‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 5 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES

Mon grand-père, dont les traits ont été esquissés dans Madame Bovary, sous ceux du docteur Larivière appelé en consultation au lit d'Emma mourante, était fils d'un vétérinaire de Nogent-sur-Seine. La situation de la famille était très modeste ; néanmoins, en se gênant beaucoup, on l'envoya à Paris, étudier la médecine. Il remporta le premier prix au grand concours et fut par ce succès reçu docteur sans qu'il en coûtât rien aux siens. A peine venait-il de passer ses examens qu'il fut envoyé par Dupuytren, dont il était l'interne, à Rouen, près du docteur Laumonier, alors chirurgien de l'hôpital. Ce séjour ne devait être que momentané ; le temps de remettre sa santé affaiblie par trop de travail et les privations d'une vie pauvre. Au lieu de rester quelques mois, le jeune médecin y resta toute sa vie. Les appels fréquents de ses nombreux amis, l'espérance d'arriver, à Paris, à une haute position médicale, espérance justifiée par ses débuts, rien ne le décida à quitter son hôpital et une population à laquelle il s'était attaché profondément. Mais au début ce fut l'amour qui causa ce séjour prolongé, amour pour une jeune fiUe entrevue un matin, une enfant de treize ans, la filleule de M™^ Laumonier, une orpheline en pension qui chaque semaine sortait chez sa marraine.

Anne- Justine-Caroline Fleuriot était née en 1794 à Pont-l'Evêque, dans le Calvados. Par sa mère, elle était alliée aux plus vieilles familles de la Basse-Normandie. « On fait grand bruit », dit dans une de ses lettres Charlotte Corday, « du mariage si disproportionné entre Charlotte Cambremer de Croixmare et Jean- Baptiste-François-Prosper Fleuriot, médecin, sans réputation.» A trente ans, Mlle de Croixmare avait été réintégrée au couvent. Mais les obstacles finirent par être vaincus, les murs du couvent franchis et le mariage consommé. Un an après, une fille naissait, et sa mère mourait en lui donnant le jour. L'enfant, laissée dans les bras du père, devint pour lui un objet de culte et de tendresse. A soixante ans, ma grand'mère se souvenait encore avec émotion des baisers de son père. « Il me déshabillait lui-même chaque soir», disait-elle, «et me mettait dans mon petit lit, voulant en tout remplacer ma mère. » Ces soins paternels cessèrent bien vite. Le docteur Fleuriot se voyant mourir confia sa fille à deux anciennes maîtresses de Saint-Cyr qui tenaient à Honfleur un petit pensionnat. Ces dames promirent de la garder jusqu'à son mariage, mais elles ne tardèrent pas aussi à disparaître ; alors son tuteur, M. Thouret, envoya la jeune fille chez M^^ Laumonier, sœur de Jacques-Guillaume Thouret, député de Rouen aux États Généraux et président de cette assemblée. Elle venait d'arriver comme mon grand-père quand ils se vàrent ; quelques mois après ils s'avouèrent leur amour et se promirent d'être l'un à l'autre.

Le ménage Laumonier, semblable à beaucoup d'autres de cette époque, tolérait, sous des dehors spirituels et gracieux, la légèreté des mœurs. La nature éminemment sérieuse de ma grand'mère et son amour la préservèrent des dangers

Page 1