t'a écrit? il a dû te dire qu'il était content de ce que je lui avais lu, et moi aussi franchement ; comme difficulté v^aincue, ça me paraît fort, mais c'est tout, le sujet par lui-mêm:^ (jusqu'à présent du moins) exclut ces grands éclats de style qui me ravissent chez les autres, et auxquels je me crois propre ; le bon de la Bovary, c'est que ça aura été une rude gymnastique, j'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare, mais je prendrai ma revanche ; que je trouve un sujet dans ma voix et j'irai loin. Qu'est-ce donc que les contes d'enfant dont tu parles? Est-ce que tu vas écrire des contes de fées? Voilà encore une de mes ambitions ! écrire un conte de fées.
Je suis fâché que la Salpêtrière ne soit pas plus raide en couleur. Les philanthropes échignent tout, quelles canailles ! les bagnes, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bête maintenant comme un séminaire. La première fois que j'ai vu des fous, c'était ici, à l'hospice général, avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu'à la ceinture et toutes échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec les ongles. J'avais peut-être à cette époque six à sept ans ; ce sont de bonnes impressions à avoir jeune, elles virilisent ; quels étranges souvenirs j'ai en ce genre ! l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin ; que de fois, avec ma sœur, n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés : le soleil donnait dessus, les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j'ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et novis disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.
Je n'approuve pas Delisle de n'avoir pas voulu entrer et ne m'en étonne ; l'homme qui n'a jamais été au b... doit avoir peur de l'hôpital ; ce sont poésies de même ordre. L'élément romantique lui manque, à ce bon Delisle, il doit goûter médiocrement Shakespeare ! — il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs ; aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief ; le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration de l'objet, car il faut que la réalité extérieure entre en nous à nous en faire presque crier pour la bien reproduire ; quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine? elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des appétits de cannibale. Il se précipite dessus pour les dévorer, se les assimiler. Avec quelles rêveries je suis resté souvent dans un lit de p..., regardant les éraillures de sa couche !
Comme j'ai bâti des drames féroces à la Morgue, où j'avais la rage d'aller autrefois, etc. Je crois du reste qu'à cet endroit j'ai une faculté de perception particulière ; en fait de malsain, je m'y connais. Tu sais quelle influence j'ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j'ai gardé ma puissance.
Ah ! tu ne deviendras pas folle ! Il avait raison ! tu as la tête d'aplomb, toi, et je crois que lui, ce pauvre garçon, il a plus de dispositions que nous. La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m'en a cui par exemple. Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation, c'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois), mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout, sans cela la souffrance eût été nuUe, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience, même quand je ne pouvais plus parler ; alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.
Personne n'a étudié tout cela et les médecins sont des imbéciles d'une espèce, comme les philosophes le sont d'une autre. Les matérialistes et les spiritualistes empêchent également de connaître la matière et l'esprit parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les uns font de l'homme un ange et les autres un porc. Mais avant d'étudier bien l'homme, n'y a-t-il pas à étudier ses produits? à connaître les effets pour remonter à la cause? Qui est-ce qui a jusqu'à présent fait l'histoire en naturaliste? A-t-on classé les instincts de l'humanité et su comment, sous telle latitude, ils se sont développés et doivent se développer? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour tel besoin de l'esprit, telle forme doit apparaître? et suivi cette forme partout dans les divers règnes humains. Qui est-ce qui a généralisé les rehgions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre aplatie. Oui est-ce qui a prouvé par exemple que la rehgion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout malgré ses différences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc.? Si bien qu'un Cuvier n'aurait qu'à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour reconstituer toute une société, et que les lois en étant données, on pourrait prédire à jour fixe, à heure fixe, comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions ; et l'on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans telle architecture ; pourquoi les peuples qui n'ont pas de soleil ont-ils des littératures mal faites? Pourquoi y a-t-il, et y a-t-il toujours eu, des harems en Orient, etc.?
On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver, la critique des œuvres de la pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, et la critique de l'histoire faite à un point de vue politique, moral, religieux ; tandis qu'il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu
des sjmipathies, des haines, puis l'imagination s'en est mêlée, la phrase, l'amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l'orgueil de vouloir mesurer l'infini et d'en donner une solution Si les sciences morales avaient, comme les mathématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposition, elles pourraient marcher de l'avant, mais elles tâtonnent dans les ténèbres, [se] heurtent à des contingents et veulent les ériger en principes. Ce mot. l'âme, a fait dire presque autant de bêtises qu'il y a d'âmes ! Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu est à la force comme trois est à quatre, donc tant que vous en serez là vous n'irez pas là ; autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule? etc.
Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôt paraître, il est temps d'aller se coucher. L'institutrice part la semaine prochaine ; j'attends un paquet P), si tu veux.
Nous nous verrons je pense de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse ! [ ]
* A LA MÊME
[Croisset], mardi, 1 heure, [12 juillet 1853].
Toujours sauvage ! toujours féroce ! toujours indomptable et passionnée, quelle étrange Muse tu fais, et comme tu es injuste dans tes mouvements ! Je mets cela sur Je compte du lyrisme, mais je t'a.ssure que ça a un côté bien étroit et même heurtant quelquefois, chère bonne Louise. Parce que cet imbécile d'Azvédo m'a embêté deux jours, tu m'envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout. Mais je t'assure que je suis bien innocent de tout cela, et d'abord je ne l'ai pas du tout invité, c'est lui, de son chef, qui est revenu le second jour à moins de le prendre par les épaules, il n'était pas possible de le mettre à la porte. Il est revenu avec Bouilhet, et celui-ci n'a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement. Quant à lui, Bouilhet, après ce qu'Azvédo avait fait (ou disait avoir fait) pour la pubhcation de Melcenis, il ne pouvait non plus l'envoyer promener brutalement. Enfin, le soir même j'exhale mon embêtement en dix lignes pour n'en plus parler, n'y plus penser, puis je te parlais d'autre chose, d'un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne dis pas même un mot), et toi, tu m'envoies pour réponse une espèce de fulmination en quatre pages, comme si \' adorais ce monsieur, que je le choyasse, etc., et t'abandonnasse pour lui : tu conviendras que c'est drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle ! que tu es enfant !
Je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c'est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l'avenir de n'en parler ni l'un ni l'autre, je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille, je suis peu disposé à poursuivre cette connaissance, je
(1) Paquet de tracts et de brochures politiques pour Victor Hugo, car l'institutrice do Caroliiu' Hauiard était anglaise, et se chargeait des coniniissions, par l'intermédiaire d'une dame Fariner, amie de M"" Flaubert, habitant Londres.
la laisserai tomber dans l'eau. Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, uniquement parce qu'il est laid et qu'il manque de bonnes façons, non, ce serait d'une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire des retraites honorables, et c'est ce que je ferai. Cela dit : concluons la paix par un baiser, et songeons plutôt que dans quinze jours nous serons ensemble. J'attends demain matin une lettre de toi, j'ai hésité à remettre la mienne à demain soir pour y répondre, car, remarques-tu, chère Muse, que nous ne nous répondons guère ; mais j'ai pensé qu'il y avait longtemps que je ne t'avais écrit, et que tu ne serais pas fâchée d'avoir la mienne un jour plus tôt. Je te juge d'après moi, cela me fait de bons réveils quand je reçois tes lettres.
Tu auras appris par les journaux, sans doute, la soignée grêle qui est tombée sur Rouen et alentours samedi dernier : désastre général, récoltes manquées, tous les carreaux des bourgeois cassés, il y en a ici pour une centaine de francs au moins, et les vitriers de Rouen ont de suite profité de l'occasion (on se les arrache, les vitriers) pour hausser leur marchandise de 30 p. 100 ; ô humanité ! C'était très drôle comme ça tombait, et ce qu'il y a eu de lamentations et de gueulades était fort aussi : c'a été une symphonie de jérémiades pendant deux jours à rendre sec comme un caillou le cœur le plus sensible ; on a cru à Rouen à la fin du monde (textuel). Il y a eu des scènes d'un grotesque démesuré, et l'autorité mêlée là-dedans ! M. le préfet, etc.
Je suis peu sensible à ces infortunes collectives, personne ne plaint mes misères, que celles des autres s'arrangent : je rends à l'humanité ce qu'elle me donne, indifférence. Va te faire f..., troupeau, je ne suis pas de la bergerie ! que chacun d'ailleurs se contente d'être honnête, j'entends de faire son devoir et de ne pas empiéter sur le prochain, et alors toutes les utopies vertueuses se trouveront vite dépassées ; l'idéal d'une société serait celle en effet où tout individu fonctionnerait dans sa mesure. Or moi je fonctionne dans la mienne ; je suis quitte. Quant à toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation, fraternité et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées comme le sieur Pelletan.
Ce n'est pas sans un certain plaisir que j'ai contemplé mes espahers détruits, toutes mes fleurs hachées en morceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l'homme que cinq minutes de la nature ont suffi, pour bousculer, j'admirais le vrai ordre se rétablissant dans le faux ordre. Ces choses tourmentées par nous, arbres taillés, fleurs qui poussent où elles ne veulent [pas], légumes d'autres pays, ont eu dans cette rebiffade atmosphérique une sorte de revanche ; il y a là un caractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus bête que des cloches à melon? aussi ces pauvres cloches à melon en ont vu de belles ! Ah ! ah ! cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite si impitoyablement, qu'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elle s'abandonne quand la tentation lui en prend ! Cela est bon, on croit un peu trop généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les choux ; il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal, aussi se charge-t-il de nous le rappeler en nous envoyant par-ci par-là quelque peste, choléra, bouleversement inattendu
[1853] CORRESPOXDANCE 421
et autres manifestations de la Règle, à savoir le Mal, contingent qui n'est peut-être pas le bien nécessaire, mais qui est l'Être enfin ; chose que les hommes voués au néant comprennent peu.
Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux), je me suis tordu dans un ennui et un dégoût de moi corsé, cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer. La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées, et la difficulté de bien écrire tant de choses si communes encore en perspective m'épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement (i), cela est fort difiicile, et ce qu'il y a de désolant, c'est de penser que même réussi dans la perfection cela ne peut être que passable, et ne sera jamais beau à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown, mais qu'est-ce qu'un tour de force prouve après tout? n'importe : (Aide-toi, le ciel t'aidera )\ Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désembourber.
Adieu, chère bonne Muse. [ ]