RARE
HISTOIRE D’UNE FILLE DE FERME 107 les mois, elle continuait à gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.
Elle résolut de réclamer une augmentation. Trois fois
elle alla trouver le maître et, arrivée devant lui, parla
.. chose. Elle ressentait une sorte de pudeur à solliciter de l'argent, comme si c'eût été une action un peu honteuse. Enfin, un jour que le fermier déjeunait seul dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrassé qu'elle désirait lui parler particulièrement. Il leva la tête, surpris, les deux mains sur la table, tenant de l’une son couteau, la pointe en l'air, et de l’autre une bouchée de
pain, et il regarda fixement sa servante. Elle se troubla sous son regard et demanda huit jours pour aller au pays parce qu'elle était un peu malade.
Il les lui accorda tout de suite ; puis, embarrassé luimême, il ajouta : — Moi aussi j'aurai à te parler quand tu seras reve-
nue.
L'enfant allait avoir huit mois :
elle ne le reconnut point. Ilétait devenu tout rose, joufflu, potelé par- | = tout, pareil à un petit paquet de graisse vivante. Ses doigts, écartés par des bourrelets de chair, remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus comme sur une proie, avec un emportement de bête, et elle l'embrassa si violemment qu’il se prit à hurler de peur. Alors elle se mit elle-même à pleurer parce qu'il né la reconnaissait pas et qu'il tendait ses bras vers sa nourrice aussitôt qu'il l’apercevait.
” Dèsle lendemain cependantil s'accoutuma à sa figure, et il riait en la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affolée en le tenant au bout de ses mains, s'asseyait sous l'ombre des arbres; puis, pour la premiere
tn APRES
fois de sa vie, et bien qu'il ne l'entenditpoint,elleouvrait son cœur à quelqu'un, lui racontait ses chagrins, ses travaux, ses soucis, ses espérances, et elle le fatiguait sans cesse par la violence et l’acharnement de ses caresses.
Elle prenait une joie infinie à le pétrir dans ses mains, à le laver, à l’habiller ; et elle était même heureuse de nettoyer ses saletés d'enfant, comme si ces soins intimes eussent été une confirmation de sa maternité. Elle le considérait, s'étonnant toujours qu'il fût à elle, et elle se répétait à demi-voix, en le faisant danser dans ses bras : « C’est mon petiot, c'est mon petiot. »
Elle sanglota toute la route en retournant à la ferme, et elle était à peine revenue que son maître l’appela dans sa chambre. Elle s'y rendit, très étonnée et fort
émue sans savoir pourquoi.
— Assieds-toi là, dit-il.
Elle s'assit et ils restèrent pendant quelques instants à côté l’un de l’autre, embarrassés tous les deux, les bras inertes et encombrants, et sans se regarder en face, à la façon des paysans.
Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et têtu, éprouvait une gêne évidente qui ne lui était pas ordinaire. Enfin il se décida et se mit à parler d’un air vague, bredouillant un peu et regardant au loin dans la campagne.
— Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais songé à t’établir ?
Elle devint pâle comme une morte. Voyant qu'elle ne lui répondait pas, il continua :